Recension Histoire

Une histoire littéraire connectée de la Guinée

À propos de : Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits 1958-1984, CNRS Éditions


par , le 5 novembre


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Elara Bertho invite à relire la Guinée de Sékou Touré à travers un corpus qui mêle discours officiels et dissidents, presse et poésie, œuvres connues et pépites accumulées à travers un long travail de terrain. Elle dresse le portrait fragmenté d’une utopie post-coloniale aux échos transcontinentaux.

Le célèbre « Non » de la Guinée au général de Gaulle en 1958 a été le point de départ d’une utopie politique panafricaine, anticolonialiste et socialiste créatrice d’une effervescence culturelle sans précédent, dans la capitale de Conakry, puis dans la « ville-refuge » de Dakar. Entre 1958 et 1984, la Révolution guinéenne de Sékou Touré entraîne la mise en place d’une « machine narrative », mais aussi de contre-récits suscités en retour. C’est à l’étude en diptyque de ces textes variés, parfois inédits ou traqués entre les lignes, que nous convie la chercheuse Elara Bertho.

Situé dans le sillage de travaux précédents, notamment de la biographie de Senghor que l’autrice avait publiée en 2023, cet ouvrage relève d’une histoire culturelle des idées qu’elle souhaite pratiquer en littéraire. Les résultats proviennent d’un travail d’archives et de terrain, volontiers inscrit au sein d’un réseau scientifique collectif. Est ainsi convoquée une large diversité de supports, de textes et de documents, participant de l’histoire de la presse coloniale et postcoloniale, confrontant archives institutionnelles et archives privées. Les poèmes, les cahiers intimes et les témoignages ainsi débusqués sont mis en regard d’œuvres éditées et bien connues : celles de Camara Laye, l’auteur de L’Enfant noir, au nombre des intellectuels qui quittèrent la Guinée dans les années soixante pour s’installer au Sénégal, de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, dont le premier roman Les Soleils des indépendances (1968) marqua durablement l’histoire des lettres francophones, ou de la Guadeloupéenne Maryse Condé qui s’affronta très tôt, et en connaissance de cause, au mythe afro-descendant du « retour en Afrique » avec Hérémakhonon (1976). Quand les textes ont disparu, comme ceux du théâtre militant évoqué dans les chapitres trois et quatre, leur teneur est patiemment reconstituée grâce aux généreux comptes rendus publiés dans la presse de l’époque.

À la croisée des textes

Vivant, le récit d’Elara Bertho met au jour des réseaux : d’abord ceux de la presse anticoloniale, puis ceux de l’« atelier […] – tout comme l’on parle d’ateliers pour les peintres de la Renaissance » (p. 64) que formaient les intellectuels chargés d’œuvrer à la « mise en monument » (p. 65) du discours de Sékou Touré. S’intéressant aux « écosystèmes littéraires locaux » (p. 24), aux « sociabilités de lectures ou de contestations » (p. 23), il retrace aussi des trajectoires singulières : celle de Fodéba Keïta, fondateur des Ballets Africains ou celles de Djibril Tamsir Niane et de Mamadou Ray Autra Traoré, dont les archives familiales ont pu être consultées au Sénégal.

Ce sont enfin des circulations transnationales qui se dessinent, à l’échelle de la sous-région, de Conakry à Dakar, mais aussi transatlantiques, avec Harlem, avec Paris ou avec l’Europe socialiste. L’histoire culturelle des congrès panafricains et des festivals rencontre la chronologie de la Révolution guinéenne. Du « Non » de 1958 aux complots « des enseignants », en 1961. Ou de « Mar Verde », nom donné à l’attaque portugaise contre la Guinée en 1970, jusqu’à la terrible répression que la postérité associera au nom du Camp Boiro, où meurent des milliers d’opposants au régime de Sékou Touré.

L’utopie panafricaniste et anticoloniale a en effet suscité l’engouement d’intellectuels africains, antillais, haïtiens et français. Elle a aussi généré des « migrations par amour » (p. 183), selon l’expression empruntée à Céline Labrune-Badiane, et des itinéraires contrastés. Par exemple ceux de Maryse Condé, dont l’autobiographie se fera très critique à l’égard du séjour guinéen, et de sa sœur Gillette Boucolon, qui resta et dont le mari fut emprisonné par le régime. Ou encore celui du couple formé par la chanteuse sudafricaine star des festivals panafricains, Miriam Makeba, et l’ancien chef des Black Panthers, Stokely Carmichael, unis par la lutte contre la ségrégation raciale et par la même admiration pour Sékou Touré. Elara Bertho leur a d’ailleurs consacré la même année un autre ouvrage : Un couple panafricain. Miriam Makeba et Stokely Carmichael, (Paris, Rot Bo Krik, 2025).

