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Aristocrate irlandais, économiste, philosophe et défenseur des droits des femmes, William Thompson fut l’une des grandes figures du socialisme avant Marx. Aujourd’hui négligée, sa pensée trouve des échos dans les grands débats actuels, entre critique du capitalisme et montée du féminisme.

En 1830, le poète et auteur anglais John Minter Morgan adresse un hommage appuyé à l’un de ses contemporains et amis, le socialiste irlandais William Thompson (1775-1833) : « Thompson, négligé de tous - dont les accomplissements dépassent de loin / la portée des piètres capacités de ceux qui le critiquent ! - /, leur a appris la sagesse, car les voici désormais muets. / Mais lorsque sera passée cette plus faible génération, / Et qu’à force de lutte des vérités délivrées enfin s’élèveront / Alors, son mérite transcendant sera révélé / Et de lointaines nations, par son génie, seront illuminées » [1]. Devenu célèbre en 1824 avec son Inquiry into the Principles of Wealth [Enquête sur les principes de la distribution de la richesse], réflexion sur l’origine des inégalités économiques et sociales à l’heure du capitalisme et de l’industrialisation modernes, Thompson devient dans les années 1820 et 1830 l’une des figures centrales du premier mouvement socialiste britannique, qui se fédère alors autour de Robert Owen (1771-1858). Mais en dépit des louanges au ton prophétique que lui consacre John Minter Morgan, William Thompson demeure une figure historique relativement oubliée. La génération dont parle le poète est passée depuis fort longtemps, et bien d’autres après elle, mais on méconnaît encore son nom, sans parler du « mérite » et du « génie » qu’il lui attribuait. Pourtant, sa pensée économique et politique le place parmi les précurseurs du socialisme britannique et européen, notamment dans la constitution de la notion de plus-value, qui sera plus tard centrale à la pensée de Marx. Auprès de Robert Owen, il fut également l’un des premiers théoriciens et militants de l’économie coopérative. Enfin, sa condamnation de la condition des femmes en son temps l’impose en tant que penseur incontournable, à replacer entre Mary Wollstonecraft et John Stuart Mill dans l’histoire du féminisme britannique.

« Un membre de la classe oisive » au tournant du XIXe siècle

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Anna Doyle Wheeler

William Thompson naît en 1775 à Cork, dans le sud de l’Irlande, d’une mère dont on ne sait rien d’autre que son décès en 1825, et d’un père, John Thompson, riche marchand et propriétaire terrien, devenu maire de la ville en 1794. Thompson est issu d’une famille protestante d’origine anglaise installée en Irlande à la fin du XVIIe siècle, occupant depuis lors terres et positions de pouvoir. À la mort de son père en 1814, il hérite de ses terres à Glandore, de sa flotte commerciale ainsi que de ses positions au sein de quelques sociétés savantes, telles que la Cork Institution. Il se démarque cependant du reste de l’élite protestante à laquelle il appartient.

Tout d’abord, bien que personnellement plutôt agnostique et critique envers les institutions religieuses, il n’en rejetait pas moins toute discrimination fondée sur l’appartenance religieuse. Il s’oppose notamment à la restriction significative des droits politiques et civiques des catholiques suite à l’Acte d’Union de 1800, qui avait annexé l’Irlande à la Grande-Bretagne pour former le Royaume-Uni. Lors des élections de 1812, destinées à élire un représentant de Cork au Parlement britannique à Londres, Thompson soutient notamment Christopher Hely-Hutchinson, un partisan de l’émancipation catholique. Il réitérera ce vote jusqu’à la mort de ce dernier puis s’engagera auprès de Daniel O’Connel (1775-1847), aujourd’hui célébré en Irlande comme le « Libérateur », en vertu de son combat pacifique ayant abouti à la levée des restrictions sur les droits des catholiques en 1829.

Ensuite, Thompson s’implique beaucoup sur ses terres afin d’améliorer les conditions de vie et de travail des paysans, et n’a donc rien d’un propriétaire absentéiste. De génération en génération, et ce jusqu’au XXe siècle, les habitants de Glandore ont perpétué la mémoire de celui que leurs ancêtres avaient jugé être le meilleur propriétaire et employeur. Thompson compte en effet rapidement parmi les légendes de la région. Dans ses Esquisses du Carbery, dans le comté de Cork : antiquités, histoire, légendes et topographie (1876, p. 69), le docteur Donovan consacre un chapitre entier à cet homme dont « les curieuses habitudes, les étranges croyances et les extraordinaires théories » firent de lui une célébrité locale. On garda de lui l’image d’un végétarien frugal, qui ne buvait ni ne fumait, qui se promenait dans Glandore en arborant un drapeau tricolore au bout de son bâton de marche en signe de sympathie avec les idées républicaines, et qui avait pour habitude de mettre en scène des expériences chimiques, lesquelles ne manquaient pas de le faire passer pour une sorte de magicien.

