Recension Histoire

Anthropologie de la grande ville

À propos de : Stéphane Füzessery, La destruction de Berlin. De l’explosion urbaine à Germania (1860-1945), La Découverte


par , le 27 mai


Berlin est devenue, à partir du XIXe siècle, une très grande ville, qui a modifié en profondeur l’expérience de ses habitants et les manières de vivre, et que les Nazis, une fois au pouvoir, se sont efforcés de soumettre.

Stéphane Füzessery est à la fois historien et architecte, ce qui l’engage à adopter une perspective originale d’histoire urbaine, qu’il enrichit par les ressources de l’urbanisme et de l’anthropologie. Il propose ainsi une étude du processus de métropolisation qui affecte Berlin entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. L’ouvrage reprend sa thèse sur l’expérience de la très grande ville entre 1860 et 1930, présentée en diptyque dans les deux premières parties. La première partie porte sur la « surrection » (p. 29) de la très grande ville en quelques décennies, sa force de déstabilisation pour les citadins comme pour la société allemande qui s’inquiète du phénomène. La deuxième porte sur l’« acclimatation » (p. 143) à la très grande ville, depuis les chantiers des réformateurs jusqu’à l’apprentissage de la ville par ses habitants, pour conclure finalement à une normalisation de la vie métropolitaine. La dernière partie est consacrée à la période nazie et à la « destruction » (p. 257) de Berlin. Appendice à la thèse originelle, c’est elle cependant qui oriente la lecture d’ensemble de l’ouvrage : il s’agit de montrer que les nazis ont saisi le potentiel anxiogène de l’explosion urbaine berlinoise pour soutenir leur accession au pouvoir, avant de chercher à transformer la ville en mégalopole impériale, accélérant la fuite en avant du régime vers la guerre et précipitant sa destruction.

L’exceptionnalité berlinoise

S. Füzessery part du postulat que Berlin n’est comparable à aucune autre ville : la soudaine accélération de sa croissance – la population berlinoise est multipliée par quatre entre 1850 et 1910 – provoquerait une rupture d’échelle inédite. En cette période d’urbanisation galopante, ce postulat semble discutable. À la suite de Londres et Paris, Vienne connaît ainsi une croissance similaire et ces métropoles européennes rencontrent en outre des problématiques analogues de coordination à l’échelle de l’agglomération ou d’élargissement urbain. De l’autre côté de l’Atlantique, New York et Chicago connaissent des croissances plus extraordinaires encore, ce qui leur vaut de devenir des références récurrentes en matière de gigantisme citadin. Comme le note l’auteur au détour d’une remarque, les décors du Lunapark de Berlin-Halensee représentent… New York (p. 218).

Il reste que S. Füzessery peut fonder son histoire urbaine de Berlin sur une abondante littérature scientifique. C’est l’occasion pour lui d’en rappeler les principales caractéristiques : l’incorporation des faubourgs proches au territoire municipal en 1861 et, dans la foulée, la planification par le conseiller James Hobrecht d’une future agglomération de deux millions d’habitants ; l’accélération de la croissance démographique sous l’Empire, notamment alimentée par un solde migratoire très positif ; l’extension concentrique, mais aussi par coalescence des villes et villages environnants, qui donnent à Berlin son caractère de ville-archipel ; la division fonctionnelle de l’espace entre un hypercentre tertiarisé, des quartiers denses d’industrie et/ou de logement (selon le modèle, marqué par le cynisme spéculatif, de la caserne locative) et zones semi-urbaines en périphérie ; le développement des réseaux de transports publics (omnibus, chemins de fer, tramways et métro) ; l’usage d’un hinterland toujours plus élargi pour assurer l’approvisionnement et l’assainissement de la ville.

Expériences quotidiennes

Ces données factuelles, qui pourraient sembler abstraites, se répercutent en réalité sur l’ensemble du « paysage d’expérience » (p. 72) quotidien des Berlinois : surdensité résidentielle, congestion de l’espace public et promiscuité dans les transports, mobilités pendulaires, accélération des cadences, développement des loisirs et massification du divertissement, élargissement de l’espace-temps urbain du fait des possibilités de déplacement et d’éclairage, sens soumis au vacarme et aux odeurs pestilentielles… La grande force de l’approche proposée est de mêler une histoire urbaine classique, qui synthétise les nombreuses productions à ce sujet, avec la prise en compte des expériences quotidiennes et de leurs recompositions. Traverser la rue, marcher la nuit ou se nourrir apparaissent comme de véritables problèmes liés à la métropolisation, au même titre que la crise structurelle du logement.

