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Sand, notre contemporaine
Entretien avec François Kerlouégan


par Ivan Jablonka , le 25 août 2023


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À l’occasion de la sortie de l’édition critique de Mauprat, roman total publié en 1837, il importe de rappeler la modernité de George Sand, notamment en ce qui touche à l’éducation des citoyens et à la défense des droits des femmes.

François Kerlouégan est maître de conférences en littérature française du XIXe siècle à l’université Lyon 2 et membre de l’IHRIM. Il travaille sur le roman de la première moitié du siècle. Il s’intéresse aux représentations du corps et aux usages sociaux des normes, ainsi qu’aux minores. Il a écrit de nombreux articles sur le roman sandien. Récemment, il a publié, avec Olivier Bara, George Sand comique (UGA, 2020) et, avec Marion Mas, Le Code en toutes lettres : écriture et réécritures du Code civil au XIXe siècle (Classiques Garnier, 2020). Il vient de réaliser l’édition critique de Mauprat, de George Sand (Paris, Honoré Champion, « Textes de littérature moderne et contemporaine », 2023, 660 p.).

La Vie des Idées : De quoi parle Mauprat  ?

François Kerlouégan : Ce roman, que George Sand publie en 1837, raconte l’histoire, au cœur du Berry, à la veille de la Révolution, de Bernard de Mauprat. Né dans une vieille famille féodale qui a sombré dans le brigandage, élevé par des oncles violents, le jeune homme est brutal et impulsif. Un jour, ses oncles le mettent au défi de violer sa jeune tante Edmée. Celle-ci l’implore de l’épargner et, en échange, elle lui promet de l’épouser. Subjugué par sa beauté et son courage, Bernard accepte.

Mais Edmée ne l’épousera, lui dit-elle, que s’il consent à s’éduquer. Elle lui apprend alors à lire et à penser avec les ouvrages des philosophes. Sous sa férule, Bernard de Mauprat s’instruit, s’initie aux idées nouvelles et va même jusqu’à s’engager, avec La Fayette, dans la guerre d’indépendance américaine. Après bien des péripéties, les deux jeunes gens s’épouseront et fonderont une famille, non sans avoir participé à la Révolution en cédant une partie de leurs biens aux paysans.

George Sand vers 1835 par François Théodore Rochard

Le sujet du roman est la transformation d’un homme, qui passe de la « sauvagerie » à la civilisation. Trajet moral mais aussi politique, car l’itinéraire de Bernard incarne le passage de l’Ancien Régime à l’âge démocratique. C’est là une métamorphose historique idéale, et c’est précisément pour cette raison que Sand choisit, pour la dépeindre, le récit de fiction.

Si le couple formé par la préceptrice et son élève occupe le premier plan, on ne doit pas oublier le personnage de Patience, l’ermite épris d’idéaux démocratiques qui participe à l’éducation du héros. Je propose, dans mon édition, d’y voir une transposition fictionnelle de Pierre Leroux (1797-1871), penseur socialiste utopique, ami et protégé de l’autrice, qui partage avec Patience son apparence physique, sa foi en l’égalité, et jusqu’à une proximité onomastique, le nom de Patience étant Le Houx.

La Vie des idées : En quoi consiste votre édition critique ?

F. K. : Éditer Mauprat fut un gros travail. Dans ses lettres, au moment où elle écrit le roman, Sand dit travailler « comme un bœuf ». Je crois pouvoir, modestement, reprendre ce constat à mon compte !

Édition Michel Lévy frères (1869)

J’ai d’abord « établi » le texte, en prenant comme édition de référence, en accord avec le principe des Œuvres complètes aux éditions Champion, la dernière édition du vivant de Sand, à savoir l’édition Michel Lévy frères de 1869. J’ai ensuite comparé cette édition au manuscrit, conservé à la Bibliothèque de l’Institut. Les différences étaient nombreuses, de simples substitutions de mots à des reformulations portant plus à conséquence.

Illustration du chapitre XXII par Tony Johannot pour l’édition J. Hetzel (1852)

Ce travail a été fait pour chacune des éditions du vivant de Sand. Ce relevé de plus de 5 000 variantes, pour laborieux qu’il ait été, m’a permis d’entrer dans le dédale et le détail de l’œuvre. Il m’a beaucoup appris. Parcourir le manuscrit, source pour moi d’une grande émotion, m’a fait confirmer les hypothèses de Claude Sicard et de Jean-Pierre Lacassagne, auteurs de deux précédentes éditions du roman (1969 et 1981), selon laquelle Sand avait d’abord commencé par écrire une nouvelle, qu’elle a ensuite intégrée dans son roman. Ce travail d’édition de texte, qui a tendance à être un peu délaissé de nos jours, est au cœur de la recherche littéraire. Le travail s’est ensuite poursuivi par l’établissement de plus de 450 notes de bas de page.

