Recension International

Comment analyser les relations internationales

À propos de : Frédéric Ramel, Espace mondial, Presses de Sciences Po


par , le 10 avril


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À l’heure d’un retour généralisé de la violence et de mutations technologiques aux issues incertaines, penser les relations internationales comme un seul espace mondial permet de saisir la multiplicité des dynamiques internationales et l’augmentation des interconnections à l’échelle planétaire.

À l’heure actuelle, la proposition d’un nouveau manuel des Relations internationales apparaît comme une entreprise particulièrement ardue. En effet, les perspectives théoriques et méthodologiques ont connu une multiplication significative depuis la fin de la Guerre froide, rendant vaine la tâche de les présenter de manière exhaustive. Par ailleurs, les dynamiques empiriques semblent de plus en plus complexes et contradictoires : d’une part, on semble assister à l’échec des espoirs d’un monde de plus en plus « pacifié » et gouverné par des institutions multilatérales. D’autre part, malgré l’occurrence de plusieurs génocides et une multiplication des interventions militaires depuis 1990, la crainte d’un retour généralisé de la violence en raison de la fin d’un ordre mondial bipolaire ne s’est pas confirmée.

Dans le contexte actuel, marqué par des mutations de plus en plus rapides et difficiles à prévoir, telles que l’essor de l’intelligence artificielle, les collaborations croissantes et souvent opaques entre acteurs privés et publics, et la transformation des moyens de communication, comment la discipline des Relations internationales doit-elle évoluer pour ne pas se limiter à une narration conventionnelle des « grands débats » théoriques (tel que celui entre idéalisme et réalisme), tout en évitant de se soumettre à l’actualité immédiate afin de répondre aux attentes court-termistes des médias et des institutions ?

À ces questions, Frédéric Ramel, professeur de science politique et relations internationales à Sciences Po Paris, et Aghiad Ghanem, docteur en science politique de Sciences Po Paris et chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA), donnent une réponse claire : ils affirment que la multiplicité et la simultanéité des dynamiques internationales peuvent et doivent être interprétées comme le résultat, souvent peu visible et non-linéaire, de l’augmentation des interconnections à l’échelle planétaire – celle de « l’espace mondial », expression qui donne le titre à l’ouvrage.

Les quatre caractéristiques de l’espace mondial

Plus précisément, les deux auteurs défendent le postulat fondamental d’un seul espace social, conçu comme un espace relationnel, et le déclinent en quatre hypothèses spécifiques qui, inévitablement, représentent un parti pris ontologique par rapport à la diversité des interprétations débattues dans le domaine des Relations internationales :

1) Le monde international est un espace social partagé, structuré par une accélération et une compression des relations multiples et à plusieurs niveaux ; par conséquent il ne peut pas être conçu comme simple mosaïque d’États. Sans nier les fonctions à la fois constitutives et filtrant des frontières, des identités et des intérêts particuliers, Ramel et Ghanem postulent que le global ne se réduit pas à une addition de territoires nationaux qui évoluent de manière largement autonome. Cependant, le fait que cet «  espace mondial  » est conçu comme un champ relationnel ne prédétermine pas l’émergence de la coopération face à la conflictualité, puisque la multiplication des relations peut à la fois créer des interdépendances, des socialisations transnationales, mais aussi de nouvelles asymétries, des conflits de distribution de bien matériels et symboliques, et des enjeux de légitimité et de stabilité des régimes de pouvoir, y compris sur les plans local, national et international.

2) La multiplication des liens internationaux et transnationaux, associée au terme de la « mondialisation », doit être envisagée comme un processus différencié et non linéaire. Les auteurs insistent ainsi sur la pluralité des trajectoires, des temporalités et des résistances. Les échanges économiques peuvent favoriser une intégration politique supranationale, produire des interactions conflictuelles sur le plan des idées, ou alors permettre une stratification et une polarisation accrues au sein des communautés politiques. L’espace mondial se présente ainsi comme un espace composé de dynamiques contradictoires souvent simultanées et parfois conflictuelles, pouvant produire à la fois intégration, fragmentation et recomposition.