À la croisée des disciplines

Se réclamant de l’anthropologie des textes théorisée par Karin Barber à partir de sa pratique d’« entextualisation » des performances orales et de son approche des circulations entre oral, écrit et public dans les cultures africaines, Elara Bertho revendique « la pratique du terrain en littérature » (p. 25) et l’empathie comme posture d’enquête : « ces archives me sont tombées dessus », écrit-elle, à la page 21, dans l’une de ces conclusions de chapitre où l’essai cède ponctuellement le pas à l’écriture de soi. Il ne s’agit pas de l’envers du décor ni des coulisses de la recherche, mais d’une véritable intrication, une pratique des savoirs situés, bien plus risquée que les précautions oratoires auxquels l’usage qui en est fait dans le champ des sciences humaines et sociales la cantonne parfois. L’une des spécificités de Conakry, une utopie panafricaine tient en effet à la générosité avec laquelle la chercheuse partage ses sources et trouvailles et expose sa méthode comme une conduite de vie [1].

L’ouvrage propose ainsi de penser à nouveaux frais les relations entre littérature et anthropologie [2], et l’éthique spécifique que celles-ci induisent dans le domaine des études postcoloniales. D’un simple point de vue historique, il suffira d’abord de rappeler l’engouement des anthropologues européens et nord-américains pour les terrains africains ou caribéens, qui fut peu ou prou contemporain des mouvements de revendication culturelle tels que l’Indigénisme et la Négritude. Mais précisons ensuite que cet étroit compagnonnage est également responsable d’une réception des littératures africaines, caribéennes ou indianocéaniques à travers un prisme exclusivement culturaliste. Pour finir, le rapport exogène à l’archive, au document, au texte, qui conduit souvent à appréhender ces supports selon une conception tout aussi extérieure ou par le recours à un intermédiaire, l’informateur indigène, est un problème qui concerne autant l’anthropologie que l’histoire de la critique des littératures dites postcoloniales. Les travaux récents des chercheurs en littérature Vincent Debaene et Éléonore Devevey [3], avec lesquels ceux d’Elara Bertho dialoguent indéniablement, montrent que ces questions sont loin d’être caduques. Au-delà, cette nécessaire réflexion sur l’éthique de la recherche, dont fait montre l’ouvrage, entre aussi en résonance, dans la société, avec les débats et rapports sur la restitution des œuvres d’art et sur les réparations. À l’instar de certains spécialistes d’histoire contemporaine, Elara Bertho expose, dans son livre, des formes de restitution à l’égard de ceux auprès desquels elle a enquêté ou collecté.

Un corpus exemplaire pour une utopie littéraire

Par un effet-miroir entre la méthode de recherche et son objet, les « récits et contre-récits » de l’utopie panafricaine de Conakry constituent un corpus exemplaire pour réfléchir plus précisément, dans ce contexte, à la question de l’auctorialité et à celle du partage entre singulier et collectif. La conception collectiviste de la Révolution de Sékou Touré rendit en effet l’écriture individuelle suspecte. La critique du droit d’auteur que Sékou Touré semblait adresser aux poètes de la Négritude ne se cantonna pas au discours idéologique, dont Elara Bertho fournit par ailleurs un « abécédaire ». Cette pratique fonda aussi des pratiques d’atelier, de co-écriture, d’écriture en réseau, d’écriture collective de plateau, « entre les classes d’âge, entre les sexes et entre les classes sociales » (p. 134), qui entendaient « même codifier les manières d’être un bon spectateur » (p. 138).

Après 1966, la politique visant à remplacer le français par les langues locales, malinké, pular et soussou, relève d’une utopie multilingue qui finit par reproduire la « communauté imaginée » par la logique impériale, dans le sens où l’entend Benedict Anderson [4]. La mention par Elara Bertho de l’Haïtien Jean Fernand Brierre, qui fut accueilli comme réfugié au Sénégal, fournit matière à élargissement, puisque force est de constater qu’il ne fit à l’époque aucun rapprochement avec la dictature duvaliériste qu’il fuyait [5]. Or c’est bien l’une des caractéristiques des mises en scène de l’écrivain dans les littératures postcoloniales que de poser la question de la confiscation de la parole subalterne et du droit à la singularité par référence à la figure d’un auteur-dictateur, digne héritier du Tonton Macoute d’Emile Ajar / Romain Gary dans Pseudo. Revenir, comme le fait Elara Bertho, avec précision, sur cette ambivalence de l’utopie postcoloniale est fort utile. Surtout au moment où la recherche sonde le potentiel de la littérature à devenir une science sociale et celui de la fiction à fabriquer des « utopies réelles » ou « réalistes [6] », en jouant des dispositifs énonciatifs du roman démocratique [7] ou de la porosité avec les pratiques artistiques collectives, et à engager la responsabilité du lecteur / de la lectrice.

Elara Bertho traque ainsi la possibilité de discours ou de pratiques de dissidence « infrapolitique [8] » à l’égard de pratiques ou de discours donnés comme contre-hégémoniques, à savoir « l’utopie désirable, proposant une alternative non-alignée, tricontinentale, alter-capitaliste » (p. 153) [9].

