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Politiques de l’enquête

À propos de : Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Éditions Corti


À la croisée de la littérature, du journalisme et des sciences sociales, l’enquête est d’autant plus plébiscitée que le déchiffrement des signes et le rapport à la vérité deviennent plus complexes. Retour sur un mode d’investigation hétérodoxe qui a le vent en poupe.

Le dernier essai de Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête, s’ouvre sur un constat : l’enquête est devenu « un véritable mot-mana, qui structure le champ littéraire et légitime des postures auctoriales » (p. 14). Collections éditoriales, projets de résidence d’écrivain, ateliers d’écriture à Sciences Po [1] : l’enquête est omniprésente et tire sa force du croisement de champs discursifs et artistiques pluriels. À la croisée de la littérature, du journalisme et des sciences sociales, la forme inquisitoriale paraît d’autant plus plébiscitée aujourd’hui que le déchiffrement des signes et le rapport à la vérité deviennent de plus en plus complexes.

L’enquête : un paradigme

Plutôt que de proposer une typologie de ces littératures d’investigation [2], Laurent Demanze entend accompagner la « dramaturgie gestuelle » qui rend compte de leurs modes d’action sur le monde. Six chapitres rendent compte de cette partition : « s’étonner », « explorer », « collecter », « restituer », « poursuivre », « suspendre ».

Cette liste d’opérations concrètes souligne d’emblée l’héritage perecquien commun aux auteurs étudiés dans l’ouvrage et la « tension narrative » [3] qui confère aux récits d’enquête leur force d’adhésion ou de suspension du savoir. La succession des chapitres signale en outre le parti pris méthodologique de cet essai : il s’agit de rompre avec une certaine tradition herméneutique pour emboîter le pas des enquêteurs, en privilégiant notamment l’élaboration d’un discours critique plus « indisciplinaire », l’ouvrage empruntant à l’histoire littéraire, à la pragmatique, à l’histoire, à la sociologie ou à l’ethnographie pour comprendre son propre objet d’enquête.

Si ce refus du cloisonnement méthodologique est bien un trait saillant de notre rapport au texte littéraire aujourd’hui, il paraît ici d’autant plus fondé qu’il se trouve appelé par ces pratiques hétérogènes, où savoirs et documents s’offrent comme des matières à penser, jouer, rêver ou inquiéter l’idée même d’un discours de vérité cadenassé.

Dans le sillage des travaux de Carlo Ginzburg et de Dominique Kalifa, Laurent Demanze revient sur la popularisation dès le XIXe siècle des enquêtes sociales par le truchement du récit herméneutique ou du roman noir. Il montre combien les sciences sociales se sont saisi en retour, paradoxalement, des potentialités herméneutiques de la littérature comme « savoir du singulier » (p. 42). Si les premières décennies du XXe siècle témoignent d’un certain épuisement du paradigme inquisitorial, qui trouve à s’épanouir dans des formes médiatiques tandis que l’art et les sciences poursuivent leur processus d’autonomisation, l’on assiste aujourd’hui à une revitalisation des formes littéraires du reportage comme à la revendication d’une « reliaison disciplinaire » [4].

Outre des objets communs (fait divers, usages du quotidien, culture des dominés), ces enquêtes présentent des affinités de méthode, ce qui multiplie les potentialités heuristiques mais aussi les risques éthiques et politiques. Par sa proximité avec les pratiques policières, l’enquête ethnologique, sociologique ou historique peut susciter des violences coloniales, sociales mais aussi épistémologiques, autant d’écueils que n’ignorent pas les récits d’enquête d’Éric Chauvier, François Bon, Jean-Paul Goux, Jane Sautière, Ivan Jablonka ou Jean Hatzfeld, convoqués dans cet essai.

Nécessaire réflexivité

Les chapitres « collecter » et « restituer » éclairent particulièrement ce risque de reproduction des rapports de domination et les stratégies mises en œuvre par les enquêteurs pour le contourner. Prolongeant les réflexions de Jean-Pierre Olivier de Sardan sur les modes d’implication de l’enquêteur dans la constitution du savoir, Laurent Demanze montre comment, depuis James Agee, l’écriture du reportage est passée de « la brutalité inquisitoriale à une écriture du scrupule » (p. 135).

Au danger d’une illusoire neutralité scientifique, l’enquêteur contemporain oppose les marques d’un point de vue situé. Il exhibe en outre la dissymétrie à l’œuvre dans les enquêtes de terrain et montre comment sa seule présence modifie la situation observée. Par son exigence de compréhension, il met enfin en jeu son corps en tant que sujet d’une expérimentation. On retrouve cette idée d’un enquêteur empathique dans le chapitre consacré à la restitution, entendu non plus seulement comme compte rendu d’observation, mais surtout comme forme de réparation au sens éthique et judiciaire.