Cette démarche pose cependant la question des sources et de leurs usages possibles. L’observation de la rupture d’échelle métropolitaine est fondée sur des données produites sous l’Empire et concentrées sur les dernières décennies du XIXe siècle, en particulier sous forme de recueils statistiques imprimés. On se demande en revanche pourquoi l’auteur ne mobilise aucune archive, notamment celles qui ont été conservées de l’administration (Magistrat) et du conseil municipal de Berlin : celles-ci pourraient en effet permettre un regard novateur sur les débats en cours et le recueil d’informations issues des rapports des différentes administrations. Car en l’état, la prise en compte des expériences citadines se fonde sur des œuvres (romans, récits et témoignages, de Franz Hessel à Joseph Roth, d’Alfred Döblin à Jean Giraudoux) qui, bien que fort instructives, sont issues de la fin des années 1920 ou du début des années 1930. Il en va de même des films, dont les planches d’images reproduites dans les pages du livre sont analysées avec autant d’acuité que de finesse pour le propos, mais qui ne se développent qu’à partir de l’entre-deux-guerres. Ces décalages chronologiques tendent à avaliser l’idée que les bouleversements urbains des années 1860 n’auraient été véritablement perçus dans leurs conséquences sociales que plus d’un demi-siècle plus tard, amoindrissant du même coup l’idée d’un choc anthropologique brutal.

Choc de modernité

S. Füzessery complète son étude par l’analyse des théories intellectuelles développées au tournant du XIXe et du XXe siècle sur les conséquences sociales et psychologiques de la vie citadine. La métropolisation constitue alors une « crise berlinoise de la modernité allemande » (p. 109). Pour un Oswald Spengler, « maître à penser réactionnaire de toute une génération » (p. 110), la grande ville matérialise en effet le déracinement par l’exode rural, les mélanges, l’aliénation par le travail, la nervosité et la neurasthénie, dans lesquels il voit le « déclin de l’Occident », perçu comme une dégénérescence biologique. Mais Spengler évoque la grande ville en général sans s’attarder sur le cas berlinois et c’est bien plutôt Eugen Diesel [1] qui est abondamment cité pour son analyse des caractéristiques berlinoises : Berlin serait ainsi un corps étranger en terre allemande, plus proche d’autres métropoles uniformisées que du paysage culturel propre aux Allemands ; une ville parasite, dont la taille rompt les équilibres écologiques et la rend dépendante des campagnes environnantes ; une ville pathogène, car dangereuse pour la santé physique et psychique de ses habitants ; une ville enfin dont la faible fécondité révélerait non seulement la stérilité, mais encore la dégénérescence des individus, et par voie de conséquence l’affaiblissement de la race.

On voit bien sous la plume de l’auteur les critiques imprégnées de pessimisme culturel qui s’exercent dans le premier tiers du XXe siècle contre la très grande ville. On peine cependant à en mesurer l’ampleur et à cerner les enjeux de « l’intense polémique » annoncée sous forme de « débat polarisé » (p. 109) à propos de la modernisation et de la modernité. On aimerait notamment en savoir davantage sur ce que représentent les quelques Kulturkritiker cités au sein de la pensée allemande. En outre, si leurs représentations de la grande ville sont évidemment à prendre au sérieux, le flou règne ici entre réalités, craintes sociales et conclusions à en tirer. On sait par exemple que la mortalité diminue drastiquement à Berlin entre 1880 et 1910, sans que cela désarme les tenants d’une vision pathologique de la vie urbaine. Faut-il alors reprendre le ton alarmant de certaines sources ? Quant aux données sur l’étalement urbain au détriment de la nature, sur la santé publique ou encore sur la baisse de la natalité urbaine, elles suscitent sans surprise des inquiétudes partagées. Mais il faudrait souligner que sur ces bases, les uns et les autres ne parviennent pas du tout aux mêmes conclusions. Qui au juste partage l’idée que les progrès sanitaires sont néfastes dans les grandes villes, car ils permettent à des individus dégénérés d’échapper aux mécanismes de la sélection naturelle, affaiblissant au passage le patrimoine génétique du corps social allemand tout entier ? Autant qu’un « laboratoire de la modernité » (p. 25), Berlin est finalement un laboratoire des angoisses urbaines et des fantasmes qui peuvent les accompagner – ce qui pourrait donner lieu à une réflexion plus spécifique et distanciée.

