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Recension Histoire

Rive gauche années 50

À propos de : Agnès Poirier, Left Bank. Art, Passion, and the Rebirth of Paris 1940-50, New York, Henry Holt and Co


Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, artistes et intellectuels sont convaincus que la création a un rôle déterminant à jouer dans la reconstruction du monde. Paris renaît entre art et philosophie, liberté sexuelle et utopie politique.

Hepburn chante à tue-tête sur le jazz de Gershwin et mène une danse endiablée dans une cave enfumée de Saint-Germain où la jeunesse bohème côtoie des Américains profitant de la GI Bill, des philosophes en herbe et des artistes d’avant-garde. Avec Drôle de frimousse, Stanley Donen immortalisait en Technicolor hollywoodien ce que Cartier-Bresson, Doisneau ou Capa avaient saisi en noir et blanc dans l’immédiat après-guerre : l’insatiable soif de vie d’un Paris libéré.

J’ai passé quelques jours dans ce Paris-là, plongée dans les pages captivantes de Left Bank. Art, Passion and the Rebirth of Paris 1940-50. J’ai déambulé sur cette « rive gauche » d’Agnès Poirier, journaliste née dans la Ville lumière et formée à Londres, qui dresse le portrait d’une génération résolument libre [1]. Débusquant les diverses « scènes de crime » où vécurent, dans les années 1940, les héros et héroïnes qui peuplent son livre, Agnès Poirier écrit comme on « entre dans une maison en flammes » (p. 5), prise entre les feux de la guerre, les passions politiques et amoureuses, les débats houleux et les ébats vigoureux, les rêves révolutionnaires et les échecs cuisants.

Son ouvrage est une fresque qui expose les liens enchevêtrés entre art, pensée et politique au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Après 1944 tout était inévitablement politique, dit-elle : artistes et intellectuels étaient convaincus que la culture et la création artistique avaient un rôle déterminant à jouer dans la reconstruction d’un monde traumatisé. Agnès Poirier nous révèle l’incandescence politique, artistique, morale et sexuelle de ce temps, sans omettre l’irresponsabilité intellectuelle de celles et ceux qui s’élançaient avec ardeur et irrévérence vers l’avenir.

Vers d’autres libertés

Le moteur principal des acteurs de Left Bank est leur tenace volonté d’être libres ; libres de parole et de pensée, de créer et de vivre comme bon leur semble. Le livre parle de cela : un inflexible désir d’émancipation, l’affirmation d’une libération à la fois artistique, politique, existentielle et sexuelle.

Tout a commencé dans la tourmente de la débâcle, la honte de l’Occupation nazie. L’auteure introduit ses personnages (la distribution totale en compte au moins trente-deux), celles et ceux qui avaient fait le choix de rester à Paris et qui vivaient « en transit » (p. 52), pris dans une existence somnambulique, entre Résistance, arrestations, disparitions et assassinats. Moment charnière, la guerre polarise les acteurs de la scène intellectuelle : le collaborationniste Pierre Drieu la Rochelle et le résistant Jean Paulhan cohabitent dans un même couloir des éditions Gallimard ; Gerhard Heller, chargé de la Propagandastaffel, cherche à protéger les auteurs qu’il admire (Sartre peut montrer Huis Clos au Vieux-Colombier en 1944) ; les adolescentes Juliette Gréco et Simone Signoret vivotent en rêvant de futurs radieux.

Les premières pages de Left Bank racontent la constitution d’un réseau intello-artistique complexe. La reconstruction des conversations et des rencontres dans les quartiers parisiens offre pléthore d’effets de réel qui mettent en relief le cosmopolitisme transatlantique de la Rive gauche [2]. Elle met aussi en valeur la recherche utopique d’une « troisième voie » politique – ni communiste ni gaulliste –, avec son lot d’incertitudes, de rêves et d’ambivalences. Mêlant le biographique et l’historique, Agnès Poirier décrit les aspirations intransigeantes d’un Camus, qui milite avec vigueur pour un socialisme humaniste dans Combat. Le petit groupe de Saint-Germain vibre autant de ses accords que de ses désaccords, mais il se retrouve dans son combat contre les « cœurs tièdes ».

La bataille ne se mène pas seulement dans la sphère politique publique ; elle s’installe au cœur de la sphère privée. Sans bouder son plaisir, Agnès Poirier retranscrit les valses des multiples amants. Tous les personnages embrassent un polyamour anti-bourgeois. Vivant dans d’étroites chambres d’hôtel, tous rejettent l’institution familiale (l’accumulation de biens et d’enfants), le mariage et ses assignations de genre. On est frappé par leur farouche défense de l’avortement, notamment par Sartre qui en parlait ouvertement dans Les Temps modernes et finançait de nombreuses opérations alors illégales. Agnès Poirier montre les liens entre ses personnages, ainsi que la fluidité sexuelle qui animait leurs relations. Cela ne se faisait pas sans douleur ni sans hypocrisie (les hommes, souvent, étaient mariés avec enfants, mais collectionnaient les maîtresses). Ni sans critique évidemment. Les communistes aimaient à dénoncer la « décadence bourgeoise » (p. 185) des existentialistes.

