Recension Société

Stéréotypes pour enfants

À propos de : Julie Fette, Gender by the Book. 21st-Century French Children’s Literature, Routledge


par , le 18 mai


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Les livres et magazines pour la jeunesse sont bourrés de clichés qui, au sein du récit, favorisent les garçons au détriment des filles. Au-delà du cas français, il faut réfléchir au coût social d’un tel déséquilibre.

Dans Gender by the Book, Julie Fette s’intéresse, avec un regard détaché, aux représentations de genre véhiculées par les livres et magazines français pour la jeunesse dans les deux premières décennies du XXIe siècle. L’analyse de la chercheuse étatsunienne (en poste à Rice University, Houston) se fonde sur une méthodologie interdisciplinaire rigoureuse et efficace qui combine littérature, histoire et sciences sociales, notamment à partir d’une série d’entretiens avec des spécialistes en littérature de jeunesse et avec de nombreux acteurs et actrices du monde de l’édition et de l’éducation en France.

Bibliothèques, clubs et corpus

Le propos de Julie Fette n’est pas de se pencher sur les publications mainstream vendues dans les grandes surfaces ni sur l’édition indépendante féministe, à laquelle elle ne consacre que quelques pages à la fin de son essai. L’intérêt de l’ouvrage réside, au contraire, dans le choix d’analyser le segment « canonisé » ou « institutionnalisé » de la production littéraire pour la jeunesse, autrement dit le segment le plus lu par les enfants, sous le regard plus ou moins bienveillant des adultes prescripteurs – parents, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, etc.

L’autrice se focalise sur trois institutions (au sens large), auxquelles elle consacre les trois parties de son ouvrage : les bibliothèques, les book clubs et les magazines. Son but : repérer la présence de « tropes » (ou stéréotypes genrés) dans les ouvrages qu’elles publient ou transmettent aux lecteurs et lectrices de 3 à 14 ans.

Dans la première partie, l’autrice se penche sur les bibliothèques publiques, dont elle reconstruit les spécificités à partir d’une étude historique, pour se concentrer ensuite sur la professionnalisation du métier de bibliothécaire. Malgré la vitalité du secteur, elle constate l’absence de critères standardisés et partagés de sélection des collections, dont l’égalité de genre. Cela explique en partie les résultats de l’analyse d’un échantillon d’albums pour les 3 à 9 ans, tirés des collections d’une bibliothèque municipale parisienne, la bibliothèque Buffon, et d’une bibliothèque scolaire, la Lower School Library de l’Awty International School à Houston.

Dans la deuxième partie, elle se focalise sur les clubs de lecture, notamment sur l’exemple le plus significatif en France de ce type de distribution par abonnement, grâce à sa diffusion capillaire dans les écoles : le Club Max de l’École des loisirs. Elle analyse d’abord la politique éditoriale de l’École des loisirs et l’image qu’elle offre d’elle-même en tant que maison d’édition indépendante. Les piliers sur lesquels repose sa production littéraire, tournée à la fois vers la qualité et le plaisir de la lecture, sont l’approche artisanale, la valorisation d’ouvrages canonisés du passé, la politique d’auteur, le refus de tout moralisme ou didactisme. La promotion de l’égalité de genre ne figure pas parmi les lignes directrices de l’éditeur, ce qui émerge d’ailleurs dans l’analyse d’un corpus de livres du Club Max de l’année 2019-2020.

Enfin, la troisième partie se penche sur les magazines français spécialisés pour la jeunesse, un marché exceptionnel en termes de nombre et de variété de publications. Après avoir présenté l’histoire de ce segment éditorial et ses spécificités à l’heure actuelle, Fette se focalise sur l’éditeur le plus influent dans ce domaine, Bayard, à tonalité catholique, et analyse les numéros pour l’année 2013-2014 de J’aime lire, l’un de ses magazines les plus célèbres, destinés aux 10-14 ans.

Fiction et privilèges de genre

Contrairement à l’École des loisirs, dont les éditeurs rejettent par principe toute intervention éditoriale (à commencer par la commission d’un livre sur un thème spécifique), la direction éditoriale de Bayard revendique une politique active dans la gestion du magazine, à l’enseigne de propos didactiques qui se veulent progressistes.

Malgré la diversité des textes du corpus et les différences entre les institutions prises en considération, les résultats de l’analyse sont dans l’ensemble assez consternants. D’un point de vue quantitatif, les rapports numériques ne sont pas équilibrés : il y a toujours beaucoup plus de protagonistes et personnages masculins que féminins, et les illustrations tendent globalement à privilégier (c’est-à-dire à représenter davantage) les premiers. Les personnages féminins sont associés à des genres plus circonscrits (notamment les récits réalistes) et plus souvent confinés dans les espaces clos, alors que les personnages masculins se trouvent impliqués dans des intrigues policières, fantasy, de science-fiction et autres.

