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Recension Histoire

L’empire fantôme

À propos de : Pekka Hämäläinen, Lakota America. A New History of Indigenous Power, Yale University Press


À la croisée des histoires indienne, impériale et étatsunienne, Pekka Hämäläinen porte un regard nouveau sur les Lakotas, peuple à la fois célèbre et mal connu, et démontre l’existence de leur empire nomade au cœur de l’Amérique, qui a subsisté bien après l’arrivée des premiers Européens.

Enseignant-chercheur à l’Université d’Oxford, Pekka Hämäläinen est sans doute la figure la plus encensée de la nouvelle nouvelle histoire indienne [1]. Spécialiste de l’équitation et des « empires nomades », Hämäläinen a fait sensation en 2008 avec son premier livre, L’Empire comanche, une histoire d’expansion et de domination amérindienne dans la partie sud des Grandes Plaines. Le concept d’empire indien non-étatique a été débattu, mais le livre continue de faire écho dans le monde de la recherche. Sous-titré Une nouvelle histoire du pouvoir amérindien, Lakota America ne bénéficie pas du même effet de surprise que son prédécesseur mais n’en reste pas moins une suite nécessaire et passionnante à L’Empire comanche, puisqu’il s’intéresse à l’autre moitié des Grandes Plaines, au nord de la rivière Platte.

Redécouvrir les Lakotas

Parce qu’ils occupent une place particulière dans l’imagination américaine, les Lakotas nous sont à la fois incroyablement familiers et parfaitement inconnus. L’iconographie populaire les a fixés dans la mémoire collective sous la forme de cavaliers nomades, chasseurs de bison et redoutables guerriers des Plaines du Nord. Dans les livres, leur histoire commence en général au XIXe siècle, au moment où ils deviennent un frein à l’expansion de l’empire américain. Romantisé, le triomphe des Lakotas à Little Bighorn (en 1876) est souvent perçu comme le point culminant de leur pouvoir militaire, et le massacre de Wounded Knee (en 1890) comme la résolution douloureuse de leur résistance à l’expansion étasunienne dans les Plaines. Mais comme le montre ici Pekka Hämäläinen, les images et les récits associés aux Lakotas déforment et simplifient une longue et complexe expérience de l’Amérique en contexte colonial. Le défi que s’est donné l’auteur était donc de « rendre les Lakotas de nouveau étranges » (p. 4) et de raconter pour la première fois l’histoire de ce peuple du XVIe au XXIe siècle. Une précieuse source d’information, les winter counts [2] tenus par les Lakotas nous donnent un aperçu de leur conscience historique propre. Utilisant des archives indiennes, coloniales et étasuniennes, Lakota America est une publication scientifique érudite portée par un sens magistral du récit. À la croisée des histoires indienne, impériale et nationale, le livre est peuplé d’icônes américaines telles que George A. Custer, Red Cloud et Sitting Bull, mais aussi de figures moins célèbres, comme Joseph Marin de la Malgue, l’officier français en poste à Fort Vaudreuil qui, au milieu du XVIIIe siècle, « se comportait et, semble-t-il, pensait comme un Sioux » (p. 78), ou encore Thomas Twiss, le fonctionnaire américain « largement lakotanisé » qui, un siècle plus tard, vivait en amont de la rivière Platte dans une maison abandonnée des Mormons avec sa femme lakota et leur ours apprivoisé (p. 236).

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Red Cloud (1822-1909) était un chef influent de la bande oglala des Lakotas. Fin diplomate, il était considéré par les fonctionnaires et les hommes politiques américains comme le Lakota par excellence. Tandis que Sitting Bull représentait la résistance armée à l’impérialisme étasunien, Red Cloud représentait la voie de l’accommodement. Photographie de Charles M. Bell, 1880. National Portrait Gallery, Smithsonian Institution.

