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Recension International

Les Afriques dans le monde

À propos de : Sonia Le Gouriellec, Géopolitique de l’Afrique, Que sais-je ?, Puf


par Ayrton Aubry , le 8 septembre


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Alors que les représentations simplistes de l’Afrique dans les relations internationales se perpétuent, un ouvrage synthétise les principales discussions sur la place du continent dans l’espace mondial d’hier à aujourd’hui.

Sonia Le Gouriellec propose dans son ouvrage inédit Géopolitique de l’Afrique paru aux Presses Universitaires de France (collection Que sais-je ?) une rare actualisation en français des regards scientifiques portés sur le continent africain, en particulier pour ce qui concerne ses relations avec le reste de l’espace mondial. Pour l’auteure, maîtresse de conférences en science politique à l’Institut Catholique de Lille et spécialiste de Relations Internationales et de la Corne de l’Afrique, cela passe par une réévaluation de la place du continent (dont les composantes sont à conjuguer au pluriel), dans l’Histoire mondiale. Les Afriques en sont un fragment profondément intégré et pourtant trop souvent évincé des récits qui en sont faits, notamment depuis le XVIIIe siècle.

Sonia Le Gouriellec s’appuie utilement sur les travaux d’Achille Mbembe [1] et de Valentin Mudimbé [2] portant sur cette construction : il est important de se défaire des « inventions de l’Afrique » des trois derniers siècles, et de réévaluer les participations et les formes africaines de modernité. L’auteure rappelle ainsi son positionnement loin des littératures constatant l’absence et la passivité de l’Afrique dans le système international, ou considérant le continent comme un tout homogène. Elle insiste sur l’intégration du continent dans la mondialisation pour mieux « penser l’Afrique elle-même ». Surtout, c’est du récit de cette intégration dont il est question, de plusieurs manières : d’abord, acter les différentes formes d’ « agencéités » [3] africaines et en Afrique (y compris durant des périodes comme la Guerre Froide), mais aussi prendre en compte les discours africains sur l’Afrique (illustrés par les deux citations d’ouverture et par des références le long de l’ouvrage).

Une nécessaire approche historique

Le premier chapitre revient sur l’histoire longue des connexions du continent avec le reste du monde, dont l’intérêt est pluriel. D’abord, il permet d’identifier des individus historiques familiers aux africanistes, mais moins connus des non-spécialistes de questions africaines (les figures des jihads au Sahel du XIXe siècle par exemple, comme Samory Touré ou Ousmane dan Fodio et El Hadj Oumar).

Ensuite, l’approche historique permet de tracer la genèse de certaines questions contemporaines, comme celles de la matérialité des frontières en Afrique de l’Ouest. Sur ce point, Sonia Le Gouriellec brosse un rapide portrait des dernières propositions des spécialistes de la question comme Michel Foucher et Camille Lefebvre [4]. Enfin, mobiliser l’histoire tel que le fait l’auteure permet de rappeler que les acteurs africains n’ont jamais été passifs dans leurs relations avec le reste du monde. C’est le cas y compris lors d’épisodes présentés comme responsables de leur mise en dépendance, comme la conférence de Berlin de 1884-1885. Les références aux historiens de l’Afrique sont cruciales ici, et illustrent la nécessité de la pluridisciplinarité dans l’étude du continent. Cela est d’autant plus vrai que les études historiques de l’Afrique connaissent un renouveau ces dernières années, et la première partie du livre exemplifie les usages que peuvent faire les politistes de ces travaux.

Articuler les classiques et les derniers travaux des études africaines

Une qualité de l’ouvrage de Sonia Le Gouriellec est de proposer une bibliographie très ramassée des questions abordées, malgré le large spectre de thématiques couvertes par le livre. C’est d’autant plus appréciable que sans que les références soient trop nombreuses, les textes récents y côtoient les auteurs classiques sur les questions africaines.