Enfin, conscient des privilèges que lui octroyait son statut social, Thompson se décrivait lui-même comme un « membre de la classe oisive » (one of the idle classes). En 1827, il expliquera dans son pamphlet Labor Rewarded : « Au cours des douze dernières années de ma vie, j’ai vécu grâce à ce qu’on appelle une rente, c’est-à-dire le produit du travail des autres » [2]. Désireux de mettre à bas cette injustice, il souhaitait, à travers son travail intellectuel, atteindre une égalité d’utilité avec la classe productive.

Un disciple de Bentham prônant une éducation « chrestomathique »

La première intervention écrite de Thompson dans le débat public porte sur la question de l’éducation. Membre de la Cork Institution, il reproche à cette dernière de manquer à la mission pour laquelle elle avait été créée en 1806 : l’éducation et l’instruction des enfants de Cork, notamment ceux issus de ses quartiers les plus modestes. En témoignent les lettres adressées à ses confrères au sein de l’institution, parues pour la première fois dans le Cork Southern Reporter, puis regroupées en 1818 dans un petit ouvrage intitulé Une éducation pratique pour le sud de l’Irlande (Practical Education for the South of Ireland). Il y pointe du doigt les défaillances économiques mais aussi éducatives de la société savante, condamnant l’exclusion systématique des femmes ainsi que le contenu des cours, qui ne répondent pas, selon lui, aux réels besoins des élèves censés être formés à la vie active et à la citoyenneté. Il propose alors que l’institut adopte un plan pour un système d’éducation libéral et peu coûteux, constitué d’un programme à enseigner aux femmes comme aux hommes, qui leur apprendrait les bases de l’économie politique ou de l’agriculture, plutôt que de passer trop de temps à mémoriser des langues mortes.

L’implication de Thompson dans le renouvellement d’une méthode éducative n’est pas sans rappeler l’éducation utilitariste définie par le philosophe Jeremy Bentham (1748-1832) dans son traité Chrestomathia (1815-16). De fait, après la controverse avec la Cork Institution, Thompson entre en contact avec Bentham pour lui demander conseil à ce sujet. Le peu qui nous est parvenu de la correspondance entre les deux hommes montre qu’ils avaient souhaité fonder une école à Cork, projet qui n’a cependant pas abouti. En raison de leurs intérêts partagés, Bentham invite Thompson à séjourner chez lui à Londres ; le jeune Irlandais y reste cinq mois, entre 1822 et 1823. Il y rencontre une grande partie de la galaxie utilitariste de l’époque, notamment James Mill (1773-1836), père de John Stuart Mill. Thompson se considérait comme un disciple de Bentham, dont il écrivait qu’il avait fait « plus pour la science morale que Bacon pour la science physique » [3]. Cette influence est manifeste dans toute sa pensée, car il raisonne systématiquement en termes d’utilité. Chacun a pour intérêt d’agir de telle sorte à ce que la somme de plaisir engendrée par ses décisions soit plus grande que la somme de déplaisir, afin qu’elle apporte le plus grand bonheur possible. Si tel est le cas, l’action est alors utile. L’utilitarisme politique cherche quant à lui, à l’échelle de la communauté, le « plus grand bonheur du plus grand nombre ». Ce sont des éléments essentiels à garder en tête pour comprendre ce qui guide la pensée de Thompson.

Un philosophe utilitariste converti à l’owénisme

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Robert Owen

À la même époque, Thompson rencontre une autre personnalité qui aura un impact considérable sur sa trajectoire politique et intellectuelle : Robert Owen, entrepreneur, philanthrope et réformateur social gallois, notamment connu pour sa politique gestionnaire éclairée au sein de la filature écossaise de New Lanark, dont il est devenu propriétaire en 1800. Augmentation de l’âge minimum d’entrée des enfants à l’usine, diminution du temps de travail à 10 heures par jour, instauration d’une caisse d’assurance-maladie, présence d’un médecin, instruction des enfants : autant d’acquis sociaux relevant d’une volonté philanthropique qu’Owen tente par la suite d’étendre à l’échelle nationale, dans le contexte de la crise économique qui frappe la Grande-Bretagne au lendemain des Guerres napoléoniennes. En 1816, il échoue à faire adopter au Parlement une loi régulant le travail des enfants en usine. Perdant espoir de traiter la question sociale par la voie politique, il se tourne dès lors vers un projet plus radical : l’élaboration de petites communautés industrielles et agricoles appelées « villages de la coopération », dans lesquelles vivraient et travailleraient les plus pauvres, pour subvenir à leurs besoins de manière autonome. Le projet est alors critiqué par les radicaux, pour n’être qu’une autre forme de workhouse. Thompson y est également d’abord hostile : il n’y voit qu’une variante améliorée du système d’assistance publique (les Poor Laws), qui ne s’attaque pas selon lui aux sources structurelles de la pauvreté.