Des Grands Lacs au grand Ouest

L’histoire commence aux marches occidentales des Grands Lacs, zone de transition écologique entre les forêts du Nord-Est et les prairies de l’intérieur du continent. Au XVIe siècle, un peuple nombreux et puissant vivait à l’ouest du lac Supérieur, autour d’un lac sacré appelé Mde Wakan (Mille Lacs) (p. 15). Ce territoire était fertile et giboyeux, et ses habitants étaient renommés pour leur aptitude à la chasse, à la navigation et à la guerre. Les Ojibwés les appelaient « les Nadouessioux », c’est-à-dire « les serpents » ou « les ennemis », et les Français les appelaient « les Sioux ». Les Sioux se désignaient sous le nom de « Očhéti Šakówiŋ », « les Sept Conseils » ou « les Sept Feux », étant composés de sept peuples organisés en trois divisions principales : les Dakotas (Mdewakantons, Sissetons, Wahpekutes et Wahpetons), les Yankton-Yanktonais, et les Lakotas. Les Očhéti Šakówiŋ parlaient des dialectes d’une même langue et partageaient des caractéristiques culturelles. Les Lakotas, le plus occidental et les plus mobile des Sept Conseils, s’était rapproché de la vallée de la rivière Minnesota, un affluent du Mississippi. Chaque hiver, ils partaient séjourner dans les plaines de l’Ouest lors de chasses communautaires, avant de revenir chez eux. Leurs traditions décrivaient l’Ouest comme un endroit à la fois attirant et dangereux (p. 16).

Mde Wakan était le centre du monde sioux et pourtant, au cours des XVIe et XIXe siècles, les Lakotas déplacèrent le centre de leur univers vers l’intérieur du continent. Pour expliquer leur migration vers l’Ouest, Hämäläinen utilise un ensemble dynamique de facteurs d’attraction et de répulsion. Au XVIIe siècle, les Français apportèrent armes à feu et autres objets manufacturés dans la région des Grands Lacs. Comme toutes les nations amérindiennes, les Sioux furent périodiquement attirés par la frontière technologique, et repoussés par sa violence. La traite des fourrures et la variole firent des ravages aux marges des Lacs bien avant l’arrivée des premiers explorateurs français. Désormais équipés d’armes à feu et de lames en métal, les voisins des Sioux (Cris, Assiniboines et Sauteurs) fondirent sur eux, braconnant sur leurs terres et faisant des captifs pour les revendre comme esclaves. À l’Est, l’effondrement conjoint des populations de castor et des populations iroquoises provoqua des guerres violentes. Des foules de réfugiés se pressèrent aux frontières orientales du territoire sioux [3]. Les Sioux recherchaient la protection d’Onontio, le gouverneur colonial français de Montréal, mais c’est seulement au milieu du XVIIIe siècle qu’ils contractèrent avec les Français une alliance désirée de longue date [4]. Cette alliance était fondée sur la traite des fourrures, et celle-ci poussa les Lakotas vers l’Ouest. La prairie fourmillait de castors et de bisons. Elle était aussi peuplée d’hommes et de femmes : des nomades juchés sur des montures merveilleuses que les Lakotas appelaient « Chiens Sacrés », et des villageois installés dans les vallées des rivières, qui vivaient dans des maisons de terre et cultivaient des champs. En s’avançant toujours plus loin dans l’Ouest, les Sicangus, la bande pionnière des Lakotas, fit l’expérience de violentes résistances.

Les Lakotas devinrent la puissance dominante le long du fleuve Missouri à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, la variole frappa le Nord des Plaines, probablement acheminée par des cavaliers nomades du Sud (p. 94-95). Les Lakotas furent sévèrement touchés par l’épidémie mais grâce à leur mode de vie migratoire, moins que leurs voisins du Nord. Sous l’effet de la maladie, de la violence et des rigoureux hivers des années 1780, les villages de la vallée du Missouri se vidèrent. Cette crise de subsistance poussa les Lakotas à attaquer et à repousser vers le Nord les Mandans et les Arikaras affaiblis. Ils s’installèrent ensuite à leur place le long du fleuve, d’abord sur la rive orientale, puis sur la rive occidentale. La vallée du Missouri, ou Mníšoše, était une niche écologique, véritable réserve d’eau, d’herbe, de gibier et de peupliers d’Amérique (cottonwood). Cette étape fut « l’expansion la plus importante de l’histoire des Očhéti Šakówiŋ » (p. 99-100). Dans cette vallée, la conquête céda la place à la colonisation, et la violence à la diplomatie. Mníšoše devint le foyer des Lakotas et, pour trois générations, le centre de leur univers. Hämäläinen décrit ce « méridien lakota » comme « une vallée impériale », « long couloir de pouvoir orienté du nord au sud en plein cœur du continent » (p. 142-143).

