À l’assaut de l’abondance est un petit manuel qui conteste l’idée selon laquelle les socialismes se seraient davantage préoccupés de la question du travail que de celle de la consommation. Cet ouvrage limpide parcourt plus de deux siècles d’histoire, un peu rapidement parfois, mais avec de très grandes qualités de synthèse. L’intérêt de la démarche est qu’elle nous invite à chaque instant à retourner aux grands textes et à réviser nos analyses.
La dernière référence mobilisée est William Morris, entrepreneur, créateur et penseur socialiste britannique du XIXe siècle. Dans une conférence qu’il donna en novembre 1887 et intitulée « La société du futur », il affirmait : « [la] belle vie [des travailleurs] sera l’antipode de la vie des riches d’aujourd’hui ; […] la vie des riches n’est que le versant obscur de leur propre misère ; et puisqu’elle est assurément la cause de [leur] misère, elle n’a rien d’enviable ou de souhaitable » (p. 25). « Dans la société utopique qu’il dépeint, commente Alexia Blin, vêtements, logement et objets du quotidien doivent être beaux et ils le sont parce qu’ils sont produits librement dans des ateliers possédés collectivement par des travailleurs jouissant pleinement de leur ouvrage » (p. 34-35). La consommation socialiste se caractérise par la recherche du plaisir et de la beauté ainsi que par la satisfaction de besoins réels et non superflus.
Le luxe communal et les splendeurs de l’avenir
En 2015, la professeure américaine de littérature comparée Kristin Ross a consacré un petit livre stimulant à L’imaginaire de la Commune. Analysant le manifeste de la Fédération des artistes rédigé par Eugène Pottier en avril 1871, elle s’est longuement arrêtée sur la fameuse formule qui le concluait : « le luxe communal et les splendeurs de l’avenir » ; à savoir, libérer le travail et exalter la beauté ; profiter d’objets simples et utiles qui auraient procuré du plaisir à ceux qui les auraient produits librement ; faire disparaître le profit, l’accumulation et la compétition ; atteindre l’harmonie – le grand mot des premiers socialistes – par la fin du capitalisme.
« En l’absence d’ouvrages généralistes portant sur les rapports des socialistes à la consommation », écrit Alexia Blin, il pouvait être utile de « rassembler des études dispersées et d’en tirer un récit cohérent » (p. 15-16), récit dont elle reconnaît cependant qu’il comporte nécessairement des lacunes, y compris sur des sujets en position centrale dans les sciences sociales, mais pour lesquels il y a peu de travaux relatifs à la consommation socialiste : la guerre, les logiques transnationales, les rapports entre l’Occident et les pays du sud, colonisés puis tiers-mondisés, la place des femmes … Il faudra donc d’autres livres. Les femmes ne sont cependant pas absentes de son propos. Elles apparaissent ponctuellement, ménagères, animatrices de soupes communistes (nom des repas préparés pour les grévistes à la fin du XIXe siècle) et de coopératives, féministes et membres actives d’associations de consommatrices, dans toutes sortes d’endroits, donc, qui furent des lieux de vigilance sociale et de contestation de l’économie de marché.
La caricature, explique l’autrice, réduit les socialismes à des expériences tristes et frugales alors qu’au contraire « les socialistes sont aussi porteurs d’un projet d’émancipation collective et se préoccupent à ce titre de l’avènement d’un confort matériel qui passe nécessairement par la consommation » (p. 12). Elle le fait en suivant un plan chronologique en trois temps, reprenant les grandes théories et présentant les réalisations concrètes.
Comment empêcher l’entreprise de dépolitisation du capitalisme ?
La première période couvre tout le XIXe siècle (1810-1914). Le contexte et les évolutions générales sont connus, la naissance et les transformations du socialisme également. Au début du siècle, la question de la paupérisation débouche à la fois sur les grandes « utopies » dans lesquelles la « juste consommation » occupe toujours une place centrale – la salle à manger commune de New Harmony, la cité idéale de Robert Owen, la gastrosophie fouriériste, le réfectoire icarien d’Étienne Cabet – et, de manière plus pratique, au-delà de la philanthropie ordinaire, sur des expériences collectives qui se préoccupent de satisfaire les besoins fondamentaux pointés par les premières études sociales : manger, s’habiller, se loger. Mais le siècle est long, la classe ouvrière grossit, le capitalisme se transforme, le niveau de vie tend à augmenter et une première législation sociale protectrice se met en place. Eduard Berstein peut faire à la fin du siècle le constat que le capitalisme ne s’est pas effondré sous le poids de ses contradictions comme l’avait annoncé Marx. Une partie des couches populaires peut accéder à une consommation diversifiée, ce qui contribue à la démobiliser, voire à la dépolitiser, motif central de l’ouvrage : comment « empêcher l’entreprise de dépolitisation du capitalisme ? » (p. 244). Marx lui-même avait posé, dès les premières pages du Capital, la question du « fétichisme de la marchandise » et suggérait qu’une autre forme d’aliénation venait s’ajouter à celle du travail. Il n’était pas hostile à la consommation, au confort, à l’abondance et à une certaine forme de luxe, élément de « civilisation », pourvu qu’il repose sur un principe d’égalité.
L’échec des expérimentations des premiers socialismes a, en réalité, été fécond. Alexia Blin rappelle ce que la coopération de consommation doit à Robert Owen qui passe pour avoir été son inventeur avec les Labour exchanges des années 1830. On sait, par ailleurs, grâce à Bernard Desmars [1], ce que les fouriéristes ont contribué à façonner de leur côté. La fin du siècle est celle de l’essor des coopératives qui, si elles ne sont pas une réalité proprement socialiste, deviennent une pièce importante de leur dispositif militant. La maison du peuple, qui apparaît alors, est un lieu d’éducation populaire, de lutte sociale et de remobilisation politique. Elle s’organise autour d’un magasin.