Sur la bibliographie cependant, bien que quelques auteurs africains soient mentionnés, on peut regretter le déséquilibre en faveur des publications occidentales : les premiers sont largement présents pour les propos d’ensemble, comme l’ouverture ou la conclusion, mais les secondes sont de loin plus nombreuses dans le cœur du raisonnement (on note la présence de Sindjoun et Ndlovu-Gatsheni, mais d’autres auteurs comme Siba Grovogui ou Ali Mazrui auraient eu leur place sur les questions de sécurité et d’Union Africaine). L’ouvrage reflète sur ce point la structure dominante des productions académiques sur les questions africaines, ce qui peut s’entendre dans la rédaction d’une telle synthèse.

Il n’en reste pas moins que les références de l’ouvrage montrent l’infusion des African Studies anglophones dans la science politique francophone, ce qui est une bonne nouvelle à l’heure où ces African Studies sont justement très dynamiques et intègrent déjà les réflexions d’auteurs africains.

Le chapitre sur le panafricanisme situe la naissance du mouvement aux États-Unis (ce qui est communément admis aujourd’hui). L’auteure cite le travail de Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite !, œuvre de référence sur la question, et prend le temps de présenter les discussions sur les orientations du panafricanisme au début du XXe siècle aux États-Unis. La somme très utile et accessible d’Hakim Adi, Pan-africanism : a short history, récemment traduite en français aux éditions Présence Africaine [5], est encore trop récente pour apparaître ici.

Les chapitres 2 et 3 fournissent les clés de compréhension des débats autour de la formation des États en Afrique et de leur forme contemporaine, tout en relevant les situations singulières comme l’Éthiopie ou Djibouti, dont l’auteure est une spécialiste.

L’universalité des problématiques africaines en question

Chaque spécialiste regrettera parfois de ne pas retrouver les détails et nuances de son champ, ou une phrase venant préciser un point. Pour ce qui nous concerne, l’encadré sur la Cour Pénale Internationale, CPI (p. 73-75), aurait pu mentionner que le Sénégal a été le premier pays à ratifier le statut de Rome. Les récits dominants reprennent ainsi parfois leurs droits au fil du texte. Par exemple, pour ce qui concerne la Guerre Froide, le chapitre 3 a une structure qui laisse peu de place à l’agencéité du continent, et le propos qui en est tenu intervient à la fin de la partie, donnant le sentiment de procéder en termes de « d’abord l’Occident puis le Reste » [6]. Cette critique doit être nuancée ici, d’abord parce que la Guerre Froide repose sur une opposition Est-Ouest, et donc pas simplement sur l’Occident, et ensuite parce que Sonia Le Gouriellec fait l’effort de proposer une périodisation de la Guerre Froide justement à partir du continent, et pas simplement à partir des intérêts des grandes puissances, ces derniers étant maintenant cadrés par les événements en Afrique : 1950-1956 (luttes anticoloniales au Kenya, Cameroun, Congo sans le soutien des grandes puissances), 1956-1965 (compétition importante autour du Zaïre) entre autres périodes.

De manière plus ou moins directe, l’ouvrage de Sonia Le Gouriellec est riche d’enseignements sur l’universalité ou l’homogénéité des problématiques africaines, et ce que cela implique pour l’étude du continent en sciences sociales. Son travail nous invite à réfléchir sur la nature des questions que l’on se pose et sur nos manières de définir ce que l’on considère comme des problématiques africaines susceptibles d’intérêt académique. Quelles questions poser « d’un point de vue africain », c’est-à-dire dont la formulation n’est pas proposée de l’extérieur ? Le travail de Sonia Le Gouriellec n’examine pas directement cette dimension de l’étude des problématiques africaines (ce n’est d’ailleurs pas l’objet de ce livre). En revanche, chaque partie de son ouvrage se demande si les relations internationales africaines sont ou non des relations internationales comme les autres. Y répondre est une gageure, qui implique un positionnement entre d’un côté une généralisation risquant de réduire l’Afrique à une unité, et d’un autre côté des spécifications limitant toute ambition de généralisation.

Les Afriques au pluriel

Pour surmonter cela, Sonia Le Gouriellec conjugue plusieurs fois l’Afrique au pluriel (« les Afriques »), notamment pour ce qui concerne les relations du continent avec le reste du monde (« Les Afriques et l’Europe » ; « Les Afriques et les États-Unis » ; « Les Afriques et les ‘puissances émergentes’ »), ce qui lui permet d’avoir un énoncé nuancé sans détriment pour sa clarté. Au point que – passage obligé dans une recension – nous pouvons nous demander si l’éditeur n’aurait pas pu accepter de faire apparaître ces pluralités africaines dans le titre (« La géopolitique des Afriques » par exemple).