L’adhésion de Thompson à l’owénisme résulte finalement de l’étude qu’il mène dans son premier livre, Enquête sur les principes de la distribution des richesses (Inquiry Into the Principles of the Distribution of Wealth), publié en 1824. Thompson se fonde sur le principe utilitariste du plus grand bonheur du plus grand nombre, afin de dénoncer les inégalités économiques et sociales de son temps. Le projet communautaire d’Owen apparaît dès lors comme une solution possible. Bien plus qu’une workhouse améliorée, Thompson y voit désormais un véritable moyen d’action positif et proactif permettant de modifier en profondeur le système politique et économique. Ces communautés représentent un investissement pour le présent comme pour l’avenir, à la fois comme remède à l’inégalité et à la misère existantes, mais aussi comme un modèle d’organisation économique et sociale alternative, qui s’étendrait idéalement à l’ensemble du territoire. En effet, la pérennité et la diffusion de la coopération dépendent uniquement de sa capacité à convaincre tout un chacun qu’il s’agit bien de la meilleure organisation possible. Comment remplacer des systèmes politiques et économiques incompatibles avec le progrès de l’humanité et son bonheur ? Ce ne sera pas en usant de la force et de la violence révolutionnaire, pour Thompson, mais « en convainquant ceux qui les soutiennent et ceux qui sont affectés de manière injuste par celles-ci que leur bonheur augmentera en rejoignant ces nouveaux arrangements sociaux » [4].

Le « système de compétition individuelle » remis en cause

Dans son Enquête, Thompson dénonce également l’économie capitaliste, ou « système de compétition individuelle » de son temps, caractérisé par une concurrence de tous contre tous, dans une course effrénée à la richesse et à la propriété privée. Or, dans cette compétition, certains disposent déjà de terres, de capital, d’argent, là où d’autres n’ont que leur force de travail à vendre, provoquant ainsi un excès d’accumulation d’un côté et un appauvrissement toujours plus désolant de l’autre. Du point de vue utilitariste de Thompson, cette extrême inégalité est déjà en soi une aberration. En effet, le confort physique influence grandement le plaisir et réduit considérablement le déplaisir ressenti par un individu, mais ce bonheur n’augmente pas indéfiniment en proportion avec l’accumulation de richesses. Par conséquent, à l’échelle d’une société, plus large sera la population bénéficiant de ce confort, plus grande sera la masse de bonheur.

Pour expliquer cette distribution inégale des richesses, il expose une théorie de l’exploitation des travailleurs, qu’il considère être les seuls véritables producteurs de richesses. Pour lui, tout profit trouve son origine dans la valeur ajoutée issue du travail, sans lequel les terres, les matériaux, les bâtiments et les machines ne produiraient rien. Or, cette plus-value est confisquée aux producteurs, par la faute des intermédiaires, des capitalistes et des grands propriétaires terriens. La notion de plus-value (surplus value) développée par Thompson s’inscrit dans une théorie de la valeur travail amorcée avant lui par les économistes Adam Smith et David Ricardo, et qui sera ensuite reprise par Karl Marx et bien d’autres. Le système de concurrence a également comme effet d’engendrer une société dans laquelle chacun perçoit ses propres intérêts comme opposés à celui des autres. En bon utilitariste, Thompson voit l’intérêt personnel comme la seule forme de motivation rationnelle ; cependant, c’est bien plutôt à l’égoïsme que pousse le système en question, avec des comportements contraires à l’intérêt général. Là où Bentham considérait que la législation permettrait de limiter le mal causé à autrui dans la recherche de son propre bonheur, Thompson envisage plutôt de restructurer l’essence même des institutions sociales de telle façon à ce que l’intérêt personnel coïncide avec l’intérêt général.

Il convient donc de se demander, dans la perspective de Thompson, quel système économique et quel mode de distribution des richesses seraient en mesure d’assurer le plus grand bonheur au plus grand nombre. Pour ce faire, il élabore ce qu’il nomme des « lois naturelles de la distribution », c’est-à-dire des « règles générales ou principes premiers, sur lesquels toute distribution de richesse se doit d’être fondée afin de produire la masse de bonheur agrégée la plus grande possible pour la société, grande ou petite, qui la produit » [5]. La première de ces lois est que les travailleurs, à l’origine de la plus-value, doivent en bénéficier (notamment, car leur propre productivité n’en sera que plus grande). La deuxième loi stipule que tout échange doit être véritablement volontaire et non coercitif. La troisième précise plus particulièrement que le travail doit être volontaire. Ces lois permettront, selon Thompson, d’assurer la réconciliation entre juste distribution et production continue. Mais cela ne peut fonctionner qu’au sein de communautés autonomes, où une population comprise entre 500 et 2000 personnes volontaires, produirait collectivement la subsistance et le confort qui leur est nécessaire. Dans ce cadre relativement restreint, afin d’en faciliter la gestion et l’organisation, la propriété privée serait abolie au profit d’une collectivisation du capital, de sorte que tous les membres posséderaient de manière égale les moyens de production et le produit de leur travail collectif. Ces communautés comprendraient également un système éducatif accessible à toutes et tous, un système d’assistance publique et un gouvernement démocratique.

