Marc Bloch a fondé les Annales avec Lucien Febvre en plaçant l’économique et le social au cœur d’une histoire ouverte aux autres sciences sociales. Guillaume Calafat revient sur l’ambition internationale et interdisciplinaire des Annales, et sur l’héritage d’une approche historique assumant le lien au présent.
Prise de vue & montage : A. Suhamy.
Bloch, l’économie et la société
Guillaume Calafat est maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rattaché à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (IHMC), et membre Junior de l’Institut Universitaire de France (2022-2027). Ses travaux portent sur l’histoire de la Méditerranée à l’époque moderne, les circulations maritimes, les naufrages et les pratiques juridiques et de régulation des espaces maritimes. Il est l’auteur d’Une mer jalousée. Contribution à l’histoire de la souveraineté (Méditerranée, XVIIe siècle), paru au Seuil en 2019 et réédité en format poche en mai 2026, ainsi que de Méditerranées. Une histoire des mobilités humaines (1492-1750) (Points, 2023), co-écrit avec Mathieu Grenet. Membre de la rédaction de la revue Annales. Histoire, Sciences Sociales depuis 2015, il en est le directeur depuis 2024.
Marc Bloch, historien de l’économie
C’est en tant que professeur d’histoire économique que Marc Bloch est élu professeur à la Sorbonne, en 1937. Comme le rappelle Guillaume Calafat, ce domaine était jusque-là surtout investi par les juristes et les économistes. Créée en 1921, la chaire d’histoire économique de la Sorbonne est auparavant occupée par Henri Hauser, spécialiste du protocapitalisme et de l’histoire économique de l’époque moderne – et futur contributeur des Annales. Quand Marc Bloch prend sa suite, il s’inspire des écoles anglaise et surtout allemande, et collabore avec des correspondants en Italie, où, comme en France, l’histoire économique en est à ses débuts.
Selon sa vision de l’histoire économique, Marc Bloch reprend l’ambition d’étudier les phénomènes dans la longue durée, comme le sociologue François Simiand invitait à le faire en 1903, en passant par des enquêtes collectives. Bloch s’intéresse en particulier aux structures agraires, et développe une histoire régressive. Ainsi, dans ses archives, souligne Guillaume Calafat, « on le voit s’intéresser au cadastre napoléonien comme aux plans parcellaires des XVIIe et XVIIIe siècles, pour remonter ensuite dans le temps et travailler sur les phénomènes d’enclosures, de remembrement, les structures de la petite propriété dans la France rurale du XIIIe et du XIVe siècle ».
L’aventure des Annales
Le projet de revue dont résultent les Annales est pensé avec Lucien Febvre dès les années 1920, et discuté entre autres avec Henri Pirenne. Elles portent ces questionnements « en mettant l’accent sur l’économique et ce mot qui est très utile : social, qui permet de parler de la société comme un tout », confirme Guillaume Calafat. Revue militante, qui revendique d’enjamber les périodes comme les disciplines, elle se rapproche aussi de la Revue de synthèse historique créée en 1900 par Henri Berr.
Publiée par Armand Colin, la revue prend ainsi le nom d’Annales – sur le modèle des Annales de Géographie qui partagent le même éditeur. L’ambition de Bloch et de Febvre reste de construire une revue internationale, grâce à des correspondants étrangers, mais aussi de relier présent et passé. Ainsi, rappelle Guillaume Calafat, les fondateurs des Annales espèrent toucher un public d’hommes d’affaires et d’hommes politiques, suivant un modèle de « conseillers du Prince ». Bien que considérée comme pionnière et lue à l’étranger, la revue est pourtant relativement confidentielle.
Les Annales et l’héritage de Bloch, de 1945 à aujourd’hui
Après la mort de Bloch, Lucien Febvre porte la revue, qu’il dirige seul jusqu’à sa mort en 1956. Fernand Braudel en reprend la direction. Bien qu’ils ne se soient croisés que quelques fois, Braudel continue de s’intéresser comme son aîné au capitalisme, au mercantilisme, et plus largement au projet d’« unité des sciences sociales par la longue-durée ».
Par son rôle dans les Annales, mais aussi les collections qu’il dirige, ou encore la création en 1947 de la 6e section de l’École pratique des hautes études (qui devient ensuite, en 1975, l’École des hautes études en sciences sociales), Braudel porte un projet imprégné par le travail de Bloch. Mais ce travail se poursuit aussi ailleurs, par exemple à la Sorbonne, où Ernest Labrousse – auteur avec Braudel d’une vaste synthèse sur l’histoire économique de la France – succède à Bloch, à la chaire d’histoire économique.
Quant aux Annales, elles connaissent différentes phases, tout en poursuivant le projet initial de lien entre présent et passé. Aujourd’hui centrées sur la question du social comme manière de toucher tous les domaines, elles conservent, d’après leur actuel directeur Guillaume Calafat, « le cœur de ce que Bloch et Febvre avaient appelé l’histoire-problème, c’est-à-dire au fond moins l’érudition pour elle-même que la manière dont l’histoire permet de poser de nouvelles questions, d’ouvrir de nouveaux champs ». En cela, leur travail pensait déjà les conditions de leur dépassement, tout en affirmant le lien fondamental entre l’histoire et les autres sciences sociales.
Pauline Guéna & Julien Le Mauff, « Marc Bloch et les Annales. Entretien avec Guillaume Calafat »,
La Vie des idées
, 5 juin 2026.
ISSN : 2105-3030.
URL : https://laviedesidees.fr/Marc-Bloch-et-les-Annales
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