Recension International

Un miléisme au féminin

À propos de : Carolina Spataro, Melina Vázquez, Sin padre, sin marido y sin Estado. Feministas de las nuevas derechas, Siglo XXI Editores


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Le féminisme est souvent associé à la gauche. Mais à droite on peut aussi s’en réclamer, voire à l’extrême droite, comme le montre le cas argentin.

L’arrivée au pouvoir en Argentine de Javier Milei a fait couler beaucoup d’encre et donné lieu à de nombreuses analyses s’inscrivant dans le cadre de l’étude des droites radicales, des dérives autoritaires ou de l’accession au pouvoir de personnalités excentriques. On sait cependant encore peu de choses sur celles qui composent les rangs des partisanes du politicien argentin.

Dans un contexte de féminisation croissante de l’extrême droite, phénomène désormais observable à l’échelle mondiale et jusqu’ici surtout étudié à travers ses figures les plus politiques (Le Pen, Meloni, Weidel), cet ouvrage propose de porter le regard sur des femmes de l’ombre, dont l’activisme est moins visible (p. 37), mais qui soutiennent des idéologies allant, en principe, à l’encontre de leurs droits. En effet, le livre Sin Padre, sin Marido y Sin Estado Sans père, sans mari et sans État ») s’ouvre sur une question soulevée par l’élection présidentielle argentine de 2023 : comment des femmes ont-elles pu voter pour Javier Milei — un candidat qui nie les inégalités entre les sexes, qui a promis de supprimer l’éducation sexuelle, qui a qualifié l’avortement d’« homicide aggravé » et qui a fait du féminisme et du mouvement LGBTQ+ ses principaux ennemis ?

Les données collectées par les chercheuses — toutes deux sociologues spécialistes de la mobilisation sociale — ont pourtant révélé un fait frappant : si le soutien à Milei était le plus fort chez les jeunes hommes, près de la moitié des femmes âgées de 16 à 30 ans ont déclaré qu’elles voteraient pour lui — une proportion encore plus élevée dans les tranches d’âge supérieures. Mais qui sont donc ces nouvelles femmes de droite ? Dans les milieux progressistes, l’image dominante était celle de l’épouse traditionnelle, de la « petite amie libertarienne », de la catholique fervente, de la militante anti-avortement. Une image que le terrain est venu contredire.

Lorsque Melinda Vázquez et Carolina Spataro ont mené leur enquête, elles ont découvert une réalité bien plus complexe et nuancée : des femmes de droite ayant activement adopté le féminisme comme cadre identitaire — une catégorie sur laquelle peu de recherches avaient jusqu’alors été menées. Au-delà du titre, les autrices assument une démarche résolument inductive : c’est le terrain qui les a conduites à déconstruire leurs propres a priori et à prendre en considération l’identité féministe de ces femmes. Sans jamais proposer de définition normative du féminisme, elles partent du constat que le signifiant est hétérogène et contesté.

Ce phénomène soulève des questions difficiles : pourquoi ces femmes s’identifient-elles comme féministes ? Le sont-elles vraiment ? Qui a le droit de se qualifier de féministe, et qui détient le pouvoir de définir ce que cela signifie ? (“¿Qué es ser feministas ? ¿Quién puede serlo ? ¿Qué credenciales se deben portar ?”p. 25).

Le livre s’ancre dans un moment précis : la première année de mandat de Javier Milei. Son point de départ est un article paru en mars 2024 écrit par les auteures au titre provocateur, « Las hermanas bastardas : ¿se puede ser feminista y mileísta ? », publié à la suite de la manifestation du 8 mars de cette année-là. Surprises et intriguées d’y voir défiler des femmes de droite brandissant des slogans en faveur du port d’armes ou de la suppression de l’État, les deux sociologues ont décidé d’approfondir ce premier travail de terrain sur une durée d’un an, jusqu’au 8 M suivant, en 2025. Le résultat est un livre original qui, bien qu’issu de la recherche, assume pleinement une vocation de vulgarisation — sans jamais sacrifier la rigueur scientifique.

Melina Vázquez et Carolina Spataro s’intéressent à ces femmes, pour la plupart anonymes, ces « gens ordinaires » (Hoggart, 2013, cité par Spataro et Vázquez p. 38) qui ont soutenu Milei — bien que leurs positions à son égard varient. Les autrices assument pleinement le parti pris de leur démarche : étudier des femmes avec lesquelles elles ne s’identifient pas nécessairement, et de revenir à la question qui ouvre le livre : peut-on à la fois féministe et de droite ?

C’est à cet objectif que répond l’ouvrage, qui montre d’emblée comment les thèmes du féminisme dit traditionnel — telle que l’indépendance économique vis-à-vis d’un homme — s’articulent à d’autres éléments de la pensée libérale argentine tels que le rejet du rôle de l’État. Ce livre n’est d’ailleurs pas seulement un ouvrage sur les femmes proches de Milei : il peut également se lire comme une histoire du libéralisme en Argentine au XXe et XXIe siècle.

