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Essai International Histoire

Dossier : Persistance de l’Ukraine

« Vous allez détruire un grand pays »
Hérodote et l’Ukraine


par Marek Węcowski , le 10 juin


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Le roi lydien, Crésus, crut être assez riche et puissant pour conquérir le royaume de son voisin Cyrus. Mal lui en prit. Peut-on dresser des analogies avec certaine guerre actuelle ? Exercice risqué, mais comment y résister quand on est historien de l’Antiquité, et que l’on vit non loin du champ de bataille ?

La version originale de ce texte a été publiée en polonais dans l’hebdomadaire Tygodnik Powszechny le 23 mai 2022. Merci à Vinciane Pirenne pour la révision de la traduction.

En regardant la guerre en Ukraine, il faut admettre que Vladimir Poutine a raison sur deux points. Premièrement, l’avenir de notre monde dépend de la Russie. Deuxièmement, ce qui est en jeu dans cette guerre est sans aucun doute une sorte de « dénazification ».

Sur ces deux points, cependant, Poutine a raison exactement dans le sens où Crésus, le riche roi des Lydiens, avait raison en déclenchant l’une des guerres les plus importantes de l’Antiquité, lui dont le nom, et ce n’est pas une coïncidence, est entré dans le langage courant. Demandant à l’oracle grec de Delphes s’il devait partir en guerre, il reçut cette réponse : « Si vous commencez une guerre, vous détruirez un grand pays ». Rassuré sur ses plans, il n’en demanda pas davantage. S’il l’avait fait, peut-être aurait-il compris que la Pythie de Delphes parlait de son propre royaume.

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Hérodote

L’histoire se déroule au milieu du VIe siècle avant J.-C., et notre principale source d’information est l’historien grec Hérodote d’Halicarnasse, qui vécut un siècle plus tard. Sous Crésus, le royaume lydien atteint l’apogée de sa puissance, à la suite des conquêtes réalisées dans la région par ses prédécesseurs. Les adversaires de la Lydie étaient à la fois des Grecs des villes de la côte ouest de l’actuelle Turquie et des concurrents locaux à l’est. Cependant, la situation au Moyen-Orient change radicalement à la suite d’une révolution de palais et d’une série de guerres dans la Médie voisine, un vaste royaume s’étendant loin en Asie centrale. De ce tourbillon émerge alors un nouvel empire, la Perse, sous la houlette d’un jeune dirigeant ambitieux et rusé, Cyrus le Grand. La paix entre les Perses et les Lydiens ne pouvait être permanente. Mais la guerre est déclenchée, de manière préventive, par Crésus, qui n’était pas encore tout à fait prêt à se battre. Hérodote décrit tout cela dans ses Histoires, couvrant l’histoire des Grecs et de leurs voisins orientaux depuis l’époque de Crésus jusqu’aux guerres perses ou « médiques », comme les appelaient les Grecs. C’est à partir de Crésus et de sa guerre contre Cyrus que le « père » de l’historiographie grecque et occidentale commence son livre.

Risquons l’analogie

La recherche d’analogies entre les événements de l’Antiquité et notre propre époque a une très longue histoire. Elle découle en grande partie de l’importance de la culture classique dans l’Europe moderne. C’est toujours un jeu très risqué, dans lequel des parallèles superficiels, quoique parfois spectaculaires, sont facilement établis. Et c’est généralement le domaine des non-spécialistes. Un historien professionnel ne devrait pas succomber à une telle tentation. Mais il est parfois difficile d’y résister, surtout quand l’historien en question vit à une encablure d’un pays pilonné par son voisin, et voit chaque jour des centaines de réfugiés passer la frontière.

L’analogie la plus importante est en même temps la plus insaisissable. Il s’agit des malentendus interculturels, souvent combinés à un sentiment de supériorité des deux parties, qui ne peuvent pas se comprendre ou s’apprécier mutuellement.

Crésus et ses ancêtres possédaient une richesse fabuleuse. Celle-ci découlait, d’une part, de l’exploitation de leurs sujets et, d’autre part, des rivières aurifères de la partie occidentale de leur empire. Crésus est devenu « Crésus » dans notre tradition précisément en raison des gigantesques ressources en or accumulées dans le trésor de sa capitale, la ville de Sardes. Ces richesses, essentiellement naturelles, ont déterminé l’état des relations des souverains lydiens avec leurs voisins grecs. Certains d’entre eux, vivant en Asie Mineure, ont dû subir la souveraineté lydienne. D’autres, dans les îles de la mer Égée et sur le continent, courtisaient Crésus, espérant tirer avantage de son or. Et souvent, ils n’ont pas été déçus. Si l’on veut chercher des analogies en matière de richesses naturelles, le gaz et le pétrole de l’empire de M. Poutine pourraient s’imposer à l’esprit.