Des bisons et de l’or dans les Black Hills

Au début du XIXe siècle, un second élan poussa les Lakotas vers l’Ouest. Cette nouvelle phase d’expansion fut centrée sur les montagnes Black Hills (Pahá Sápa), extraordinaire alpage à bisons qui attirait aussi les Lakotas pour des raisons mystiques (p. 165). Avec l’expansion de la traite américaine des pelleteries, les animaux disparaissaient des vallées épuisées par la chasse. Extrêmement mobiles, les Lakotas suivirent le bison, et les marchands américains, « anticipant un changement dans la géographie commerciale », suivirent les Lakotas dans l’Ouest (p. 177). Le Fort Laramie, premier comptoir commercial des plaines occidentales, fut construit pour eux, et John Jacob Astor, le magnat de la fourrure, achetait la plupart de ses peaux aux Lakotas (p. 177). Les années 1830 furent une décennie de boom économique pour les capitalistes américains comme pour les nomades indiens, les uns dépendant des autres. À la fin des années 1830, Pahá Sápa était devenu le nouveau centre politique, économique et religieux du domaine lakota dans l’Ouest (p. 191-192), sans pour autant en marquer la frontière occidentale. Depuis les Black Hills, les Lakotas continuaient de s’aventurer dans l’Ouest, provoquant de violents conflits avec les Pawnees de la rivière Platte et les Crows du piémont des Rocheuses et « déclenchant ainsi des hostilités sur plusieurs générations » (p. 92).

Les Lakotas avaient un secret : les Black Hills contenaient de l’or. À un grand conseil en 1857 ils firent un pacte : quiconque mettrait les blancs au courant des gisements aurifères dans les Black Hills serait mis à mort, de même que tous les blancs qui seraient au courant (p. 234). Attirant des milliers de pionniers à travers les plaines, les ruées vers l’or dans les Rocheuses avaient commencé en 1849. Tandis que les Lakotas étendaient leur empire vers le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest (p. 240), les États-Unis faisaient de même. Un colonialisme de plus en plus agressif rattrapa les Lakotas. Lorsque l’armée américaine découvrit enfin l’or des Black Hills en 1874, la ruée qui s’ensuivit toucha le cœur de leur pays. Les relations entre les États-Unis et les Lakotas, autrefois basées sur la dépendance mutuelle, devinrent ouvertement conflictuelles. Il fallut aux États-Unis plus de temps et de soldats que prévu pour venir à bout de la puissante confédération lakota-cheyenne-arapaho et prendre possession des Black Hills en 1890. En 1927, les Américains commencèrent à sculpter les têtes monumentales de leurs présidents sur un côté des montagnes sacrées. Le projet initial d’inclure dans le panthéon américain les visages d’éminentes personnalités amérindiennes (Red Cloud, Crazy Horse et Sacagawea) fut abandonné (p. 382). Dans les années 1970, l’American Indian Movement contribua à relancer la revendication du territoire des Black Hills.

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La tête colossale de George Washington émergeant d’une falaise dans les Black Hills est une profanation des montagnes sacrées de Pahá Sápa aux yeux de nombreux Lakotas. Aujourd’hui encore, les Sioux revendiquent ce domaine. Ils considèrent sa conquête par les États-Unis comme une violation de traité. Le traité de Fort Laramie (1868) leur avait cédé les montagnes Black Hills à perpétuité.