Relisant l’« espace des points de vue », texte que Pierre Bourdieu place au seuil du recueil La Misère du monde, Laurent Demanze en retire des principes qui sont autant de « politiques de la forme ». Transcrire, monter, témoigner et narrer : outre les infidélités de la réécriture et la nécessaire réflexivité de l’énonciateur, ces opérations mettent en relief l’exigence d’une attention à l’autre, sensible dans l’élaboration d’un espace polyphonique de voix dissonantes ou l’instauration d’un dispositif d’adresse sensible.

Forme collaborative, l’enquête contemporaine accorde une place plus importante au processus de la recherche qu’à ses résultats. Elle confère ainsi un rôle déterminant au lecteur incité, dans les livres de Jablonka par exemple, à « discuter l’effet d’autorité d’un savoir » (p. 219). Œuvre ouverte, démocratique, l’enquête s’affirme en outre par des gestes de déplacement des savoirs institués : détournement des data (Pireyre), collecte auprès d’une communauté alternative (Blonde), publicisation des archives dérobées à l’institution (Artières), etc. Les pages lumineuses consacrées à ces pratiques ludiques ou à la marge mettent au premier plan le parti pris d’une écriture hétérodoxe.

Éclatement du récit

Comme dans ses précédents essais, Encres orphelines et Fictions encyclopédiques, notamment, Laurent Demanze se montre attentif à une autre forme de négativité produite paradoxalement par les écritures du savoir, une négativité que l’enquête contemporaine ne cherche pas à compenser, mais veille au contraire à entretenir : celle qui découle de la posture de l’amateur.

Chère à Laurent Demanze, cette figure de l’amateur défie l’esprit de sérieux et l’héroïsation qui caractérisent le professionnel, savant ou reporter. Philippe Vasset, Jean Rolin, Didier Blonde, Emmanuel Carrère ou encore Pierre Bayard : tous se défient des écritures qui entendent produire un savoir positif en proposant un récit cohérent du monde. Distinguant l’enquête des écritures factographiques ou plus largement factuelles, Laurent Demanze montre que l’enquêteur cherche moins à garantir le réel qu’à produire du dissensus. Au rebours des réflexions de Ricœur sur la capacité synthétique du récit, l’enquête expose et maintient l’hétérogénéité des documents et des faits.

Cet éclatement du récit et ces lacunes du savoir relèvent d’une nécessité éthique : maintenir des zones d’ombre et des secrets, c’est soustraire le sujet de l’enquête à la violence de l’assignation sociale. Loin de trahir le réel, comme le veut Luc Boltanski (dont la thèse est discutée de façon convaincante à la lumière des essais de critique policière de Pierre Bayard), cette mise à mal de la vraisemblance du récit serait au contraire le signe d’une plus grande justesse, puisqu’elle tend à dire l’impossible maîtrise d’un « réel » dont les coordonnées échappent constamment à son observateur.

Pour ne pas conclure

D’une remarquable densité, compte tendu de l’étendue du corpus étudié, cet essai entend résolument ouvrir le champ des études en littérature française contemporaine, comme l’indiquent la sollicitation régulière d’auteurs non francophones à l’appui de la démonstration et l’étude d’ouvrages d’auteurs identifiés d’abord comme anthropologues, historiens ou journalistes dans leur champ de compétences respectives. C’est la force d’un tel essai : dire la fin d’une autonomie de la critique littéraire et étendre par la même son champ d’investigation.

Si une enquête réussie, c’est une enquête appelée à continuer, on aimerait terminer sur une question que l’essai ne nous a pas permis de résoudre et une suggestion de prolongement. La question porterait sur les appellations d’« enquête » et de « contre-enquête » qui semblent employées de façon interchangeable au fil du livre : existe-t-il une distinction possible, des enquêtes moins opacifiantes que d’autres ? Pourrait-on imaginer un paradigme scalaire du degré d’attestation de l’enquête ?

La suggestion de prolongement porterait, quant à elle, sur le documentaire audiovisuel, auquel il est fait allusion au détour d’une note de bas de page (p. 130). L’essai montre de façon stimulante comment les écrivains reprennent des techniques de montage familières aux documentaristes : l’inverse est-il vrai ? Peut-on observer une littérarisation de l’enquête documentaire filmique ?

Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Éditions Corti, 2019. 304 p., 23 €.

par Aurélie Adler, le 8 juillet

Pour citer cet article :

Aurélie Adler, « Politiques de l’enquête », La Vie des idées , 8 juillet 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Politiques-de-l-enquete.html

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Notes

[1Voir le master d’expérimentation en arts politiques, SPEAP, fondé par Bruno Latour.

[2Laurent Demanze évoque les travaux de Lionel Ruffel sur les « narrations documentaires », de Dominique Viart sur les « littératures de terrain » et Florent Coste sur « la littérature d’investigation » (p. 25).

[3Cette formule sert de titre à un essai de Raphaël Baroni cité par Laurent Demanze (p. 272).

[4Demanze emploie cette formule à propos de L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, livre d’Ivan Jablonka significatif de cette écriture de l’histoire qui emprunterait à la littérature non fictionnelle sa puissance d’évocation et sa visée de vérité (p. 218).

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