Cette pluralité est aussi exprimée judicieusement par les notes de bas de page, qui ne sont pas trop nombreuses et soigneusement sélectionnées pour identifier différentes écoles dans l’étude des problématiques africaines. C’est notamment le cas dans le chapitre 2 sur la formation des États en Afrique, mais aussi plus subtilement dans d’autres passages, sur le panafricanisme par exemple en citant Amzat-Boukari Yabara, puis Laurent Duarte, de l’association Survie, plus loin, tous deux très audibles dans la critique des relations de la France avec certains États africains.

Décentrer et remodeler nos regards sur les Afriques

L’ouvrage de Sonia Le Gouriellec intervient à point nommé dans un contexte où les publications francophones sur les relations internationales en Afrique par des spécialistes de la science politique manquent, et alors que pullulent les histoires révisionnistes du continent et autres dictionnaires amoureux au ton exotique. Sonia Le Gouriellec vient fournir des clés pour prendre du recul sur les questions importantes du continent africain aujourd’hui. C’est surtout vrai pour ce qui concerne les questions de sécurité, avec des informations factuelles parfois peu connues sur les guerres et les coups d’État en Afrique ou le poids et la répartition des interventions extérieures, mais aussi sur les migrations et les économies. Par ce travail, Sonia Le Gouriellec continue de fournir des clés rigoureuses et solides pour comprendre les enjeux mondiaux contemporains.

Plus spécifiquement, Sonia Le Gouriellec contribue à remodeler les appréhensions de l’Afrique, au moins de deux manières. D’abord en élargissant les frontières du continent, avec la situation de la naissance du panafricanisme aux États-Unis, et le chapitre sur les diasporas. Ensuite, en s’émancipant du cadre analytique de l’État, toujours avec les diasporas par exemple, ou avec les régions. Ces prismes permettent de proposer une lecture du continent autre que celles des États faillis et des pratiques de confiscation des ressources par les élites nationales, que l’on retrouve plus souvent dans les travaux sur le néopatrimonialisme [7].

Il est finalement peu question de « géopolitique » dans cet ouvrage, et plus souvent de thématiques chères aux relations internationales, ou de questions liées aux modalités d’intégration des Afriques dans l’espace mondial. Géopolitique de l’Afrique constitue bien une synthèse qui dialogue avec la science politique sur les questions africaines internationales contemporaines. Sonia Le Gouriellec propose ici un point de départ éclairé à compléter par les références mentionnées le long de l’ouvrage.

par Ayrton Aubry, le 8 septembre

Pour citer cet article :

Ayrton Aubry, « Les Afriques dans le monde », La Vie des idées , 8 septembre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Sonia-Le-Gouriellec-Geopolitique-de-l-Afrique.html

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Notes

[1Joseph-Achille Mbembe et Nadia Yala Kisukidi, De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, 2e éd, La Découverte-poche (Paris : la Découverte, 2020).

[2Vumbi Yoka Mudimbé et Laurent Vannini, L’invention de l’Afrique : gnose, philosophie et ordre de la connaissance (Paris : Présence Africaine Éd, 2021).

[3Le terme est employé par l’autrice comme traduction en français de agency et qu’elle définit par « mode d’action » en référence à l’article d’Alexander E. Wendt, « The Agent-Structure Problem in International Relations Theory », International Organization 41, no 3 (1987) : 335‑70.

[4Michel Foucher, Frontières d’Afrique, pour en finir avec un mythe, (Paris : CNRS éditions, 2020) ; Camille Lefebvre, Frontières de sable, frontières de papier : histoire de territoires et de frontières, du jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, XIXe-XXe siècles, (Paris, Publications de la Sorbonne, 2015).

[5Hakim Adi, Histoire du panafricanisme (Paris : Éditions Présence Africaine, 2022).

[6Traduction de l’expression “first the West then the Rest”.

[7Pour une critique voir Zubairu Wai, « Neo-patrimonialism and the discourse of state failure in Africa », Review of African Political Economy 39, no 131 (2012) : 27‑43.

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