Théoricien et militant du mouvement coopératif britannique au début du XIXe siècle

Si le mouvement coopératif britannique trouve son origine dans le projet de Robert Owen, William Thompson s’impose à partir de la publication de la Distribution des richesses comme une référence théorique incontournable. John Minter Morgan, coopérateur de la première heure, a décrit l’ouvrage comme la plus importante parution depuis La Richesse des nations d’Adam Smith (Dooley, 1996, p. 26). Le pamphlet Labor Rewarded écrit par Thompson en 1827, dans lequel il se fait une nouvelle fois l’avocat de la coopération, connaît aussi un franc succès. Il contribue également à de nombreux périodiques tels que le Co-operative Magazine, le London Co-operative Magazine, ou encore The Weekly Free Press and Co-operative Journal. Outre ces parutions, Thompson multiplie les actions militantes, par le biais de débats, de conférences et d’interventions auprès des travailleurs. Dans ses mémoires, le philosophe utilitariste John Stuart Mill, se rappelant des débats ayant opposé dans les années 1820 les partisans de l’économie politique – dont il faisait partie – et les Owénistes, cite cet « homme estimable [qu’il connaissait] bien, M. William Thompson, de Cork » comme le « principal champion » du côté de ses opposants (Mill, 1873, 124-125). Enfin, Thompson cherche à fonder des communautés coopératives, notamment sur ses terres de Cork à partir de 1827, mais le projet n’aboutit pas, car sa famille s’y oppose.

Des dissensions idéologiques existaient entre Owen et Thompson. Là où ce dernier défendait l’organisation démocratique des communautés, Owen accordait sa faveur à un gouvernement paternaliste dans la lignée de New Lanark, arguant que les classes populaires (alors privées du droit de vote) ne possédaient pas encore la maturité politique nécessaire à toute forme d’auto-détermination. Le fossé ne cesse de se creuser avec l’échec de la communauté américaine de New Harmony, qu’Owen avait fondée et dirigée de 1825 à 1828. À son retour en Grande-Bretagne en 1829, il hésite à initier d’autres expériences similaires, tandis que Thompson exhortait à l’établissement immédiat de communautés. Cette urgence s’explique en partie par la détérioration de sa santé – qui a toujours été fragile – à partir de 1830. Cette année-là, il rédige ses Directives pratiques pour l’établissement rapide et économe de communautés (Practical Directions for the Speedy and Economic Establishment of Communities), un manuel destiné à fournir un plan de construction de communautés clef en main à leurs fondateurs. Thompson tire les leçons de plusieurs tentatives malheureuses, telles que l’expérience d’Owen à Harmony, ainsi que d’autres menées à la même époque en Grande-Bretagne par certains de ses partisans, comme George Mudie, Abram Combe et Alexander Hamilton, qui prennent part à la communauté d’Orbiston, en Écosse (1825-1827). Thompson n’oublie pas non plus les efforts menés sur son propre domaine agricole, et passe en revue tous les aspects possibles à envisager : les fonds à lever en amont, les meilleures terres à choisir et de quelle dimension, le nombre de résidents idéal, la sélection des membres, le type de bâtiments, l’énergie utilisée, la façon dont l’agriculture, l’industrie, l’éducation et la santé seraient gérées, le temps et la répartition du travail, ainsi que la gestion des affaires internes à la communauté. Soumis au vote durant le premier Congrès coopératif tenu à Manchester en 1831, ce plan est adopté comme la marche à suivre par les membres du mouvement, qui se déclarent désormais « owénistes » ou « socialistes ».