Une histoire impériale

Lakota America. Une nouvelle histoire du pouvoir amérindien est à bien des égards une histoire du contact et une œuvre relevant de la nouvelle histoire impériale [5]. Parce qu’il dépouille un grand nombre d’archives en français, en espagnol et en anglais, Hämäläinen écrit une histoire de l’Amérique lakota qui est aussi celle de l’Amérique française, espagnole, britannique, canadienne et bien sûr, étasunienne. Si cela prouve une chose, c’est bien que les trajectoires des Amérindiens et des empires euro-américains ne sauraient être démêlées. La thèse originale du livre est que les intérêts coloniaux et indigènes n’étaient pas nécessairement conflictuels, qu’Indiens et Euro-Américains pouvaient coexister et même croître côte à côte, et que cette coexistence n’était pas un palliatif à des faiblesses mutuelles (p. 6).

Dans le chapitre 2, « Facing West », Hämäläinen éclaire les recoins occidentaux de l’empire français en Amérique du Nord, et ressuscite la puissante alliance franco-sioux du milieu du XVIIIe siècle. À Fort Vaudreuil, l’ambassadeur de la Nouvelle France Paul Marin de la Malgue et son fils Joseph négociaient la paix entre de vieux ennemis, lubrifiaient la traite des fourrures avec des cadeaux, de l’alcool et des paroles soigneusement choisies, et invitaient de nombreux groupes indiens à camper et à jouer à la crosse autour du fort. Ils envoyaient des marchands et des coureurs de bois français vivre parmi les Sioux dans les villages. La paix concoctée par les Marin ne créait pas seulement un pont entre le Canada et le Pays des Illinois (ou Haute-Louisiane) (p. 78), elle permettait aussi la coexistence et la coévolution. Les Sioux voulaient des fusils, du fer et la protection des Français. Les Français recherchaient le profit et le contrôle du grand Ouest. Les deux formaient « un monde hybride et étrange où deux peuples pouvaient simultanément poursuivre leur rêve expansionniste et pourtant coexister, coopérer et se sentir en sécurité » (p. 77).

Après avoir conquis la haute vallée du Missouri et ses affluents dans les années 1790s, les Lakotas étaient « branchés sur deux énormes systèmes commerciaux », le commerce espagnol ancré à St. Louis et la Nouvelle Orléans et le commerce britannique, ancré dans la baie d’Hudson et à Montréal (p. 109). À l’Est, les Lakotas continuaient de fournir des peaux aux Britanniques par l’intermédiaire des Dakotas. Au Sud, ils imposèrent un droit de passage aux marchands franco-espagnols qui remontaient le Missouri, et vers 1800, Espagnols et Lakotas dépendaient les uns des autres (p. 108 & p. 117). Dans les années 1830s, l’explosion de la traite des fourrures lakota-étasunienne était soutenue par deux réseaux en expansion : les bateaux à vapeur remontant et descendant les cours d’eau, et le réseau des cavaliers amérindiens quadrillant les plaines à cheval. Pour citer l’auteur, les régimes étasunien et lakota « faisaient plus que se frôler : ils se superposaient et s’interpénétraient » ; ils parvinrent ainsi à coexister jusque dans les années 1850 (p. 6-7). La brutalité des guerres qui opposèrent les Sioux à l’armée des États-Unis dans la période qui suivit la guerre de Sécession est traditionnellement perçue comme un fait colonial, opposant les colonisateurs aux colonisés. La lecture que fait Hämäläinen des événements menant à la fameuse bataille de Little Bighorn (1876) et au massacre de Wounded Knee (1890) est que l’expansion des Lakotas avait transformé ces derniers en « empire au sein d’un empire » (p. 7).

Un empire amérindien ?