3) Afin de saisir les mécanismes sous-jacents de ces interactions complexes et simultanées, ainsi que leurs implications souvent inattendues et peu compatibles avec les théories existantes, il s’avère essentiel d’articuler différentes échelles d’analyse. Dans le contexte contemporain, l’État demeure un acteur central, principalement en raison de son accès privilégié aux ressources de coercition et de production symbolique. Cependant, il convient de noter que les États ne détiennent plus le monopole de la régulation sur leurs territoires. Dans la plupart des cas, ils sont de même tributaires de réseaux transnationaux et internationaux pour financer leurs activités, asseoir leur légitimité et obtenir la reconnaissance et le prestige. Parallèlement, les individus ne se définissent plus exclusivement comme membres d’un État, mais également comme faisant partie de collectivités à la fois locales et transnationales. Dans leurs efforts pour consolider les identités nationales et restaurer les souverainetés imaginées, les États établissent de nouveaux liens transnationaux, souvent en s’affranchissant des cadres multilatéraux établis, y compris par le biais de coalitions », et les coopérations plus informelles avec des entreprises multinationales, des diasporas, ou avec d’autres gouvernements.

4) La dernière hypothèse ontologique réside dans la centralité des représentations et des imaginaires. La multiplication exponentielle des liens engendre une demande d’interprétation et d’orientation qui transcende les calculs coûts-bénéfices simplistes. Dans un contexte de globalisation croissante, marqué par une complexité et une interconnexion accrues, il devient de plus en plus difficile d’agir par pures motivations matérielles. Parallèlement, la capacité à mobiliser des audiences pour une multitude de causes s’avère de plus en plus ardue et cruciale. Par exemple, par quels mécanismes s’est établie la prééminence du réarmement sur celle de la lutte contre la crise écologique ? Comment atteindre et mobiliser des audiences géographiquement lointaines, mais directement impliquées dans les ruptures économiques et sociales au niveau local ? Comment donner du sens aux expériences de transformation et de rupture vécues par des populations diverses, pourtant désireuses de stabilité et de prédictibilité ?

Au-delà de l’État : penser l’échelle planétaire

Ces propositions théoriques sont développées et illustrées dans quatre parties principales. Les deux premières parties examinent la densification et l’accélération des interactions et des échanges depuis 1945, en les associant au concept de mondialisation. Trois grandes conséquences sont ainsi identifiées. Tout d’abord, la diffusion du modèle de l’État européen, à la fois protecteur et facilitateur des échanges à travers les canaux diplomatiques et économiques, constitue une structure discursive et juridique commune à l’échelle planétaire. Ensuite, l’émergence d’un cadre d’interaction institutionnalisé à l’échelle internationale, que l’on nomme « ordre international », permet à ces États d’interagir de manière stable. Enfin, l’arrivée d’autres acteurs, qu’ils visent à compléter ou à concurrencer l’action des États, modifie et complexifie cet ordre international. Ces acteurs peuvent être des ONG, des entreprises multinationales, des alliances de défense ou des blocs d’intégration économiques, et interviennent aussi bien sur le plan régional que sur le plan transnational.

Par la suite, la troisième partie se concentre sur une réponse majeure résultant de l’émergence de ces acteurs et de leurs interactions : celle de la régulation. Un instrument-clé de cette régulation, similaire à celui employé par les États à l’intérieur de leurs territoires, est celui de la coercition. Ainsi, certains États hégémoniques tentent de construire des ordres impériaux dans leurs régions, voire à l’échelle planétaire. Mais face aux échecs répétés de ces tentatives de régulation à travers l’imposition hégémonique, les outils de la coopération interétatique, de l’intégration transnationale par la communication, et de l’institutionnalisation par le droit public et privé se sont avérés des outils certes moins spectaculaires, mais plus efficaces et plus souples.