Mais les analogies vont encore plus loin, car la richesse lydienne était également un outil politique. Crésus lui-même envoyait des cadeaux exorbitants aux temples grecs comme l’oracle de Delphes, tout en nouant de nombreuses amitiés politiques avec des politiciens de diverses cités grecques indépendantes les unes des autres et souvent en désaccord entre elles. Plus importantes, cependant, étaient les relations culturelles. La cour exotique des Lydiens déployait sous les yeux des Grecs une vie véritablement luxueuse. L’élite grecque aimait, par exemple, le son des petits instruments asiatiques qui agrémentaient les fêtes aristocratiques, ou symposia, comme la kithara, dont le nom ancien perdure dans notre « guitare ». De nombreux artistes et d’artisans grecs affluaient à Sardes, dans l’espoir de profiter de l’or lydien. Crésus donnait généreusement aux Grecs, à leurs politiciens et à leurs dieux.

Finem lauda

Hérodote était tout à fait conscient de cette relation étroite. Et il a résumé le tout dans une des scènes les plus mémorables de la littérature grecque – la rencontre du roi à Sardes avec Solon, le politicien et sage athénien, et même philosophe dans la tradition ultérieure. Au cœur de cette rencontre se situe un profond malentendu. Selon Hérodote, Crésus, qui était alors à l’apogée de sa puissance, voulait obtenir la confirmation de son succès auprès du plus sage des Hellènes de l’époque. Il fit visiter à l’Athénien son incommensurable trésor, et lui demanda ensuite qui Solon considérait comme le plus heureux des hommes. Les réponses pédantes de l’Athénien déçurent le roi et l’agacèrent. Au lieu de son nom, il entendit celui d’autres Grecs, totalement inconnus de lui ou, plus précisément, de ceux qui avaient trouvé une mort heureuse après avoir atteint une gloire locale aux yeux de leurs voisins – dans la défense de leur patrie ou au service des dieux. Alors que Solon enseignait au roi des Lydiens qu’aucune bonne fortune ne mérite son nom avant d’être couronnée par une fin heureuse, et que le succès momentané n’a que peu d’importance, Crésus considérait que le Grec ne pouvait tout simplement pas apprécier le succès lorsqu’il le voyait en plein jour. Hérodote ajoute que Crésus dut reconnaître la sagesse de Solon lorsque, vaincu par Cyrus, il fut sur le point de brûler sur un bûcher érigé par le vainqueur. Peut-être comprit-il alors qu’un système de valeurs fondé sur le succès et la richesse ici et maintenant ne le rendait heureux que tant qu’il restait au pouvoir et qu’il contrôlait totalement la situation. Une autre leçon pour les dirigeants au pouvoir absolu d’aujourd’hui.

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Crésus sur le bûcher, amphore à figures rouges, v. 500-490, musée du Louvre (G 197).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Crésus#/media/Fichier:Kroisos_stake_Louvre_G197.jpg

Aux origines de la pensée politique européenne

Dans l’œuvre d’Hérodote, ce malentendu interculturel, ou plutôt ce conflit de systèmes de valeurs, n’est qu’une préparation, une sorte de repère pour le lecteur afin qu’il puisse mieux comprendre la suite de l’histoire, qui concerne désormais la confrontation historique entre les Grecs et la puissance perse qui s’est développée sur les ruines du royaume de Crésus. Sur le plan politique, la défaite du souverain de Lydie avait créé un nouvel ordre mondial qui durerait jusqu’à l’expédition d’Alexandre de Macédoine, quelque deux cents ans plus tard. Conquérant de Crésus, Cyrus le Grand, et puis ses successeurs, allaient construire un État s’étendant de l’Inde à l’actuelle Bulgarie, et de la Roumanie jusqu’au Soudan et à la Libye d’aujourd’hui, le plus vaste empire permanent avant l’Imperium Romanum. Hérodote documente étape par étape le développement et la conquête de ce gigantesque royaume, et décrit finalement la défaite inattendue des Perses dans des guerres successives, aux marges de ce large territoire, contre des Grecs, notoirement divisés et proverbialement pauvres – à Marathon en 490 avant J.-C., et à Salamine et Platées une décennie plus tard. C’est l’expérience surprenante des guerres médiques, la victoire décisive des faibles sur le premier empire véritablement mondial, qui allait façonner durablement la manière dont les Européens allaient se penser eux-mêmes, mais surtout les valeurs qui, selon eux, se cachaient derrière ce succès inattendu. Ce fait politique a donné aux Grecs matière à réflexion et créé, pour le meilleur et pour le pire, les fondements de la pensée politique européenne. Mais pas seulement cela.