Là où Thompson défendait la création d’un maillage de petites communautés de 2 000 personnes sur le territoire national, Owen jugeait alors plus utile de réunir tous les partisans de la coopération dans la construction d’une seule et même communauté, suffisamment grande pour assurer son indépendance face à la production capitaliste. En 1832, lors du troisième Congrès coopératif, il refuse donc de financer le plan de Thompson adopté démocratiquement lors des deux précédentes sessions et paralyse les débats en quittant le comité de décision. Finalement, malgré l’opposition d’Owen, le choix est fait de poursuivre selon les directives établies par Thompson. Le quatrième Congrès se tient en 1832 en l’absence d’Owen et de Thompson (qui était alors trop malade) mais cette volonté demeure inchangée. Selon l’historien Richard Pankhurst, cette adhésion s’explique notamment par les méthodes et opinions plus démocratiques défendues par Thompson, qui contrastaient fortement avec un certain désir d’autocratie exprimé par Owen. Ses propositions concrètes pour parvenir à des résultats le plus rapidement possible, même à une échelle modeste, séduisaient également un mouvement fervent mais sans grands moyens (Pankhurst, 1954, p. 120).

Le féminisme coopératif de W. Thompson et Anna Doyle Wheeler

Si Thompson avait déjà défendu dès ses premiers écrits la cause des femmes, notamment en revendiquant que soit prodiguée la même éducation aux filles et aux garçons, il développe ses idées à ce sujet dans l’Appel à la moitié de l’humanité, les femmes, contre les prétentions de l’autre moitié, les hommes, à les maintenir dans un esclavage politique, civique et domestique (1825). Dès l’introduction, Thompson prend soin de se déclarer en partie « scribe et interprète » des réflexions et expériences d’Anna Doyle Wheeler (1785-1848), à qui il dédicace le livre. Considérant l’ouvrage comme leur « propriété commune », dont d’ailleurs la section finale a été écrite par sa main, une présentation de la co-autrice s’impose.

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Mary Wollstonecraft

Fille d’un ecclésiastique protestant irlandais, elle épouse à l’âge de quinze ans Francis Massy Wheeler, dont l’alcoolisme rend rapidement leur union insupportable. Au cours des douze années passées à ses côtés, elle donne naissance à six enfants, dont seulement deux filles survivent. À cette époque, elle entreprend d’étudier en autodidacte la philosophie politique et découvre notamment Mary Wollstonecraft. En 1812, Wheeler parvient à fuir la maison de son époux avec ses filles. Elle vit quelques années en France, y rencontre Charles Fourier et côtoie les cercles saint-simoniens, avant de revenir en Angleterre. Devenue militante de la cause coopérative auprès de Robert Owen, elle écrit dans la presse du mouvement, donne des conférences et permet aux socialistes de part et d’autre de la Manche d’entrer en contact. C’est dans ce cadre que Thompson et Wheeler font connaissance. Pankhurst souligne la singularité de leur « amitié fondée sur des opinions communes et des idées uniques en leur temps, car les conventions rigides de l’époque ainsi que l’immense disparité entre l’éducation accordée à chaque sexe rendaient tout contact intellectuel entre les hommes et les femmes extrêmement rare » (Pankhurst, 1954, p. 54).

En 1824, tous deux s’offusquent de l’article « Sur le Gouvernement » (On Government), que James Mill publie la même année dans le supplément de l’Encyclopædia Britannica. Mill y défendait la représentation politique du peuple au sein du gouvernement et du parlement, mais excluait les femmes du suffrage, au motif que leurs intérêts étaient indiscutablement inclus dans ceux de leur père ou de leur époux. Atterré qu’aucune voix ne se lève contre cette exclusion, et alors qu’Anna Wheeler, en proie à de graves ennuis de santé, ne peut exprimer pleinement son indignation, Thompson prend la plume pour répondre à James Mill. Avec l’Appel, il souligne que Mill ne prend en compte ni les femmes non mariées, ni les orphelines de père, ni les veuves, et récuse ainsi l’existence d’une identité d’intérêt entre les femmes et leurs époux ou leurs pères. Quand bien même celle-ci existerait, il n’y aurait aucune légitimité à ce que la loi accorde à l’une des parties le contrôle sur l’autre. Mais le cœur de l’argumentation philosophique de Thompson consiste à exposer une incohérence au sein même de la doctrine que Mill développe dans son article, et donc à retourner contre lui ses propres arguments utilitaristes. En effet, les prémisses de la pensée de Mill affirment d’une part que chaque individu est le meilleur juge de ses propres intérêts et, d’autre part, que quiconque disposant de pouvoir sur les autres est voué à en abuser. Cela signifie, au sein de sa théorisation politique, qu’un individu ou groupe d’individus privilégierait toujours la satisfaction de ses propres intérêts au détriment de ceux de la communauté s’il n’était surveillé et limité par des contre-pouvoirs. Or, ces principes contredisent l’idée que les hommes à qui l’on confierait la voix politique des femmes la respecteraient. Penser, par conséquent, que les intérêts des femmes seraient pris en compte sans leur donner le suffrage est une erreur selon les principes mêmes de Mill.