La quatrième partie discute l’effet secondaire de l’intensification des échanges dans l’espace mondial, qu’on peut aussi appeler la condition planétaire, à savoir la conflictualité symbolique, matérielle et parfois violente. Loin d’homogénéiser les socialisations et les orientations idéologiques et religieuses, l’intensification et l’accélération des échanges et leurs effets sur le plan de la distribution des richesses et celui de la stabilité psychologique (ce que la théorie des relations internationales appelle la « sécurité ontologique »), font émerger des besoins et des offres d’identification concurrents, parfois incompatibles. Aux « politiques de la reconnaissance » de ces identifications nouvelles et fragmentées s’ajoutent les conflits autour de la prise en compte de besoins de sécurité matériels, notamment en raison de l’exploitation des matières premières, des pollutions, et de la destruction des environnements naturels.

La grande force de l’ouvrage réside dans sa capacité à offrir une vision du monde véritablement globale, tout en évitant les écueils d’un pessimisme réductionniste, associé à l’attente d’un « retour généralisé de la guerre », et celui d’un optimisme irréaliste, qui considérerait l’arrivée d’une conscience transnationale et coopérative comme inévitable. La seule certitude, abordée dans le dernier chapitre consacré à la notion de sécurité de l’Anthropocène, demeure dans la persistance de l’entrelacement entre les individus et les sociétés. Il est évident que le rejet de cette condition, qui est un élément constitutif des discours militariste, nationaliste et souverainiste, peut accélérer l’effondrement, car il empêche la délibération commune des enjeux de la régulation juste et durable de la condition planétaire. En revanche ailleurs, la prise de conscience de cette réalité, observable notamment dans l’émergence des nouveaux mouvements écologiques, politiques et sociaux de la Génération Z, pourrait favoriser l’émergence des conditions nécessaires pour une véritable conscience planétaire, permettant ainsi de transformer les conditions matérielles et sociales de l’Anthropocène.

L’originalité de cet ouvrage réside ainsi dans son approche non-déterministe, alliée à une riche iconographie composée de données chiffrées, d’illustrations artistiques et de cartes, ce qui le distingue des manuels traditionnels qui se focalisent sur l’interprétation hâtive de l’actualité internationale. Par exemple, la juxtaposition des représentations artistiques de la guerre permet de constater un certain rejet universel partagé à travers les espaces culturels individuels. En revanche, une carte visualisant les « pouvoirs » de mobilités des passeports nationaux illustre les hiérarchies persistantes entre le Nord et le Sud global. Quatre animaux – lion, renard, tortue et rossignol [1] – permettent aux lecteurs d’identifier rapidement les définitions classiques ou plus contemporaines, ou alors des manifestations de cette conscience planétaire qui émerge, malgré toute résistance. De plus, à la fin de chaque chapitre, des documents sonores et visuels sont proposés afin d’orienter les lecteurs au-delà des débats purement scientifiques.
Espace mondial se distingue ainsi par deux présupposés ontologiques fondamentaux. En premier lieu, la thèse de l’intensification et de l’accélération des liens à l’échelle planétaire, qui servent de catalyseurs principaux aux phénomènes internationaux observables. En second lieu, la thèse du caractère non linéaire et non prédéterminé de ces interactions et de leurs effets. Ces deux présupposés invitent à prendre du recul, incitant à se remémorer que même avant l’avènement de la mondialisation contemporaine, les situations d’incertitude et de crise internationale dans des espaces d’échanges denses ont engendré de nouvelles formes de débats, de changements institutionnels, et d’innovations intellectuelles, politiques et sociales. Les conséquences complexes du déclin de l’Empire romain, y compris la transformation d’un ordre impérial vers une multiplicité de formes de gouvernance, n’en sont qu’une illustration éloquente.