Alors que les Grecs s’étaient jusque-là considérés comme l’un des nombreux peuples de la Méditerranée – même s’ils étaient enclins à mépriser les « étrangers » qu’ils avaient longtemps qualifiés de « barbares » – ils commencèrent à considérer leur caractère unique, voire leur supériorité. C’est un tel sentiment dont nous avons hérité. L’opposition radicale entre la grécité européenne et l’Orient asiatique est en effet devenue un élément clé de la façon dont les Européens, et plus tard les « Occidentaux » de manière générale, allaient penser leur place dans le monde. L’idée que, malgré leur supériorité numérique, les Perses prétendument efféminés n’avaient eu aucune chance contre des Grecs élevés à la stricte école des valeurs, n’est que l’amorce de telles conceptions. Un siècle et demi après les guerres médiques, Aristote développait la théorie selon laquelle les Grecs étaient les plus humains de tous les humains car, outre la bravoure et la sagesse politique, ils possédaient également un amour inné de la liberté. Les barbares à l’est, comme les Perses, ou au nord ou à l’ouest, comme les Scythes nomades et plus tard les Celtes, n’avaient ni l’intelligence ni la volonté de décider de leur propre destin. Ils étaient devenus soit des « esclaves par nature », rusés, mais trop mous, soit des sauvages coriaces, mais pas très brillants.

Les visions européennes du monde de l’ère du colonialisme sont nées des racines grecques. Mais, à l’ombre de ces théories parfois racistes, s’est joué un processus important, à savoir la recherche de l’essence de l’« européisme » – et cette recherche s’est faite principalement dans la sphère politique, avec la démocratie, la liberté, la reconnaissance de la valeur de l’individu, et plus tard avec les idéaux des droits de l’homme. Lorsque, dans les années 1980, le président américain Ronald Reagan parlait de la division idéologique entre le « monde libre », c’est-à-dire l’Occident, et l’« empire du mal », c’est-à-dire l’Union soviétique autoritaire, déjà présente à l’époque de la guerre froide, il n’était pas difficile d’identifier les sources antiques de ces idées.

Toutefois, en mettant à distance ces schémas idéologiques, voire propagandistes, on remarque qu’à la même époque, après la chute de Crésus et les guerres médiques, victorieuses pour les Grecs, bat la source de ce qui définit encore aujourd’hui – avec plus ou moins d’intensité – les valeurs les plus profondes de l’« Occident ». Je fais ici référence aux doutes sur nous-mêmes et sur la signification de notre propre culture. Ceux-ci ont été décrits naguère par Leszek Kołakowski dans une belle conférence au Collège de France intitulée « Où sont les barbares ? Les illusions de l’universalisme culturel » (1980, publiée dans Commentaire).

Ce n’est pas un hasard si, dans la tradition grecque, le roi idéal incarnant tout ce qui est bon dans l’éducation des jeunes, la vie publique et la politique n’est autre que Cyrus le Grand, le conquérant de Crésus. C’est à lui que l’Athénien Xénophon, élève de Socrate, ami et rival de Platon, dédie sa célèbre Cyropédie, le premier ouvrage sur le souverain idéal dans la tradition européenne. La recherche d’un idéal en dehors de notre propre monde, dans un contexte qui nous est étranger, voire fondamentalement hostile, deviendra dès lors un motif important de la pensée européenne, y compris de la pensée politique. Un profond intérêt pour l’« Autre », le « bon sauvage », et parfois des doutes sur soi-même au profit de ce que sont et font ces « autres » en matière spirituelle, sociale, économique ou politique, accompagneront toujours ledit Occident. Écrivant sur des périodes beaucoup plus tardives, Kołakowski a même noté que

regarder sa propre civilisation à travers les yeux des autres, afin de l’attaquer, est devenu un maniérisme littéraire popularisé dans les écrits des Lumières, où les « autres » pouvaient tout aussi bien être des Chinois ou des Perses, qu’un visiteur venu des étoiles ou des chevaux.