Thompson et Wheeler se montraient parfaitement défavorables à toute exclusion des droits civiques et politiques des femmes et considéraient qu’il serait tout à fait aisé de délester une bonne fois pour toutes les femmes de ces « contraintes factices ». « Il ne s’agit que d’abolir toutes lois prohibitives et destinées à les exclure, les restes des coutumes barbares de nos ignorants ancêtres, en particulier l’odieuse et horrible inégalité et indissolubilité de cette disgrâce de la civilisation qu’est le présent code du mariage », écrit Thompson [6] Wheeler et lui condamnent en effet de façon virulente l’institution du mariage qui met les femmes à la merci des hommes, ainsi que la législation leur octroyant des pouvoirs quasi despotiques sur elles. Rejetant l’illusion, répandue à leur époque, selon laquelle le mariage serait un contrat volontaire entre deux parties, ils conçoivent cette institution comme fondée sur un rapport de domination, au même titre que la relation qui lie le patron au travailleur. La comparaison entre le sort des épouses et celui des pauvres assujettis à la Compagnie des Indes Orientales ou bien des esclaves est fréquente dans l’Appel. Thompson explique d’ailleurs clairement qu’il ne s’agit pas là d’une simple image : les femmes mariées sont des esclaves au service de leur mari ; si on ne leur reconnaît pas ce statut, c’est uniquement par effet d’accoutumance, de la part de l’opinion publique, mais aussi des femmes elles-mêmes.

Si Thompson et Wheeler en appellent vivement à l’obtention de droits politiques et civiques pour les femmes, tout comme ils défendent l’égalité éducative, sexuelle, domestique et morale entre les sexes, ces idéaux demeurent cependant lettre morte à leurs yeux tant qu’ils ne s’accompagnent pas d’une refonte totale du système économique. Thompson écrit :

En vérité, sous le présent arrangement social, le principe de la compétition individuelle demeurant la clef de voûte et le principe qui meut l’entièreté de l’organisation sociale, la richesse individuelle étant l’objet recherché par chacun, et la quantité de bonheur des individus (à toutes choses égales) dépendant de la quantité de richesses qu’ils possèdent, il semble impossible – même si toute contrainte légale et morale inégalitaire était supprimée, et même si aucune force ou influence secrète ne venaient perturber les nouvelles régulations de justice égalitaire – que les femmes puissent atteindre un bonheur égal à celui des hommes. Deux circonstances – la permanente infériorité de force ainsi que la perte occasionnelle de temps due à la gestation et à l’élevage des nourrissons – font que les efforts moyens des femmes dans la course qu’est la compétition pour les richesses rencontrent éternellement moins de succès que ceux des hommes. […] Même si, en termes de connaissances, de talent et de vertu, elles devenaient leurs égales, en termes d’indépendance issue de la santé, elles demeureraient, sous les présents principes des arrangements sociaux, inférieures. [7]

Tout l’espoir social comme féministe de Thompson et Wheeler se fonde donc en dernière instance sur la réussite d’un système de coopération communautaire inspiré de Robert Owen – système qui n’a finalement pas vu le jour.

Conclusion : entre postérité paradoxale et redécouverte tardive

Le 28 mars 1833, William Thompson décède à Rosscarbery, en Irlande, laissant derrière lui un testament témoignant de sa dévotion à la cause coopérative : il lègue ses terres au mouvement owéniste, demande que son argent serve à l’établissement de communautés et qu’il aide les personnes issues de la classe populaire, notamment les jeunes femmes, à payer leur part pour y entrer. Une partie de ces fonds serait consacrée à la réédition de ses livres, mais aussi à la diffusion des idées coopératives. Ses sœurs, Miss Lydia Thompson et Mrs Sarah Dorman, ainsi que l’époux de cette dernière, s’opposent cependant strictement à ce que leur héritage parvienne entre les mains d’un mouvement politique qu’ils jugeaient immoral, l’idéal de coopération brouillant les hiérarchies sociales. S’ensuit donc une longue bataille juridique entre les partisans de la coopération et la famille de Thompson. Après plusieurs années de procès, le jugement se fait en faveur de cette dernière, mais le mouvement obtient une partie des fonds, qui lui permet de rééditer une version abrégée de l’Enquête en 1850 puis en 1869. À cette époque, cependant, le mouvement owéniste n’est plus, suite à la banqueroute de la communauté de Queenwood en 1845. L’espoir d’opérer un changement social en Grande-Bretagne réside désormais, non plus dans le rêve communautaire de Thompson, mais bien plutôt dans des mouvements plus frontalement politiques, tels que le Chartisme, qui réclamait le suffrage universel masculin, ou plus généralement l’émergence d’un socialisme plus militant, porté par la montée du syndicalisme à l’échelle européenne.