De nombreux stéréotypes persistent, dans la plupart des cas défavorables aux femmes et aux filles : l’accent est souvent mis sur leur aspect physique et sur leurs prétendues faiblesses, et elles sont fréquemment assignées à l’espace intérieur et aux tâches domestiques. En revanche, les garçons et les hommes sont davantage valorisés et se voient attribuer une variété remarquable d’occupations et de professions. Fette souligne également l’équation « masculin = neutral trope », notamment dans les illustrations d’animaux anthropomorphes, c’est-à-dire la tendance à montrer le masculin en tant que modèle standard ou neutre, par rapport auquel les modèles féminins représentent une sorte de « déviation » à la norme.

Les maisons d’édition croient souvent au bien-fondé du gender jump : un garçon ne lira pas une histoire dont la protagoniste est une fille, alors qu’une fille pourra aisément s’identifier à un personnage du sexe opposé. Craignant de perdre leur lectorat masculin, considéré comme plus frileux, les maisons d’édition tendent alors à privilégier ce dernier, en laissant les filles se contenter d’une production où elles sont moins souvent protagonistes et moins valorisées.

Spécificités françaises

L’autrice n’entend pas « dénoncer » le cas de la France en tant qu’exemple négatif à ne pas imiter. Elle soutient que la persistance des stéréotypes de genre dans la production littéraire pour la jeunesse ne se limite pas au contexte français et qu’elle représente, au contraire, une réalité tangible, partout dans le monde, au XXIe siècle.

L’un des intérêts de son ouvrage réside dans la tentative d’expliquer ces résultats à la lumière des spécificités culturelles françaises. Fette ne cache pas les aspects positifs du marché éditorial hexagonal qui, au moyen du prix unique du livre et du rôle central de l’État dans la gestion et la promotion de la culture, s’est développé à l’enseigne d’une remarquable diversité et qualité. Tout aussi considérable, souligne l’autrice, est la conviction que les enfants méritent des livres qui stimulent leur imagination et curiosité – des livres de bonne qualité.

On s’attendrait, dans ce pays laïc, soucieux de transmettre aux enfants des livres bien faits qui les aident à grandir en tant que citoyens et citoyennes, des publications plus progressistes en matière de représentations genrées. Pourtant, ce n’est pas le cas. Fette identifie plusieurs facteurs qui expliquent cette situation, dont une certaine tendance des maisons d’édition à rééditer, au sein de leurs catalogues, de nombreux ouvrages du passé, dont les adultes gardent un souvenir positif et nostalgique, et qui font vendre, mais qui véhiculent des représentations conservatrices. La tendance à privilégier le lectorat masculin, dont on a déjà parlé, est un autre facteur.

Dans l’analyse de Fette, il est également question du fameux « universalisme » hérité des Lumières, souvent invoqué par les maisons d’édition, qui les pousse à rejeter toute revendication excessivement identitaire, dont les instances féministes. Ainsi beaucoup de spécialistes du monde de l’édition et de la culture sont-ils méfiants à l’égard de tout message idéologique ou politique véhiculé par les livres pour enfants. Le choix d’adopter une approche féministe (ou tout simplement sensible au genre) est considéré comme incompatible avec une recherche de la qualité littéraire.

Conservatismes

Curieusement, la parité de genre ne semble pas représenter une valeur républicaine, à l’instar de la fraternité ou de l’égalité. Même si ce n’est pas le propos de l’ouvrage, l’autrice note qu’à côté de la primauté du masculin sur le féminin, on peut observer dans l’édition française pour la jeunesse une sous-représentation généralisée des minorités, notamment ethniques et en termes d’orientation sexuelle et identité de genre.

L’analyse méticuleuse et convaincante de Julie Fette montre donc que, malgré les progrès et les avancées indéniables, si l’on se penche sur les stéréotypes genrés, la situation n’a pas beaucoup changé depuis les critiques formulées à partir des années 1970 par Elena Gianini Belotti ou Adela Turin, et ensuite par des chercheuses comme Sylvie Cromer, Anne Dafflon-Novelle et Carole Brugeilles.

On observe certes l’essor de maisons d’édition ouvertement féministes ou sensibles au genre, mais elles sont très en difficulté du point de vue de la distribution de leurs ouvrages. De même, on assiste au foisonnement de publications intéressantes à l’enseigne de la parité, même au sein de l’édition généraliste, mais qui restent des initiatives isolées et sans continuité.

À ce cadre assez désolant, il faut ajouter que les attaques des franges les plus conservatrices de la société contre la parité de genre, l’inclusion et la promotion de la diversité se renouvellent constamment et deviennent de plus en plus agressives. Il suffit de penser aux polémiques liées à la prétendue « idéologie du genre » et, plus récemment, au concept nébuleux, contesté et contestable, de « wokisme ».

Dans ce contexte, le choix d’une grande partie de l’édition de ne pas œuvrer plus activement à ces principes risque de coûter cher aux efforts pour construire une société plus juste, équitable et ouverte à toutes les subjectivités qui la composent.

Julie Fette, Gender by the Book. 21st-Century French Children’s Literature, Routledge, 2025, 304 p.

par , le 18 mai

Pour citer cet article :

Roberta Pederzoli, « Stéréotypes pour enfants », La Vie des idées , 18 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Stereotypes-pour-enfants

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