Adaptations réciproques

S. Füzessery montre bien comment les bouleversements de la croissance berlinoise, quelle que soit l’appréciation qu’on en a, entraînent des adaptations : adaptation de la ville aux citadins et adaptation des citadins à la ville. Au début du XXe siècle, c’est le mouvement réformateur qui s’empare du premier aspect. Ingénieurs, urbanistes, architectes et paysagistes s’efforcent d’aménager le plus rationnellement possible le milieu urbain. L’approche urbanistique questionne la bonne échelle d’aménagement pour déconcentrer la ville, sous la forme d’une dispersion contrôlée qui s’appuie sur la structure en archipel du tissu urbain berlinois. Le chantier prioritaire est alors celui du logement, pour rompre avec la densité des casernes locatives, les rénover, tandis que les cités d’habitation nouvellement créées sur un modèle horizontal s’adressent en priorité aux employés. Il faut également réguler les usages de la rue avec la mise en place d’une signalisation routière incluant panneaux, feux et agents de circulation. Quant à l’adaptation des habitants aux nouveaux cadres d’expérience imposés par la ville, c’est un apprentissage spontané de la citadinité : la promiscuité entraîne une forme de protection de la sphère intime qui passe par une réserve dans les interactions, les files d’attente nécessitent patience et discipline, les déplacements de la foule exigent fluidité et rapidité, chacun doit finalement développer de nouvelles aptitudes psychomotrices et les routiniser afin d’éviter les accidents.

On retrouve ici un usage à la fois plaisant et convaincant des films, qu’il s’agisse de grands classiques des années 1920 et 1930 (au premier rang desquels Berlin, die Sinfonie der Großstadt de Walther Ruthmann, 1927) ou de productions moins connues (séries documentaires et pédagogiques). On y saisit les usages variés de l’espace public, de certains comportements dangereux à des pratiques plus policées, mais aussi les effets d’automatisation et les rythmes urbains, ou encore, à travers toutes les inventions techniques d’un septième art en plein essor, le vertige sensoriel censé saisir les habitants. Chorégraphies d’ensemble, rythmes heurtés, cohue, tourbillon, éblouissements et vues kaléidoscopiques : autant d’éléments que l’on retrouverait du reste dans la peinture des mouvements avant-gardistes, de dada à l’expressionnisme allemand (pensons par exemple à la série de « rues à Berlin » par Georg Grosz).

Temps de crises

Les crises que connaît la ville au début du XXe siècle pourraient constituer autant d’obstacles à l’acclimatation à la modernité : la disette pendant la Première Guerre mondiale, la défaite et la révolution, la phase d’hyperinflation de 1923-24, ou l’intense crise économique de 1931-32, et leur lot de durcissements des rapports économiques, politiques et sociaux. Faut-il pour autant parler d’un « effondrement périodique de la civilisation urbaine » (p. 364) ? Si ces crises provoquent à n’en pas douter de fortes perturbations, l’auteur conclut dans le même temps que le processus de normalisation de la vie métropolitaine se poursuit, invalidant en partie les doutes nés avec l’urbanisation explosive.

Une crise d’une autre ampleur survient cependant avec la montée du nazisme en Allemagne. Elle vient relancer la question de la viabilité urbaine, de la solidité de l’édifice berlinois et de ce qui a conduit à sa destruction. Les nazis appréhendent en effet Berlin comme une ville à la fois juive (un tiers des juifs allemands est concentré à Berlin) et rouge (c’est la ville de la révolution de 1918-1919, où la population continue de voter largement à gauche), cosmopolite et transgressive. Mais contrairement à ce qui est annoncé par S. Füzessery, il s’agit moins pour les nazis d’annihiler le « paysage psychique » des citadins (la formule est de Joseph Roth) que de conquérir et de soumettre la ville (le fameux « combat pour Berlin » de Goebbels) : dominer la rue, séduire les masses et gagner les élections. C’est bien cette dernière stratégie qui est décrite ici, et qui du reste échoue. Les scores berlinois du NSDAP restent inférieurs à ceux dans le reste du pays et ce n’est finalement pas en se rendant maîtres de la rue berlinoise que les nazis atteignent le pouvoir, mais en accédant à l’État qu’ils se rendent maîtres de la rue, y compris à Berlin. Hitler peut alors « offrir » la rue aux SA, appuyer la répression de ses opposants sur des fondements légaux et prendre véritablement possession de la ville.

