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Paul Ricoeur

Recension Philosophie

Abscisses et ordonnées de la démocratie

À propos de : Olivier Mongin, Démocraties d’en haut, démocraties d’en bas, Dans le labyrinthe du politique, Seuil


par Laure Gillot-Assayag , le 12 juillet 2023


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Dans la lignée de P. Ricoeur, Olivier Mongin propose une interprétation du politique comme tension entre un « haut » du pouvoir, et un « bas » de la vie en société, dont le risque de violence réciproque menacerait la démocratie.

Dans ce livre O. Mongin, ancien directeur de la revue Esprit, offre au lecteur une réflexion sur le « labyrinthe du politique », c’est-à-dire sur un pouvoir qui entrecroise l’axe vertical de la domination de l’État et celui de l’horizontalité, identifié à un vouloir-vivre-ensemble.

Le projet ambitieux de l’ouvrage est de présenter une « équation de base » de la pensée politique (p. 216). On reconnaît les centres d’intérêt d’O. Mongin, telle la question de la violence du politique, irréductible, mais à laquelle il ne faut point céder et qu’il convient de réguler (Mongin, 1997) ainsi que sa méthode philosophique dans le déroulement des arguments – le choix d’un rapprochement entre Ricœur et des philosophes avec lesquels ce dernier a, ou non, dialogué, et une approche tournée vers l’analyse du contemporain, « oscillant entre la lecture serrée d’un texte et des interprétations plus libres » (Mongin, 1998).

C’est chez son auteur de prédilection, le philosophe Paul Ricœur, que l’auteur trouve les outils intellectuels adéquats pour réfléchir aux contradictions du politique.

Si sa précédente synthèse sur Ricœur (1998) a marqué le paysage de la critique ricœurienne, O. Mongin prévient le lecteur : ce nouvel essai ne se situe pas sur le plan de l’exégèse de P. Ricoeur. L’auteur propose plutôt une « re-figuration » (p. 26) de la pensée de Ricœur, c’est-à-dire une analyse du politique dans une perspective ricœurienne.

Le but de l’ouvrage est de démontrer que la pensée du politique ne vise pas à conceptualiser un objet, mais à interroger le rapport, silencieusement présent dans les œuvres de Ricœur, entre un axe vertical de domination et un axe horizontal du vouloir-vivre-ensemble. En suivant la progression argumentative en spirale de Ricoeur, O. Mongin souligne la pertinence de cette tension au cœur du politique pour comprendre et éclairer la période que l’on vit. Selon l’auteur, la crise actuelle du politique provient de la dissociation, du conflit, entre le bas de la vie en société, et le haut de l’État.

Revisiter les paradoxes du politique

O. Mongin note que le politique chez Ricœur s’inspire de la théorie des sphères de Michael Walzer, et du courant des économies de la grandeur de Luc Boltanski et Laurent Thévenot. Le politique correspond à une représentation pluraliste de la société ; chaque sphère correspond à un bien commun et les conflits entre les sphères sont réglés par des pratiques d’argumentation et de justification par les individus.

Pour Ricoeur, le politique est une sphère souveraine sur les autres sphères du juridique et de l’économique. La relation politique ne se définit pas comme un contrat juridique, puisqu’on ne négocie pas, on ne choisit pas, son appartenance à un pays. Le politique pose également des questions sociales et morales sur l’aspiration au vivre-ensemble qui excèdent les seules préoccupations économiques.

O. Mongin souligne que Ricœur préfère les paradoxes aux oppositions dichotomiques et systématiques.

Ricoeur a en effet mis en lumière trois « paradoxes du politique ». Au-delà de leurs variations, ils s’articulent, selon Mongin, autour du problème suivant, qui est aussi la thèse fondamentale de l’ouvrage : faire coexister une dimension verticale du pouvoir de l’État avec une dimension horizontale de la citoyenneté.

Le premier paradoxe ricoeurien, présent dans son article de 1957 sur l’invasion militaire de Budapest par le pouvoir russe, traite de la domination de l’État, de l’excès et l’irrationalité d’une violence irrésolvable par le « pouvoir du haut ».

Le deuxième paradoxe politique formulé par Ricœur renvoie à la rationalité de l’État. Même si ce dernier remarque, à la suite de Weber, que l’État est fondé sur une violence archaïque originelle et a le monopole de la violence légitime, la société civile, les institutions et la constitution sont des garde-fous qui encadrent le recours à la violence.