Philosophies de l’existence

Pour celles et ceux qui avaient traversé la guerre, pour les femmes d’ailleurs peut-être encore davantage que pour les hommes [3], il s’agissait de tuer son destin pour aller vers la liberté. C’est dans les cafés de la Rive gauche que naît l’existentialisme, cette philosophie qui décrétait inséparables théorie de la connaissance et théorie de la vie et qui, consciente du pouvoir de l’être humain à se créer perpétuellement lui-même, eut un succès phénoménal. Les Floristes (adeptes du Café de Flore, car il y fait chaud en temps de rationnement) acquirent très vite une aura internationale et, à l’aube des années 1950, étaient déjà assurés d’une pétulante relève incarnée par Bardot, Sagan et les jeunes cinéastes de la Nouvelle Vague.

Cet art de vivre né dans les cafés, les boîtes dans les caves et les chambres d’hôtel ne manqua pas d’attirer nombre d’écrivains, journalistes et artistes américains. Le romancier Richard Wright trouva à Paris une liberté que son pays ne lui offrait pas. De même pour Miles Davis qui, aux côtés de Claude Luter et Boris Vian, écuma les cavernes bondées où le Hot Jazz faisait concurrence au Be-bop. Paris était une fête à l’énergie débordante. Artistes et intellectuels étaient portés par une vitalité alimentée par une consommation effrénée d’alcool, de café et un savant cocktail de drogues – tabac, somnifère, amphétamines et excitants constituaient de véritables « outils de travail », transformant créateurs et penseurs en « machines à travailler » (p. 185).

Pour autant, les existentialistes étaient aussi des intellectuels engagés. Simone de Beauvoir, qui vit comme un homme, loin des servitudes féminines, entame ses recherches qui aboutiront à la publication scandaleuse du Deuxième sexe. Harcelé par les catholiques, les communistes et les gaullistes, Sartre décide en 1948 de fonder son parti politique, le Rassemblement démocratique et révolutionnaire, afin de défendre un socialisme non communiste et d’unifier les factions de gauche. L’aventure se solde par un échec : la troisième voie tant souhaitée ne s’incarne pas en politique, mais laisse un héritage qui, selon Agnès Poirier, survit encore aujourd’hui.

Ni fiction ni académie

Dans Au café existentialiste (Albin Michel, 2018), Sarah Bakewell souligne que « les idées [politiques et philosophiques] sont intéressantes, mais les gens le sont bien plus ». En effet, Left Bank transpire d’une affection pour les destinées de celles et ceux qui animèrent ce moment historique avec enthousiasme. Sous la plume d’Agnès Poirier, on sent un profond attachement à certains personnages et même une certaine tendresse dans la description de leur cheminement.

Je citerai l’héroïque Jacques Jaujard, directeur du Louvre qui organisa la sauvegarde des œuvres du musée, notamment La Joconde, dont on suit les pérégrinations. Janet Flanner, correspondante à Paris pour le New Yorker, scrute d’un œil attentif l’évolution d’une génération en devenir. L’oubliée Édith Thomas, archiviste et écrivaine qui découvre le bonheur des amours saphiques avec Dominique Aury, amante de Jean Paulhan [4]. Enfin, la tragiquement fidèle Mamaine, épouse tourmentée du flamboyant mais violent Arthur Koestler. Agnès Poirier revendique un texte qui n’est ni une fiction, ni un travail académique, mais un récit à l’anglo-saxonne : divertissant, plaisant à lire et accessible au plus grand nombre. Elle exploite le romanesque d’existences désormais mythiques. On se délecte des aventures un brin sensationnalistes et savamment montées de ces êtres hors normes.

Une question subsiste cependant : que reste-t-il, chez l’auteure, de l’engagement si ardemment défendu par celles et ceux qui peuplèrent la Rive gauche le temps d’une décennie ? Agnès Poirier assume un certain retrait – les faits semblent se présenter d’eux-mêmes –, mais cette distance objective n’entre-t-elle pas en contradiction avec le « collage » revendiqué (p. 4), ainsi qu’avec l’engagement de celles et ceux qu’elle met en scène et dont l’une des premières revendications était d’affirmer leur propre subjectivité ? Il n’en reste pas moins qu’une des plus grandes qualités de ce livre est qu’il donne envie de se replonger dans les œuvres de ces fougueux personnages.

Agnès Poirier, Left Bank. Art, Passion, and the Rebirth of Paris 1940-50, New York, Henry Holt and Co, 352 p.

par Adèle Cassigneul, le 28 décembre 2018

Pour citer cet article :

Adèle Cassigneul, « Rive gauche années 50 », La Vie des idées , 28 décembre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Rive-gauche-annees-50.html

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Notes

[1La Free Generation des années 1940 prend la suite de la Lost Generation génération perdue », expression trouvée par la poétesse Gertrude Stein) des années 1920, quelques figures tutélaires comme Ernest Hemingway ou Adrienne Monnier faisant le lien entre les deux.

[2L’aventure du Silence de la mer de Vercors est exemplaire, qui signe la création secrète des Éditions de Minuit et s’exporte dès 1944 à l’étranger (Londres puis New York) grâce à la traduction de Cyril Connolly.

[3Agnès Poirier note qu’être femme dans le Paris d’après la Libération continuait à être « un désagrément congénital » (p. 220).

[4Les Éditions Viviane Hamy republient Le Jeu d’échecs, paru en 1970, archéologie multiple dans laquelle Édith Thomas explore sa vie, son époque et sa psyché.


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