Car après le temps de la conquête, vient le temps de l’appropriation et de la transformation. Les nazis détestent Berlin, mais ils souhaitent néanmoins en faire le centre de leur empire. Cela n’est pas si étonnant que l’auteur le prétend. Sur le plan fonctionnel comme sur le plan symbolique, il s’agit pour eux de faire de Berlin la capitale digne et incontestable du IIIe Reich. S. Füzessery rappelle avec raison qu’Hitler se défend de toute mégalomanie et qu’il revendique une approche politique rationnelle (p. 316). Pour bien comprendre le projet de Germania, il manque en réalité une analyse de Berlin non seulement en tant que métropole (la perspective retenue tout au long de l’ouvrage), mais aussi en tant que capitale (terme omniprésent dans les sources, mais absent de l’analyse), avec la concentration de fonctions et la dimension de représentation du pouvoir que cela implique. Il serait facile de voir alors qu’au-delà de son gigantisme, manifestation d’un autoritarisme poussé à l’extrême, la démarche politique des nazis n’a rien d’original : elle s’inscrit dans la continuité de ce qu’ont fait les précédents maîtres du pouvoir, depuis la monarchie et l’Empire jusqu’à la République – sur des temporalités certes souvent plus longues – et ce que feront leurs successeurs d’après 1945 en termes de modelage et de mise en scène urbaine. Si la « destruction physique » (p. 296) de Berlin par les nazis n’attend pas les bombardements alliés, elle prend avant tout place dans un projet inédit de construction monumentale au service d’une capitale éternelle, dont la seule rivale désignée est cette fois Rome. L’auteur montre bien ce faisant que cette construction va de pair avec l’élaboration d’un nouvel ordre public qui doit discipliner les pratiques urbaines, dans lequel défilés et commémorations officielles remplacent la spontanéité et la diversité des sociabilités. Il rappelle également que ce chantier est d’emblée irréaliste du fait des ressources exorbitantes qu’il exigerait, qu’il se trouve en outre freiné par un déficit de planification efficace, avant que la réallocation massive de tous les moyens économiques en vue de la guerre conduise à l’abandon de facto du projet urbain.

Ultime crise de la période, la Seconde Guerre mondiale ne permet pas aux Alliés d’atteindre leurs objectifs de réduire Berlin en cendres, comme Hambourg ou Dresde, et de précipiter l’effondrement rapide de la société urbaine. La dévastation de Berlin n’en est pas moins flagrante. Sous les bombardements massifs, la survie s’organise, des réflexes à adopter en cas d’alertes aux nuits passées dans des abris de fortune. Plus les conditions de vie s’aggravent et la défaite devient tangible, plus la société s’atomise et les normes sociales s’étiolent. Pour expliquer que la société urbaine tienne néanmoins sans s’effondrer ni se révolter contre les gouvernants, S. Füzessery met en avant la « force de résilience » de la population berlinoise, rompue aux adaptations (p. 366). Est-il vraiment besoin d’invoquer une résilience spécifique ? On sait en effet depuis les travaux de chercheurs comme Thomas Hippler [2] ou Robert Pape [3] que les bombardements aériens, aussi meurtriers soient-ils, se sont depuis un siècle systématiquement avérés inefficaces à obtenir des soulèvements contre les gouvernants, a fortiori sous les régimes autoritaires. C’est finalement bien la capitulation qui lève le voile sur l’état de désolation de Berlin.

De la métropolisation au nazisme

Quel lien établir finalement entre métropolisation berlinoise et nazisme ? Pour le philologue Victor Klemperer, analyste de la sémiotique nazie souvent cité au fil des pages, l’« humour critique » des Berlinois aurait dû les prémunir contre le nazisme. Pour S. Füzesséry, la métropolisation berlinoise n’a pas seulement produit cet humour, elle a aussi favorisé la réception du nazisme en Allemagne, en s’imposant comme « haut-lieu de la crise de la modernité » (p. 366) et en ouvrant des brèches qu’il sut exploiter. La thèse est stimulante, sans remettre en cause les facteurs politiques, économiques et sociaux qui restent centraux dans l’essor du nazisme. Soulignons pour finir la richesse documentaire de l’ouvrage et sa perspective originale sur l’histoire urbaine de Berlin – de sa forte croissance sous la monarchie et l’Empire aux réformes de l’entre-deux-guerres –, tout particulièrement du point de vue des expériences concrètes de ses habitants, qui font l’objet de remarquables restitutions, ouvrant ainsi des perspectives sur un aspect de l’histoire encore trop peu exploré.

Stéphane Füzessery, La destruction de Berlin. De l’explosion urbaine à Germania (1860-1945), Paris, La Découverte, 2025, 373 p., 24 euros (ISBN 2348087995).

par , le 27 mai

Pour citer cet article :

Élise Julien, « Anthropologie de la grande ville », La Vie des idées , 27 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Anthropologie-de-la-grande-ville

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Notes

[1Eugen Diesel, Die deutsche Wandlung : das Bild eines Volks, Cotta, 1929  ; Eugen Diesel, Secrets de l’Allemagne, Rieder, 1931.

[2Thomas Hippler, Le gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens, Les prairies ordinaires, 2014.

[3Robert A. Pape, Bombing to Win : Air Power and Coercion in War, Cornell University Press, 1996  ; Robert Pape, Bombarder pour vaincre. Puissance aérienne et coercition dans la guerre, La documentation française, 2011.

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