Comme L’Empire comanche, Lakota America est un défi à l’histoire impériale traditionnelle, puisqu’il défend l’existence d’un empire indien nomade au cœur du continent américain à l’ère dite post-contact, alors que l’expression empire amérindien renvoie traditionnellement aux sociétés urbaines et aux états puissants de Mésoamérique et des Andes (empires qui n’ont d’ailleurs pas résisté à la compétition impériale européenne) [6]. La démonstration de Hämäläinen peut s’avérer particulièrement convaincante. Une fois positionnés à l’intersection des deux grandes frontières technologiques, celle du cheval et celle des armes à feu (horse frontier et gun frontier), les Lakotas se métamorphosèrent en redoutables conquérants. Malgré les crises et les revers de fortune, ils parvinrent à imposer et à maintenir leur domination dans la vallée du Missouri pendant un demi-siècle avant de s’étendre à nouveau. Leur richesse reposait sur un mélange de maîtrise technologique, de violence, d’exploitation des ressources et de diplomatie. Au cours du XIXe siècle, ils pillèrent et repoussèrent d’autres groupes indiens, s’imposèrent comme partenaires commerciaux des marchands de fourrure, et comme interlocuteurs privilégiés des fonctionnaires du Ministère américain des Affaires Indiennes (U.S. Indian Office). Ils formaient une entité politique certaine d’occuper une place centrale dans le monde. Ils partageaient aussi une vision de la parenté et du socius assez plastique pour y intégrer des étrangers à travers un processus de paix et d’assimilation appelé wólakȟota (p. 83). Certains groupes comme les Cheyennes et les Poncas évitèrent ainsi la disparition en adoptant le mode de vie lakota (p. 176). Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les Lakotas « consolidaient un empire tel que les Américains ne pouvaient ni le percevoir ni le comprendre », un empire sans hiérarchies ni institutions et qui cependant « atteignait les mêmes objectifs que les empires traditionnels à travers le contrôle institutionnel : exploiter les ressources, créer des dépendances, faire respecter des frontières, et inspirer le respect par la peur » (p. 240 & p. 243).

Le développement même du livre fait cependant apparaître des limites au pouvoir impérial des Lakotas. Ces derniers adoptent un comportement d’expansion lorsqu’ils ont épuisé les ressources des vallées et des plaines pour répondre à la demande européenne et américaine en matière de pelleteries. Leur richesse et leur pouvoir reposent en grande partie sur ceux des empires voisins, à tel point qu’ils manquent de disparaître dans les années 1760 lorsque la guerre de Sept Ans (1756-1763) ruine le commerce transatlantique (p. 89). Leur dépendance matérielle semble se renforcer dans la deuxième moitié du XIXe siècle, alors que les Lakotas ont besoin des dons et des rentes (annuities) que leur verse le Ministère des Affaires Indiennes en échange des cessions de terre (p. 314). Ainsi, il apparaît difficile de réconcilier la notion d’empire et les effets de cette dépendance conditionnelle, autrement dit le conditionnement d’une économie par une autre qui affecte les sociétés indigènes en contexte colonial et provoque chez elles la fin de la diversité économique, la déformation culturelle et la dépendance politique [7]. Indépendamment de la dépendance, l’usage des termes « pouvoir » (dominion) et « empire » (empire) pour définir un régime amérindien acéphale ne reposant sur aucune hiérarchie ni institution pose un défi aux principes de l’anthropologie politique clastrienne et à la désormais traditionnelle opposition entre état et société [8]. Il repose un problème épistémologique ancien, celui de la corrélation entre extension sémantique et restriction de la compréhension : plus le mot est plastique, moins le sens est précis. En ce sens, Lakota America participe d’une tendance récente de l’histoire du contact telle qu’elle est pratiquée dans le monde anglo-saxon, qui consiste à réduire les différences entre les sociétés amérindiennes et euro-américaines, au risque de passer à côté de leurs spécificités. Et pourtant, soutenir qu’un empire puisse être défini par ses fins plutôt que par ses moyens ouvre la voie à des interprétations stimulantes, en particulier dans le champ de l’histoire indienne.

Pekka Hämäläinen, Lakota America. A New History of Indigenous Power, New Haven and London:Yale University Press, 2019, 544 p.

par Juliette Tran, le 22 septembre

Pour citer cet article :

Juliette Tran, « L’empire fantôme », La Vie des idées , 22 septembre 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Pekka-Hamalainen-Lakota-America.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Notes

[1Depuis les années 1980, les historiens américains travaillent à restaurer la marge de manœuvre des Amérindiens, proposent des récits alternatifs et déplacent l’attention sur des aires géographiques traditionnellement considérée comme périphériques. Les derniers développements de la new Indian history se concentrent ainsi sur le pouvoir amérindien. Voir par exemple : Colin G. CALLOWAY, The American Revolution in Indian Country : Crisis and Diversity in Native American Communities, Cambridge, UK, Cambridge University Press, 1995. Pekka HÄMÄLÄINEN, The Comanche Empire, New Haven, Yale University Press, 2008. Michael MCDONNELL, Masters of Empire : Great Lakes Indians and the Making of America, New York, Hill and Wang, 2015.