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Karl Marx

La pensée économique de Thompson demeure cependant en partie une référence. En 1845, année de la dissolution du mouvement owéniste, Karl Marx et Friedrich Engels travaillent à l’écriture du futur Manifeste du parti communiste (1848) et se retrouvent régulièrement à la bibliothèque de Chetham à Manchester. Ils y consultent les ouvrages de penseurs aujourd’hui communément regroupés sous le terme de « socialistes ricardiens », à savoir Thomas Rowe Edmonds, John Francis Bray, Thomas Hodgskin, et principalement William Thompson. Marx découvre l’Enquête à cette occasion. Le sort posthume de son auteur, quand on regarde de plus près l’historiographie, tient beaucoup à la place majeure du marxisme dans l’histoire du socialisme. Ayant été les premiers à réhabiliter l’importance de son œuvre dans l’histoire de la pensée économique, Marx et Engels sont à l’origine du récit consistant à présenter les socialistes ricardiens comme les précurseurs d’une conception de la plus-value retournée contre le système capitaliste qui en priverait les travailleurs. Ils se revendiquent ainsi volontiers comme les héritiers de cette « école britannique » [8]. Cependant, les élèves considèrent avoir dépassé le maître. En tant que promoteur d’un changement pacifique et progressif qui viendrait de la réussite locale de communautés coopératives, Thompson n’échappe pas aux critiques faites par Marx et Engels à l’encontre d’un socialisme jugé « utopique » dans son rejet de moyens plus politiques et révolutionnaires pour parvenir à ses fins – critiques tout particulièrement adressées à Saint-Simon, Fourier et Owen.

Par conséquent, la connaissance posthume des écrits de Thompson a connu une double dynamique presque paradoxale. D’une part, l’impact énorme des idées marxistes, développées explicitement dans la continuation mais aussi à l’encontre d’auteurs tels que Thompson, a mené à son invisibilisation. Mais d’autre part, c’est précisément parce qu’il fait partie des références et influences de Marx et Engels que des travaux académiques postérieurs se sont intéressés à Thompson. Une vaste partie des recherches menées à son sujet dérivent d’un intérêt premier portant sur Marx, et ce pour y trouver soit une influence à la doctrine marxiste, soit un contrepoint. Cela vaut également pour les intellectuels s’étant intéressés au féminisme de Thompson : les premiers à le remettre au goût du jour ont souhaité trouver en lui une alternative à ce que le marxisme avait à offrir en termes d’égalité entre les hommes et les femmes. Dans son excellent ouvrage Eve and the New Jerusalem, paru en 1983 et consacré au socialisme au sein du mouvement owéniste, Barbara Taylor a ainsi montré que le marxisme subordonne l’émancipation des femmes au conflit de classe et conditionne l’amélioration de leur statut à une révolution tardant à venir, là où l’owénisme ciblait toute forme de hiérarchie sociale d’un seul bloc, y compris la hiérarchie de genre. Par conséquent, si la pensée politique, économique et sociale de William Thompson a fait l’objet de lectures et de commentaires de sa mort jusqu’à nos jours, mêmes sporadiquement, c’est avec la deuxième vague féministe et l’essor des études de genre que l’Appel à la moitié de l’humanité a enfin véritablement attiré l’attention. De son vivant déjà, la radicalité de ses idées économiques ainsi que son incroyance mettaient Thompson à la marge de la pensée dominante, et son féminisme ajoutait grandement à cela – c’est après tout en lisant des extraits de sa remise en cause du mariage que l’avocat de sa famille a cherché à prouver qu’il était tout bonnement fou, afin de récupérer ses biens lors du procès autour de son testament. L’Appel est désormais l’ouvrage le plus étudié de Thompson, et pour cause : c’est l’un des tout premiers à défendre le droit de vote des femmes et à inclure sans concession ni ambiguïté l’amélioration de leur condition à son combat politique, là où les chartistes et socialistes qui lui succédèrent demeurèrent plus réticents à s’engager sur ce terrain, avant que la cause ne soit finalement reprise à la fin du XIXe siècle par le mouvement suffragiste britannique.