L’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage réside dans sa méthodologie fondée sur des sources orales. La recherche s’appuie sur des entretiens et des récits de vie — plus d’une quarantaine de femmes rencontrées et suivies pendant un an dans le cadre d’une observation participante —, qui permettent de reconstituer les parcours de vie, les espaces de sociabilité et les trajectoires politiques de ces femmes, en prenant au sérieux leurs propres cadres d’interprétation et sans jugement.

Femmes de droite : la diversité au-delà des idées reçues

Le livre se lit facilement : ambitieux mais concis, les auteures y lancent un appel direct aux lectrices et lecteurs, en annonçant que le livre peut provoquer « un certain malaise, de la surprise et une certaine perplexité » ( «  incomodidad, sorpresa, cierta perplejidad », p. 7). S’adressant à un public habituellement de gauche — la maison d’édition Siglo XXI est reconnue en Amérique latine pour ses publications progressistes —, elles laissent entendre que leurs lecteurs seront souvent des personnes dont la sensibilité politique est éloignée de celle des femmes dont ils liront les témoignages, voire des féministes appartenant à ce courant que les enquêtées qualifient de féminisme « de gauche ».

Le premier chapitre, « Des femmes libérales qui s’organisent », (Mujeres liberales que se organizan) explore la diversité des profils sociologiques de ces femmes à travers les organisations féminines libérales qu’elles ont fréquentées : Mujeres Liberales Argentinas, Mujeres por la Patria, Pibas Libertarias, Las Pibas Progresas et Ladies of Liberty Alliance (LOLA), un réseau transnational dont le siège se trouve aux États-Unis — illustrant au passage les liens étroits qui unissent les élites libérales latino-américaines à ce pays. Ces groupes se distinguent surtout par l’âge de leurs membres : d’un côté les señoras, aux alentours de la cinquantaine-soixantaine, de l’autre les plus jeunes, Las Pibas, qui revendiquent le plus explicitement le signifiant « féminisme » (p. 74) et se sont inspirées des mobilisations féministes récentes contre les féminicides comme Ni una Menos.

Les parcours sont très variés. On y trouve des femmes issues des élites culturelles argentines, comme María (56 ans), militante libérale de la première heure, mariée puis divorcée d’un diplomate, qui reconnaît l’importance de l’indépendance économique pour les femmes tout en considérant le « féminisme comme dépassé » (p. 51) ; mais aussi des profils comme celui de Lis (33 ans), de Las Pibas Progresas (Les femmes progressent), qui s’est toujours identifiée comme féministe — participant activement aux marches du 8 mars et revendiquant son identité bisexuelle — tout en se sentant mal vue dans les espaces féministes en raison de ses positions de droite. Beaucoup de ces femmes mettent en avant leur indépendance personnelle et financière et leur parcours professionnel— ce qui contraste avec l’image stéréotypée de la tradwife souvent projetée de l’extérieur. Ces femmes ne sont pas des figures passives ou subordonnées aux hommes : elles ont une capacité d’action, prennent des décisions politiques et assument pleinement leurs choix.

Le livre montre ainsi que les motivations pour militer à droite sont multiples, que les parcours politiques ne sont pas linéaires et que l’engagement est empreint de tensions, d’ambivalences et de contradictions. Soutenir un leader tel que Milei n’implique pas d’en accepter toutes les positions ni de renoncer à la critique, ce que l’on observe d’autant plus clairement à mesure que le leader de La Libertad Avanza (La Liberté avance) s’installe dans l’exercice du pouvoir.

La construction d’une généalogie propre

L’un des objectifs centraux de ces militantes est de combattre l’idée selon laquelle le féminisme appartient exclusivement à la gauche et de « construire un féminisme propre qui les représente : le féminisme libéral » (« construir un feminismo que las represente : el feminismo liberal ») (p. 11). Pour ce faire, la formation intellectuelle constitue l’une des « clés de voûte », comme en témoigne le deuxième chapitre, intitulé « Une bibliothèque à soi » (Una librería propia) consacré aux lectures de ces femmes. Ce chapitre met en évidence leur caractère éclectique ainsi que le rôle des réseaux sociaux dans la constitution des communautés d’affinité. On y découvre parmi leurs lectures fondamentales : La Constitution de la liberté de Friedrich Hayek ou La grève d’Ayn Rand, mais aussi des livres beaucoup plus récents comme El libro Negro de la Nueva Izquierda de l’Argentin Agustín Laje ou encore des blogs d’influenceuses. On y cite même des autrices comme Judith Butler, dont les textes circulent dans certains cercles libéraux — ce qui est particulièrement frappant dans le contexte français, où Butler est souvent présentée par les milieux de droite comme l’une des principales responsables de la prétendue « théorie du genre ».