[2À l’origine dessinés sur des peaux de bison, les winter counts sont des chronologies amérindiennes pictographiques servant de support à la mémoire collective, où chaque pictogramme représente une année ou un événement marquant d’une année.

[3Décimés par les épidémies, les Iroquois pillèrent les villages des Grands Lacs au milieu du XVIIe siècle. Ils faisaient des captifs pour pallier leurs pertes démographiques ou pour soulager leur chagrin en les torturant. Ces guerres du deuil iroquoises étaient aussi des guerres du castor. À la suite de l’extermination du castor dans le Nord-Est, les Iroquois partirent à la conquête de nouveaux territoires de chasse vers l’Ouest et le Sud. Les réfugiés des guerres iroquoises s’installèrent dans un triangle entre le lac Supérieur, le lac Michigan et la vallée du Mississippi (carte p. 122). Sur le « triangle des réfugiés » voir Richard WHITE, Le Middle Ground. Indiens, Empires et Républiques dans la région des Grands Lacs (1650-1815), Frédéric COTTON (trad.), Toulouse, Anacharsis, 2009.

[4Les Algonquiens des Lacs appelaient le premier gouverneur français et tous ses successeurs Onontio, ou « grande montagne ». Onontio et ses officiers étaient des figures paternelles dans le sens amérindien du terme. Les pères français devaient être généreux et bienveillants envers leurs enfants indiens. Lorsque Onontio convoqua ses enfants algonquiens et les Iroquois à la grande paix de Montréal en 1701, les Sioux ne furent pas invités.

[5Depuis la fin du XXe siècle, la nouvelle histoire impériale renverse le sens de la circulation établie par l’histoire dite diplomatique en démontrant que les périphéries des empires ont dicté les actions des capitales impériales plutôt que l’inverse.

[6Les prédécesseurs d’Hämäläinen en ethnohistoire parlaient déjà d’empire, d’hégémonie et même de « conquête de l’Ouest ». Lakota America peut ainsi être considéré comme le développement de l’article de R. White : « The Winning of the West. The Expansion of the Western Sioux in the Eighteenth and Nineteenth Centuries », The Journal of American History, 1978, vol. 65, no 2, p. 319 343. Au sujet des Osages de la vallée de l’Arkansas, voir Willard H. ROLLINGS, The Osages. An Ethnohistorical Study of Hegemony on the Prairie-Plains, Columbia, University of Missouri Press, 1992. Au sujet des Powhatans de la côte de Virginie au XVIIe siècle, voir James AXTELL, The Rise and Fall of the Powhatan Empire. Indians in Seventeenth-Century Virginia, Williamsburg, Colonial Williamsburg Foundation, 1995.

[7Les anglophones distinguent dependence (dépendance) et dependency (traduit ici par dépendance conditionnelle). Apparue au milieu du XXe siècle dans le contexte de la critique post-coloniale, la théorie de la dépendance a expliqué le sous-développement des économies périphériques dans le contexte du capitalisme mondial. Pour un résumé des théories de la dépendance et du système-monde, une actualisation et une application à l’histoire indienne voir Richard WHITE, The Roots of Dependency : Subsistence, Environment, and Social Change Among the Choctaws, Pawnees, and Navajos, Lincoln, University of Nebraska Press, 1983, p. xiii xix.

[8Pierre Clastres distinguait les sociétés amérindiennes impériales et non-impériales. Il voyait dans les dernières de précieux exemples d’entités politiques non-étatiques où le pouvoir n’était pas coercitif et qui valorisaient le plaisir, le prestige ou la générosité plutôt que le pouvoir ou l’efficacité. Pierre CLASTRES, La société contre l’État, Paris, Minuit, 2011 (1974).

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