Le troisième paradoxe, le plus tardif, est celui de « l’englobant englobé » (Ricoeur, 1995). Il renvoie à la complexification des sphères d’appartenance du citoyen. Si la sphère du politique englobe les autres, elle devient aussi englobée, voire éclipsée, par l’action concurrente de la sphère économique, sous la pression d’idéologies néolibérales qui prônent la réduction de l’action publique et prétendent régir aussi bien l’économie que la société.

À ces paradoxes du politique, Ricœur noue le « paradoxe de l’autorité » (Ricoeur, 2001, p. 101-123) : le pouvoir du haut ne peut se passer d’une légitimation ou d’une reconnaissance par le bas. Selon O. Mongin, le paradoxe de l’autorité n’annule donc pas la verticalité ou l’horizontalité : il fait glisser la question du pouvoir vers celle des reconnaissances multiples qui ont pour effet d’élargir le champ du politique.

Dans le sillage de Ricœur, O. Mongin souligne que la démocratie ne correspond pas à un monde sans autorité ni à une démocratie horizontale directe. La démocratie ne peut radicalement s’auto-instituer ou se passer d’une relation hiérarchique. En même temps, toute verticalité du pouvoir doit toujours se rapporter à l’horizontalité du vouloir-vivre-ensemble et à une communauté historique qui légitime l’autorité verticale du pouvoir politique.

Ricœur et Arendt en dialogue

Pour mieux faire ressortir l’originalité de ce que serait une conception ricœurienne du politique — souvent délaissée au profit de son herméneutique — O. Mongin dresse une comparaison entre Arendt et Ricœur. L’auteur perçoit des similarités chez les deux penseurs, pour lesquels la politique est une structure orthogonale qui repose sur un compromis entre un rapport hiérarchique et un rapport consensuel. Tous deux semblent préoccupés par la même question (p. 269) : « comment faire en sorte que le schème de la coopération, celui qui correspond à l’axe horizontal, résiste au schème de la domination, qui correspond à l’axe vertical ? ».

Mais O. Mongin considère qu’Arendt et Ricœur conçoivent différemment l’articulation et le rapport de ces deux axes. Selon Arendt, la résistance à la domination résiderait dans la force de l’événement fondateur, un moment unique, extraordinaire, où l’espace politique s’ouvre à la participation populaire et refonde la légitimité politique. Ricœur estimerait, quant à lui, qu’il existe une aporie de la révolution. La représentation devrait être instituée pour rendre possible la fondation et inscrire dans la durée le vivre-ensemble d’une communauté historique. En somme, contrairement à Arendt, Ricœur soutiendrait que l’axe horizontal ne peut se passer d’un pouvoir politique régulateur.
Selon Mongin, la vision de Ricoeur serait profondément imprégnée par sa vision de l’imaginaire social, selon laquelle l’imagination peut instituer la société, à travers l’utopie et l’idéologie, à condition que chacun de ces éléments corrige les excès de l’autre et reconduise au réel – quand l’utopie sert à critiquer la radicalité imaginaire de l’idéologie, et que l’idéologie ramène l’irréel de l’utopie au monde réel (Ricoeur, 1984, p. 53-64).

Le « clair-obscur » du vivre-ensemble

Tout au long de son ouvrage, O. Mongin insiste sur le fossé croissant entre le haut et le bas du politique. Les régimes démocratiques seraient désormais otages de deux violences unilatérales, celle du pouvoir-domination et celle du pouvoir-vivre-ensemble, qu’il faudrait résorber. Le lien brisé entre les deux axes est analysé au prisme d’événements contemporains symptomatiques d’une crise de la démocratie représentative (réécriture des constitutions, rejet des institutions, abstention…), et de la violence accrue du politique (guerres, attaques contre les élus…). L’auteur remarque que l’État fait l’objet de plusieurs dénonciations, qu’elles proviennent de critiques de la domination, ou de mouvements de la société civile : les mouvements dégagistes, les démocraties illibérales et populistes… Certains moments de crise politique semblent témoigner d’un retour en force de la violence. O. Mongin cite ainsi l’invasion de l’Ukraine, la guerre civile en Syrie et l’afflux de réfugiés vers l’Europe, comme de tristes exemples d’une globalisation de la violence et du recours illégitime à la force. Parallèlement, il rappelle que les moments d’expression citoyenne restent vifs et qu’il existe toujours des mouvements d’espoir et de résistance contre l’autoritarisme, qu’il s’agisse de la parenthèse des printemps arabes, mais aussi de la Charte 77.