Ce chapitre donne également à voir l’admiration pour des figures allant d’Ayn Rand – écrivaine et philosophe libertarienne du milieu du XXe siècle – à des personnalités latino-américaines plus comtemporaines comme l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, « très appréciée des femmes libérales » (« una figura muy valorada por las mujeres liberales », p. 64), ou encore Gloria Álvarez, écrivaine et blogueuse guatemaltèque, figure très médiatique et reconnue dans les milieux libertariens. Le livre met également en lumière la volonté de construire une généalogie alternative : ces femmes revendiquent la première vague suffragiste, présentent la deuxième comme le début d’une dérive idéologique, tout en remettant à l’honneur des figures aussi diverses que Clara Campoamor, Betty Friedan ou Angela Davis — historiquement associées à l’antiracisme et au communisme. Cette appropriation éclectique est significative : elle illustre la façon dont ces femmes de droite cherchent activement à reconfigurer la généalogie du féminisme.

Mérite, esprit d’entreprise et réussite

Le troisième et dernier chapitre analyse la place centrale qu’occupent l’esprit d’entreprise, le développement personnel et la méritocratie dans ces discours. Beaucoup de ces femmes s’identifient comme entrepreneuses et accordent une grande importance à l’autonomie économique — une caractéristique du mouvement libéral-libertarien récurrente tout au long du livre.

L’ouvrage se termine par un épilogue intitulé « Check-list féministe » (Check-list feminista), qui rassemble les positions des femmes libérales-libertariennes sur les thèmes clés de ce qu’elles appellent le « féminisme hégémonique » : l’avortement, l’ESI (éducation sexuelle intégrée) et l’« agenda LGBTIQ ». Là encore, la diversité s’impose : certaines ont des positions ouvertement pro-avortement et ont participé activement aux campagnes du foulard vert en 2018 pour la dépénalisation d’IVG, ce qui les a amenées à s’opposer à des figures centrales du conservatisme comme l’essayiste et commentateur politique argentin Agustín Laje, farouche opposant à l’avortement. D’autres, en revanche, adoptent des postures plus critiques vis-à-vis de ce qu’elles nomment « l’idéologie de genre » ou des droits des personnes trans.

Le livre montre ainsi comment les mobilisations féministes qui ont secoué l’Argentine ces dix dernières années — de Ni Una Menos en 2015 (« Pas une de moins », mouvement contre les féminicides) aux campagnes pour la dépénalisation de l’avortement en 2018 — n’ont pas laissé indifférente toute une génération de femmes qui se sont nourries de ces combats, y compris à droite. La crise du Covid apparaît également comme l’un des déclencheurs de l’engagement libertarien de ces femmes : les restrictions sanitaires ont été vécues pour beaucoup comme une entrave à leur activité professionnelle et leur liberté d’entreprendre, renforçant ainsi leur critique vis-à-vis de l’État.

La conclusion dresse un bilan de la première année de gouvernement de Milei, marquée par une politique d’austérité, la suppression du Ministère des Femmes et une offensive contre le féminisme et ce que le gouvernement appelle l’« idéologie woke ». Par ailleurs, certaines des femmes interviewées ont quitté la politique ; d’autres se montrent mal à l’aise face à certaines décisions prises par le gouvernement et les scandales autour de Milei.

Conclusion

En définitive, ces nouvelles femmes de droite — que les autrices revendiquent comme pleinement féministes — bousculent les certitudes du lecteur, et d’abord celles des chercheuses elles-mêmes, qui reconnaissent dès l’introduction avoir dû remettre en question leurs idées préconçues.

Cet ouvrage a le mérite d’approcher ces femmes à travers leurs propres mots, de saisir leur pensée parfois contradictoire et d’en restituer toute la complexité, privilégiant une approche plus incarnée et humaine, plutôt qu’une analyse strictement centrée sur leurs discours politiques. La question du nombre de militantes féministes de droite en Argentine demeure ouverte. Du fait de la difficulté à quantifier un tel mouvement, il n’existe pas de données chiffrées permettant d’en apprécier précisément l’ampleur, ce qui ne permet qu’une évaluation empirique partielle.

À la lecture du livre, on comprend également que le phénomène que les autrices décrivent ne se réduit pas au contexte argentin ou latino-américain mais que des tendances similaires se retrouvent en Europe avec un radical gender gap qui se creuse et une féminisation de l’extrême droite qui s’accroît.

Comme préviennent les autrices dès l’introduction, la lecture plonge dans un mélange de surprise et de remise en question de ses propres préjugés, rappelant que les débats sur le genre et les droits des femmes sont loin d’être clos — surtout à un moment où ces droits sont souvent instrumentalisés au service d’idées réactionnaires et excluantes, mais aussi où l’on revendique la diversité des féminismes. Car, comme le rappellent les autrices, la diversité a toujours été constitutive du féminisme, dès ses origines.

Carolina Spataro, Melina Vázquez, Sin padre, sin marido y sin Estado. Feministas de las nuevas derechas, Buenos Aires, Siglo XXI Editores, 2025, 272 p. (ISBN : 978-987-801-483-8).

par , , le 12 juin

Pour citer cet article :

Gwenaëlle Bauvois & Claudia Jareño Gila, « Un miléisme au féminin », La Vie des idées , 12 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Spataro-Vazquez-Sin-padre-sin-marido-y-sin-Estado

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