L’écrivain polonais Ryszard Kapuściński, qui, dès le début de sa carrière journalistique, a fait des Histoires d’Hérodote son guide du monde de l’Autre, la clé pour comprendre ce que nous appelons le « tiers monde », s’inscrit également dans cette vaste tendance. Mais Kapuściński est allé plus loin. Dans son dernier livre, Mes voyages avec Hérodote (2006), il a utilisé à plusieurs reprises l’historien grec dans ses réflexions sur la nature de l’impérialisme oriental. La Perse d’Hérodote, comme il l’a lui-même admis, est devenue plus d’une fois dans son esprit la Russie tsariste ou l’Union soviétique. En 2022, Hérodote a une fois de plus quelque chose à nous apprendre. Cette fois, il s’agit de l’impérialisme criminel de la Russie de Poutine et de son attaque contre l’Ukraine, mais aussi de notre propre regard sur les Ukrainiens et sur la Russie.

De Marioupol aux Thermopyles

La première leçon grecque sera la plus évidente. Notre vision de la lutte de la liberté contre l’agression impériale, qui s’inscrit dans le conflit de l’Europe ou même de « l’Occident » et de ses valeurs avec le despotisme oriental, appartient à notre héritage grec. En regardant la défense héroïque de Marioupol, il est impossible de ne pas penser aux Thermopyles. Dans le même temps, cependant, à côté de la sympathie et du soutien naturels pour l’Ukraine assiégée, notamment dans les cercles de l’extrême gauche en Europe et aux États-Unis, diverses voix dissidentes s’élèvent. « Et si c’était eux qui avaient raison ? » « Avec le bagage colonial et impérial de notre histoire, avons-nous le droit de juger la Russie aujourd’hui ? » « Ne faut-il pas traiter l’impérialisme du plus grand pays du monde comme un phénomène naturel ? Comme un élément incontrôlable avec lequel nous devons compter et même lui céder le pas parce que nous ne pouvons pas l’éviter ? » Ou encore, « Quelle est au juste la culpabilité de « l’Occident » dans la décision de Poutine d’attaquer son voisin ? » De telles idées aussi, même si elles sont parfois moralement et politiquement contestables, et parfois teintées des reflets de l’or barbare, appartiennent à notre tradition grecque.

Hérodote nous dit autre chose. Le sort d’un affrontement avec des peuples défendant leur liberté n’est jamais décidé d’avance. La détermination des défenseurs d’une cause juste peut l’emporter sur l’obéissance à un souverain lointain, même lorsque les forces de l’empire sont plusieurs fois supérieures. Le despotisme tout-puissant n’appartient pas à l’ordre des forces naturelles. Au mieux, il dépend du caprice d’une divinité. En outre, même les calculs les plus pragmatiques du roi, comme ceux fondés sur la réponse de la Pythie, peuvent se retourner contre lui, et de vagues avis d’experts militaires ou politiques, comme les oracles antiques, peuvent délibérément tromper le souverain.

Hérodote d’Halicarnasse était le premier historien de l’Ukraine, uniquement au sens géographique, bien sûr. L’un des moments clés de son histoire est la résistance victorieuse à l’empire mondial perse sous le grand roi Darius par les Scythes sauvages et indomptés vivant dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine. Comme l’a bien montré François Hartog dans son Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre (Gallimard, 1980), le succès des Scythes préfigure chez Hérodote la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès une demi-génération plus tard. La propagande russe, et plus tard soviétique, et même la poésie russe ont puisé dans cette histoire au XXe siècle, cherchant des analogies avec la défaite de Charles XII, Napoléon ou Hitler dans la steppe russe et surtout ukrainienne. L’invincible « cavalier scythe » vainqueur des puissances impériales était censé incarner l’esprit indomptable du peuple russe ou soviétique. Aujourd’hui, les rôles historiques se sont inversés. C’est la Russie qui est devenue l’empire insatiable qui guette la liberté de son voisin, et c’est elle qui s’enlise dans la steppe ukrainienne. Et elle ne veut pas se l’avouer à elle-même.

« Vous allez détruire un grand pays » est un avertissement que chaque politicien puissant de notre monde devrait accrocher aux murs de son bureau. Et la propagande de Poutine peut paradoxalement s’avérer être la clé pour comprendre le monde après la guerre dont souffre actuellement l’Ukraine. Un nouvel ordre mondial ne manquera pas d’en émerger. Et cela dépendra dans une large mesure du sort de la Russie. Mais, pour qu’il y ait une paix durable, il sera nécessaire de « dénazifier » la Russie, pas l’Ukraine. Une prise en compte de son propre passé et de sa propre culpabilité sera nécessaire. Est-ce possible ? C’est une tout autre affaire.

par Marek Węcowski, le 10 juin

Pour citer cet article :

Marek Węcowski, « « Vous allez détruire un grand pays » . Hérodote et l’Ukraine », La Vie des idées , 10 juin 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Vous-allez-detruire-un-grand-pays.html

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