Mais c’est à travers les expériences tragiques que le « clair-obscur » du vivre-ensemble nous apparaît, dans sa nécessité et sa fragilité. Selon la conceptualisation ricœurienne de l’identité, l’altérité à soi est constitutive de notre identité intime. En suivant le sillage de Ricoeur, O. Mongin cherche à démontrer qu’à travers la mémoire de notre condition d’étranger, il est possible de prendre conscience de notre humanité commune, fondée sur l’expérience du partage et de l’hospitalité. L’auteur affirme que Ricœur apporterait un remède aux maux de notre temps, dont l’intolérance de l’étranger.

L’ouvrage se singularise par le nombre de références à l’actualité politique contemporaine et par le florilège d’auteurs convoqués, qu’ils s’agissent de ricœuriens (Jean Greisch, Pierre-Olivier Monteil…), ou de philosophes critiques du totalitarisme (Claude Lefort, Pierre Hassner…). Ce foisonnement fait qu’il est parfois difficile de départager avec précision les arguments de Ricœur de ceux d’O. Mongin, mais contribue indéniablement à l’extraordinaire richesse du propos.

La grande originalité de l’essai réside dans la lecture non manichéiste du politique et l’exploration de voies intermédiaires, si chère à Ricœur. Inclassable, cette approche se démarque aussi bien des discours des thuriféraires de la démocratie participative, que des défenseurs de l’autorité d’un État Léviathan, face à une prétendue dislocation des valeurs nationales. O. Mongin réussit le pari de proposer une philosophie ricœurienne du politique qui ne se conclut ni par une parfaite harmonie ni par une discorde absolue. Évitant l’esprit de système, cet ouvrage dense fournit des outils pour penser le problème politique, sans tomber dans le relativisme ou le catastrophisme.

Une ambiguïté reste néanmoins présente dans tout le texte : O. Mongin analyse-t-il le politique, l’État ou la démocratie ? Certaines questions demeurent également en suspens : à quoi fait précisément référence l’expression « pouvoir du bas » ? S’agit-il du vouloir-vivre ensemble d’une « communauté historique » (p. 204), d’une « volonté de citoyenneté » (p. 103), comme il est dit ailleurs, du peuple souverain, ou des mouvements sociaux de la société civile ? Si la tension est le ressort de la démocratie, il est difficile d’espérer que le pouvoir parvienne un jour à une situation d’équilibre parfait qui satisfasse les aspirations des participants aux axes du haut et du bas. La reconnaissance n’est-elle pas une lutte continuelle de légitimation par les membres de l’axe du haut et ceux du bas qui cherchent nécessairement à réduire la distance orthogonale, en aplatissant un axe sur un autre ? Comment éviter l’érosion démocratique et s’assurer que la légitimation de l’État par le « pouvoir du bas » ne devienne pas viciée, ou fabriquée par le « pouvoir du haut » ? C’est avec un goût doux-amer de la fragilité démocratique que l’on finit la lecture.

Olivier Mongin, Démocraties d’en haut, démocraties d’en bas, Dans le labyrinthe du politique, préface de Frédéric Worms, Seuil. 480 p., 25 €.

par Laure Gillot-Assayag, le 12 juillet 2023

Aller plus loin

Références bibliographiques
 Olivier Mongin, La violence des images ou comment s’en débarrasser ? Paris, Éditions du Seuil, 1997.
 Olivier Mongin, Paul Ricoeur, Paris, Éditions du Seuil, 1998.
Paul Ricœur, « Le Paradoxe Politique », Esprit, vol. 5, n° 250, 1957, p. 721-745.
 Paul Ricœur, « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social », Autres Temps. Les cahiers du christianisme social, n° 2, 1984, p. 53-64.
 Paul Ricœur, La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 147-175.
 Paul Ricœur, « Le paradoxe de l’autorité », Le juste 2, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 107-123.

Pour citer cet article :

Laure Gillot-Assayag, « Abscisses et ordonnées de la démocratie », La Vie des idées , 12 juillet 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Olivier-Mongin-Democraties-d-en-haut

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