Cependant, on peut regretter que l’ouvrage ne donne pas assez de pistes de réflexion en faveur de clés d’action concrète. Puisque l’argumentation se focalise sur des liens entre des concepts (la mondialisation, le facteur religieux, la conflictualité, la régionalisation…), les acteurs politiques et sociaux qui portent ces concepts, ainsi que leurs motivations et logiques d’action sous-jacentes, restent souvent étrangement abstraits. S’il s’agit d’une conséquence du choix assumé de ne pas se focaliser sur une ou plusieurs théories individuelles, celle-ci aurait permis une meilleure identification des acteurs et de leurs logiques d’interaction dominante. Certes, des arguments théoriques sont présentés tout au long de l’ouvrage pour donner des clés d’interprétation ponctuelles, dans le cadre de la discussion de phénomènes empiriques singuliers. Cependant, une discussion plus systématique de la pertinence des grands courants théoriques des Relations internationales – qui restent l’héritage intellectuel majeur de la discipline – n’est pas proposée. En effet, la fonction des grands courants théoriques ne se limite pas à la structuration et à la systématisation de l’analyse causale du monde social. Les théories ont toujours été des sources d’inspiration normative, permettant aux acteurs de l’action sociale d’identifier des leviers d’action susceptibles, au moins selon la théorie, de changer le monde social.

La multiplicité des observations empiriques et la clarté et cohérence de leur positionnement ontologique auraient certainement permis aux auteurs de proposer une discussion approfondie des perspectives théoriques établies des Relations Internationales, et de formuler un jugement concernant leur pertinence et leur applicabilité pour comprendre, mais aussi pour faire évoluer la condition planétaire. A titre d’exemple, que dit l’ontologie de la condition planétaire sur la pertinence de la vision néoréaliste qui repose sur la présupposition d’un ordre international anarchique obligeant les États à entretenir des relations conflictuelles, marquées par une méfiance mutuelle permanente ?

Une focalisation plus approfondie sur les motivations et perceptions des acteurs aurait également pu permettre de développer davantage l’aspect des sources historiques des dynamiques contemporaines associées à la condition planétaire. Ainsi, l’ouvrage aurait pu bénéficier d’une analyse plus approfondie des raisons idéelles et matérielles pour lesquelles l’État européen, son rapport au monde, et ses outils diplomatiques et économiques, sont devenus le modèle d’organisation prédominant dans l’espace mondial contemporain. Comment l’expansion coloniale, étroitement liée à la rivalité entre dynasties monarchiques et à l’émergence de nouvelles élites se définissant par leurs capitaux économiques, a-t-elle interagi avec les sociétés non-européennes ? Quelles mémoires et identités ces interactions ont-elles produites ? Comment cet héritage a-t-il structuré à la fois les imaginaires et les institutions de l’ordre international dit « libéral » et post-libéral ?

Cette critique ne met pas en cause la valeur intellectuelle singulière de l’ouvrage. Il servira de ressource indispensable aux enseignantes et enseignants, confrontés à la difficulté de transmettre la réflexion théorique dans un contexte de multiplication de phénomènes internationaux contradictoires. Espace mondial pourra servir de vecteur de vaccination contre la propagation des visions déterministes – et pour la plupart militaristes – qu’on observe actuellement dans l’espace médiatique, non seulement dans les contextes états-unien et russe, mais aussi européen. Il est maintenant la tâche de la communauté enseignante et médiatique de s’en inspirer pour produire des analyses plus complexes, plus exigeantes et plus ouvertes de ce monde international qui est devenu une source de préoccupation dans nos vies quotidiennes.

Frédéric Ramel, avec la collaboration d’Aghiad Ghanem, Espace mondial, Paris, Presses de Sciences Po, 2024, 476 p., 24 €.

par , le 10 avril

Pour citer cet article :

Éric Sangar, « Comment analyser les relations internationales », La Vie des idées , 10 avril 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Comment-analyser-les-relations-internationales

Nota bene :

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Notes

[1Le lion et le renard sont les animaux héraldiques de Sciences Po, l’institution d’appartenance des deux auteurs. Par ailleurs, chaque animal est associé à un élément : le lien au feu, le renard à la terre, le rossignol à l’air et la tortue à l’eau.

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