Conclusion

Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits 1958-1984 constitue donc une contribution remarquable à l’histoire connectée des littératures francophones. En effet, le modèle de l’histoire connectée, élaboré par l’historien des empires Sanjay Subrahmanyam vaut par sa narrativité. À partir des interactions et des interdépendances qui se tissent entre les sociétés, de la mobilité des hommes et des femmes et, en particulier, des artistes, cette histoire rend compte d’une vie « en travers, [où l’on apparaît] tantôt comme sujet d’un pouvoir ou d’un Empire, et tantôt d’un autre [10] ». Les Récits et contre-récits d’Elara Bertho procèdent de cette démarche, en raison de l’effet-miroir évoqué plus haut, entre récits et contre-récits de l’utopie panafricaine étudiée. Mais aussi par leur participation à une vaste mosaïque au sein de laquelle ils complètent par exemple les recherches, souvent citées en notes de bas de page, qui portent sur la politique culturelle de Senghor et, plus largement, sur le panafricanisme.

Dans ce cadre, tout le développement sur l’éthique des « récits de soi, du camp Boiro à l’opposition internationale » appellerait cependant une mise en perspective par l’étude des témoignages de la violence politique extrême [11], au-delà de la seule « construction réticulaire de ces grandes familles transnationales » (p. 267). Ce sont là d’autres communautés imaginées dont une histoire connectée soucieuse de refonder l’utopie doit désormais rendre compte.

Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits 1958-1984, Paris, CNRS Éditions, 2025, 319 p., 25 € ISBN 9782271154965).

par , le 5 novembre

Pour citer cet article :

Yolaine Parisot, « Une histoire littéraire connectée de la Guinée », La Vie des idées , 5 novembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Une-histoire-litteraire-connectee-de-la-Guinee

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Notes

[1] Non au sens prescriptif, mais comme la « figuration » donnant la possibilité de « se situer » dont parle Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être, Paris, Gallimard, NRF « Essais », 2011.

[2] Sur la multiplication récente des travaux qui les analysent, voir Devevey, Éléonore et Lachat, Jacob, « Nulle discipline n’est une île », COnTEXTES [En ligne], 32 | 2022, mis en ligne le 21 juin 2022, consulté le 17 septembre 2026. De la pratique du terrain en littérature, les deux auteurs notent que « le terrain désigne [alors] moins une situation concrète, ancrée dans un temps et un lieu, qu’une posture méthodologique, qui consiste à s’inclure par l’immersion dans le cas considéré et à faire de cette inscription une ressource, à condition qu’elle soit ressaisie de manière réflexive » (§12).

[3] Debaene, Vincent, La Source et le Signe. Anthropologie, littérature et parole indigène, Paris, Seuil, 2025 et Devevey, Éléonore, Terrains d’entente. Anthropologues et écrivains dans la seconde moitié du XXe siècle, Dijon, Presses du réel, 2021.

[4] Anderson, Benedict, Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres / New York, Verso, 1991, que cite Elara Bertho, mais qu’elle mobilise assez peu.

[5] Lire Fonkoua, Romuald, « Diasporas littéraires : quel statut ? Écrire après les dictatures », Notre Librairie, 2004, n° 155-156, p. 19-26.

[6] Wright, Erik Olin, Utopies réelles, traduit de l’anglais par Vincent Farnea et Joao Alexandre Peschanski, Paris, La Découverte, 2017 [Envisioning Real Utopias, Londres, 2010] et Bregman, Rutger, Utopies réalistes, traduit de l’anglais par Jelia Amrali, Paris, éditions du Seuil, 2017 [2016 et 2017 pour les éditions néerlandaise et anglaise].

[7] Lire, par exemple, Servoise, Sylvie, Démocratie et roman, Paris, éditions Hermann, 2022.

[8] Scott, James C., La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne (1992), trad. O. Ruchet, Paris, éd. Amsterdam, 2008.

[9] Elle la trouve par exemple dans l’existence d’une veine satirique qu’elle rapproche du koteba au Mali sous Modibo Keita. Dans la perspective d’une histoire connectée, on pourra lire notamment Sow, Alioune, « The Literary History of the Sahel », The Oxford Handbook of the African Sahel, ed. Leonardo Villalón, Oxford, Oxford UP, 2021, p. 511-26 et « Régimes épiques. Epopée, histoire et politique au Mali », Nouvelles études francophones, vol. 36, n°1&2, 2021, p. 120-136.

[10] Subrahmanyam, Sanjay, « Par-delà l’incommensurabilité. Pour une histoire connectée des empires aux temps modernes », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007 /5, n°54-4bis, p.34-53.

[11] Notamment Coquio, Catherine, Le Mal de vérité ou l’utopie de la mémoire, Armand Colin, 2015.

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