Enfin, dernière étape, la présentation, qui fut le volet le plus agréable. J’y ai notamment mis l’accent sur l’adaptation de Mauprat pour la scène par Sand en 1853, qui frappe – Second Empire oblige – par la quasi-disparition de la dimension politique, si importante dans le roman. Je m’attarde aussi sur l’abondante réception du roman. J’ai eu à cœur d’étudier le lien de Mauprat à l’image : l’illustration du roman dans deux éditions du XIXe siècle et le film de Jean Epstein (1926), où le cinéaste saisit l’essence du roman grâce à des images d’une rare puissance.

La Tour Gazeau

J’ajoute que la visite, à mi-parcours de mon travail, de la maison de Sand à Nohant et de la campagne berrichonne (où l’on peut encore voir la Tour Gazeau, l’un des lieux importants du roman, puisque c’est là que Patience, au début du récit, a élu domicile) m’a permis de comprendre le roman plus intimement [1].

La Vie des idées : Quelle est la place de Mauprat dans l’œuvre de Sand ?

F. K. : En 1837, Sand occupe déjà une place dans la vie littéraire. Mauprat ne lui fait donc gravir qu’une marche de plus, mais c’est une marche essentielle. Le roman apporte deux grandes innovations, qui deviendront des constantes dans son œuvre.

D’abord, l’autrice invente, avec Mauprat, un nouveau modèle romanesque : le roman sera dorénavant un outil pour partager ses idées politiques et ses idéaux sociaux. Elle comprend les ressources que lui offre le romanesque pour penser son temps, mais aussi pour apporter aux impasses politiques et sociales qu’il charrie une réponse aussi ferme que nuancée. Mauprat peut, sur ce plan, être perçu comme le dernier des romans romantiques de Sand, et le premier de ses romans engagés. Mais ce n’est pas pour autant un roman à thèse, car la fiction et ses irrégularités viennent toujours bousculer ce qui pourrait apparaître comme une trop belle démonstration. Passée par le tamis du roman, la pensée sandienne de l’histoire n’en ressort que plus riche.

Illustration du chapitre VI par Tony Johannot, pour l’édition J. Hetzel (1852)

Ce qui fait aussi de Mauprat un jalon décisif dans la carrière de Sand est que l’écrivaine trouve, avec ce roman, une « formule romanesque ». C’est en effet le premier de ses romans à rassembler, de manière ambitieuse, plusieurs traditions romanesques et à les orchestrer par une intrigue forte et originale. Fusionnent dans Mauprat le roman historique, le roman picaresque, le roman d’aventures, le roman noir, le roman sentimental (le souvenir de La Nouvelle Héloïse y est très présent), mais c’est aussi un roman policier avant l’heure, de même qu’un roman épistolaire, un conte merveilleux et un conte philosophique. En mêlant ces divers genres et styles, Sand fait entrer dans son œuvre toute la littérature.

La Vie des idées : En quoi Sand est-elle notre contemporaine ?

F. K. : Je donnerai deux raisons. D’abord, le plaidoyer en faveur de l’éducation. Ce cheval de bataille sera celui de Sand toute sa vie, mais il est particulièrement visible dans Mauprat. L’autrice croit – c’est la grande leçon du roman – en une évolution des individus et de l’histoire, en une capacité des sociétés humaines à se transformer. Le roman se clôt sur l’affirmation de la nécessité d’une éducation pour tous et sur la dénonciation du déterminisme social.

Illustration du chapitre VI par Julien Le Blant pour l’édition A. Quantin (1886)

Pour Sand, l’éducation a une vraie valeur politique, car la romancière la conçoit comme un substitut pacifique aux révolutions. « L’éducation peut et doit trouver remède à tout », fait-elle dire à son héros. Ce plaidoyer pour l’éducation n’a rien perdu de sa force aujourd’hui.

Le second point, et non des moindres, sur lequel l’œuvre de Sand nous parle encore aujourd’hui, est ce qu’elle dit du rapport entre les sexes. Mauprat raconte l’histoire d’un homme éduqué par une femme : cette situation est déjà en soi une révolution, eu égard aux schémas culturels d’une époque où la hiérarchie des sexes est criante.

Renonçant au virilisme dans lequel il a été éduqué, Bernard découvre une autre manière d’être un homme, une masculinité qui n’est plus dominante, brutale, « toxique », mais apaisée et réfléchie, et que Sand érige en modèle pour ses lecteurs (masculins et féminins). Cette défense des droits des femmes, très inspirante pour les féminismes d’aujourd’hui, est d’ailleurs perceptible dans un texte contemporain de Mauprat, les injustement oubliées Lettres à Marcie (1837) :

Les femmes ont des droits, n’en doutons pas, car elles subissent des injustices. Elles doivent prétendre à un meilleur avenir, à une sage indépendance, à une plus grande participation aux lumières, à plus de respect, d’estime et d’intérêt de la part des hommes.

Tout est dit dans ces lignes, et la force de l’écriture sandienne leur donne une extraordinaire actualité.

par Ivan Jablonka, le 25 août 2023

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Sand, notre contemporaine. Entretien avec François Kerlouégan », La Vie des idées , 25 août 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Sand-notre-contemporaine

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Notes

[1Voir Michelle Perrot, George Sand à Nohant. Une maison d’artiste, Paris, Seuil, 2018.

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