La fin du siècle est aussi celle d’un « socialisme municipal » dans les villes conquises autour de magasins, d’associations musicales ou sportives et de multiples activités culturelles qu’il s’agit de rendre éducatives en les retirant de la logique marchande. C’est aussi celle de « la guerre des œufs », c’est-à-dire de la lutte des ménagères qui s’organisent en associations de consommatrices contre la vie chère. Ces formes de militantisme suscitent débats et tensions dans un monde syndical et politique très masculin qui tend à privilégier la grève et la lutte pour les salaires et la réduction du temps de travail. Production contre consommation … Mais le répertoire d’action s’enrichit.
Une contre-société de consommation
La deuxième partie de l’ouvrage couvre à nouveau une longue période, de 1917 aux années 1970, qui correspond à la fois à l’épanouissement de la société de consommation et à la naissance du modèle alternatif soviétique. L’objectif d’Alexia Blin est de faire le point sur la pensée critique qui se développe dans la galaxie socialiste, qui ne se limite pas au marxisme dominant, contre la consommation et la culture de masse. Le concept d’aliénation par la marchandise, suggéré dans la période précédente, s’épanouit. Le piège consumériste est dénoncé dès les années 1920 et 1930 par Gramsci, l’école de Francfort, puis après-guerre par le philosophe marxiste Henri Lefebvre, Marcuse et son homme unidimensionnel, les situationnistes, Jean Baudrillard, etc. L’idée centrale qui se dégage de ce moment est que la force du capitalisme est de séparer la sphère du travail et celle de la consommation, offrant comme solution à l’aliénation par le travail le divertissement par le consumérisme, le système de la mode et le culte de l’objet. Marcuse explique que, « dans la “société d’abondance”, la vente des marchandises va de pair avec l’abêtissement, la perpétuation du labeur et la frustration. […] La classe ouvrière industrielle s’intègre sans pouvoir protester au système capitaliste et contribue même à sa stabilisation » (cité p. 99-100). Mais cette pensée critique n’est pas sans nuance. À la fin des années 1950, Richard Hoggart et les Cultural Studies soulignent que, tout en étant finalement pris au piège, « la plupart des membres des classes populaires ne sont pas réduits à l’état de consommateurs passifs de la culture de masse […] parce qu’ils vivent dans un autre univers où ils peuvent rester fidèles à leurs certitudes concrètes » : solidarité familiale, entraide sociale, langue et références communes, loisirs propres et critique des élites (cité p. 118).
Dans ces conditions se mettent en place des activités collectives de consommation qui constituent autant de lieux de résistance au culte individualiste de la marchandise : les coopératives sont à leur apogée, les fêtes populaires, le cinéma, les colonies de vacances, les clubs sportifs, les voyages sont portés par les partis socialistes et communistes des années 1920 et 1930, donnant parfois naissance, comme dans le cas du Parti communiste en France et en Italie, à « une contre-société de consommation » (p. 125) qui a été bien étudiée. Efficace et rassurante pour les militants, elle s’inscrit dans le prolongement de la maison du peuple des années 1900.
Déradicalisation du socialisme et écosocialisme
Mais ce contre-modèle s’effondre dans les années 1970-1980 alors que la crise modifie les conditions de la croissance et les logiques de la société de consommation. C’est le temps de la mondialisation et du néolibéralisme : accroissement des inégalités, individualisme, recherche de l’épanouissement personnel et du plaisir compensateur. Plus que jamais la consommation se dépolitise et les partis sociaux-démocrates qui arrivent au pouvoir se convertissent à l’économie de marché dans une logique de « déradicalisation du socialisme » (p. 177). Ils théorisent le rôle du consommateur et misent sur une simple régulation de la consommation par les associations de consommateurs. Face à ce tournant, la pensée critique se régénère dans les années 2000. Dans La vie liquide (2005), Zygmunt Bauman, héritier de l’école de Francfort, explique que l’individu ne se définit plus par ce qu’il produit, mais par ce qu’il consomme, dans une logique individualiste, ce qui fait disparaître la logique de classe. L’individu joue avec la consommation, mais il y a une injonction aliénante à s’adapter en permanence et à se mettre en scène dans la vie sociale et sur les réseaux sociaux. Tous celles et ceux qui ne peuvent pas suivre, consommer et s’adapter sont rendus responsables de leur incapacité à suivre, ce qui suscite mécontentements, angoisse et déstabilisation politique.
De manière plus générale, et au-delà du marxisme même régénéré, on assiste dans les années 2000 à un retour aux fondamentaux socialistes, c’est-à-dire à la recherche d’une alternative à la société de consommation, même régulée, dans laquelle s’étaient fourvoyés les partis socialistes. C’est le temps d’une « d’une redéfinition écologique du socialisme, au-delà du productivisme », d’un « écosocialisme », qui s’inscrit dans un mouvement écologique bien plus large. Alexia Blin cite abondamment André Gorz ou Ivan Illich, mais l’écologie politique renvoie à un corpus théorique bien plus large et plus ancien. Ce mouvement réfléchit à la décroissance et à la décélération et la référence à Hartmut Rosa s’imposerait. On comprend alors qu’il est assez naturel qu’on se remette à lire William Morris qui avait imaginé, dans son monde tranquille, juste et beau, de transformer Trafalgar Square en un immense verger.
Alexia Blin, À l’assaut de l’abondance. Socialisme et consommation du XIXe siècle à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, 2025, 271 p., €22 (ISBN 9782130837671).