par Caroline Gomes, le 24 septembre

Aller plus loin

Ouvrages de William Thompson
THOMPSON William, Practical Education for the South of Ireland, in letters addressed to the proprietors of the Cork Institution, on the propriety and necessity of directing its funds for their proper object, the diffusion of knowledge, by a useful and practical system of education, applying science to the common purposes of life, Cork : West and Coldwells, 1818.
THOMPSON William, An Inquiry into the Principles of the Distribution of Wealth most Conducive to Human Happiness : Applied to the Newly Proposed System of Voluntary Equality of Wealth, London : Longman, Hurst, Rees, Orme, Brown and Green ; and Wheatley and Adlard, 1824.
THOMPSON William, [1825] Appeal of One Half of the Human Race, Women, Against the Pretensions of the Other Half, Men to Retain them in Political and thence in Civil and Domestic Slavery, with a new introduction by Richard Pankhurst, Londres : Virago, 1983.
THOMPSON William, Labor Rewarded. The Claims of Labor and Capital Conciliated : or, How to Secure to Labor the Whole Products of its Exertions. By one of the Idle Class, London : Printed for Hunt and Clarke, 1827.
THOMPSON William, Practical Directions for the Speedy and Economical Establishment of Communities : on the principles of mutual co-operation, united possessions and equality of exertions and of the means of enjoyments, London : Strange, 1830.
Sources secondaires :
DONOVAN Daniel, Sketches in Carbery, County Cork : its Antiquities, History, Legends, and Topography, « Philosopher Thompson and the Co-operative Communities », Dublin : McGlashan & Gill.
DOOLEY Dolores, Equality in Community : Sexual Equality in the Writings of William Thompson and Anna Doyle Wheeler, Cork : Cork university Press, 1996.
KASWAN Mark J., Happiness, Democracy, and the Cooperative Movement. The Radical Utilitarianism of William Thompson, Sunny Press, 2015.
LANE Fintan, « William Thompson, Class and His Irish Context, 1775–1833 », in LANE Fintan (ed.), Politics, Society and the Middle Class in Modern Ireland, Londres, Palgrave Macmillan, 2010.
MILL John Stuart, Autobiography, Londres : Longman, Green, Reader, and Dyer, 1873, p. 124-125.
PANKHURST Richard, « Anna Wheeler : A Pioneer Socialist and Feminist », The Political Quarterly, Vol. 25, Issue 2, April 1954, p. 132-143.
PANKHURST Richard, William Thompson (1775-1833) : Britain’s Pioneer Socialist, Feminist, and Co-operator, Londres : Watts, 1954, p. 120.
TAYLOR Barbara, Eve and the New Jerusalem : Socialism and Feminism in the Nineteenth Century, Harvard University Press, 1983.
SIMÉON Ophélie, « Robert Owen, père du socialisme britannique ? », La Vie des idées, 4 septembre 2012.

Pour citer cet article :

Caroline Gomes, « William Thompson, pionnier du socialisme européen », La Vie des idées , 24 septembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/William-Thompson-pionnier-du-socialisme-europeen.html

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Notes

[1« Neglected THOMPSON, whose attainment towers/Beyond the reach of critics’ feebler powers !/ Has taught them wisdom – for behold them mute./But when this weaker generation’s past,/And struggling truths, unfetter’d rise at last –/Then shall his worth transcendent be confess’d/And distant nations by his genius bless’d », John Minter Morgan, The Reproof of Brutus : a Poem, 1830, p. 69-70.

[2« For about the last twelve years of my life I have been living on what is called rent, the produce of the labor of others », Labor Rewarded, 1827, p. 1.

[3« A few illustrious exception might be named, one of whom has done more for morale science than Bacon did for physical science  », Inquiry, 1824.

[4Ibid., p. 564 : « By convincing those who support them as well as those who are injuriously affected by them, that their happiness would be increased by joining in the new social arrangements  ».

[5Ibid., p. 3 : « By natural laws of distribution enlightened political economists do mean, or ought to mean, those general rules or first principles, on which all distribution of wealth ought to be founded, in order to produce the greatest aggregate mass of happiness to the society, great or small, producing it. »

[6Thompson, Appeal of One Half of Humanity, p. xxix-xxx : « It is only to abolish all prohibitory and exclusive laws, — the remnants of the barbarous customs of our ignorant ancestors ; particularly the horrible and odious inequality and indissolubility of that disgrace of civilization, the present marriage code ».

[7Ibid., p. xxvi-ii : « In truth, under the present arrangement of society, the principle of individual competition remaining, as it is, the master-key and moving principle of the whole social organization [...] it seems impossible – even were all unequal legal and unequal moral restraints removed, and were no secret current of force or influence exerted to baffle new regulations of equal justice – that women should attain to equal happiness with men. Two circumstances – permanent inferiority of strength, and occasional loss of time in gestation and rearing infants – must eternally render the average exertions of women in the race of the competition for wealth less successful than those of men. […] Though in point of knowledge, talent and virtue, they might become their equals ; in point of independence arising from health they must, under the present principle of social arrangements, remain inferior. »

[8C’est notamment dans l’optique de moquer le « manque d’originalité » des théories de Proudhon ou bien pour désarmer les accusations de plagiat de Karl Rodbertus contre Marx, qu’ils s’attachent à recréer cette généalogie intellectuelle, démontrant que le concept de plus-value et la défense du droit des travailleurs à disposer des fruits de leurs efforts existaient déjà dans les années 1820 en Grande-Bretagne.


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