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Photo : Marie-France Coallier.

Essai Histoire Portraits

Mémoire vive de Régine Robin


par Bernabé Wesley , le 26 octobre


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Dans l’entrelacs des langages, des disciplines et des supports, Régine Robin a développé sous l’apparence de la flânerie une œuvre exigeante qui rappelle que toute identité est multiple, et qu’on ne peut s’en saisir qu’en croisant les approches.

L’œuvre de Régine Robin (1939-2021) mène une réflexion d’ordre historiographique à la croisée de la linguistique et de la sémantique historique. Elle examine la dimension mémorielle des œuvres de fiction ; elle lit et explore l’imaginaire social des villes et repense la question de la judéité à partir du yiddish envisagé comme une langue du manque et de l’absence ; elle prolonge enfin ces différentes voies dans des fictions qui entremêlent écriture de soi, récits de migrance et remémorations fantasmées.

Pour le lecteur qui la découvre, cette œuvre offre une plongée dans les mécanismes symboliques de la mémoire collective, dans les débats historiographiques et dans l’activité mémorielle des œuvres littéraires. De l’essai au roman, de l’écriture de soi à la réflexion historienne, Régine Robin n’a cessé de repenser le champ de la mémoire collective pour y faire une place à la part d’inconciliable et d’irrésolu qui caractérisent nos représentations du passé. Son cheminement s’est construit sur des refus : ne plus distinguer la fiction du factuel, l’écriture de soi de la réflexion théorique, l’histoire des autres disciplines des sciences humaines ; ne plus séparer l’ici et l’ailleurs, ni l’identité des absences et des manques qui la creusent. Ce parcours suit trois lignes de crête : explorer la question mémorielle dans le roman, objet d’étude privilégié mais aussi genre pratiqué en écrivaine ; privilégier les frontières de l’histoire comme lieu possible d’un renouvellement historiographique ; se raconter dans des fictions mémorielles qui pratiquent l’écriture de soi à la lisière de l’essai et de la fiction.

Réflexion historiographique

Comme le rappelle Pierre Popovic dans sa préface à la nouvelle édition du Roman mémoriel, l’itinéraire de cette intellectuelle née à Paris en 1939 porte le sceau de l’effervescence théorique des années 1960-1970, de l’affaiblissement puis de l’effondrement du marxisme, de la critique des institutions qui émerge de Mai 68 et, de manière plus générale, du dialogue entre les sciences humaines, notamment la linguistique et l’histoire, dont son œuvre convoque librement les savoirs.

Historienne de formation, Régine Robin mène d’abord une réflexion sur l’écriture de l’histoire et son épistémologie qui porte la marque du linguistic turn, du postmodernisme et d’une interdisciplinarité appréhendée comme la voie d’une interférence productive entre les savoirs liés au passé. Soutenue en 1969, sa thèse est publiée un an plus tard sous le titre La Société française en 1789. Semur-en-Auxois. Elle consiste en un examen des cahiers de doléances adressées au roi par les habitants d’une petite commune de 5000 habitants. Cet ouvrage, marqué par le positivisme historique et le matérialisme historique alors en vogue, laisse à peine paraître ce que deviendra la réflexion historiographique de l’auteure. Dès Histoire et linguistique, puis dans Discours et archive, Régine Robin fut avec Jacques Guilhamou et Denise Maldidier l’une des premières à entraîner l’analyse du discours dans une réflexion sur la condition verbale de l’idéologie et à questionner les formes dans lesquelles s’exprime un discours politique ou journalistique. Cette première avenue théorique où se rencontrent la discipline historique et la linguistique augure de l’interdisciplinarité qui caractérisera rapidement l’œuvre. Définie dans Le Roman mémoriel, cette pratique découle de trois postulats : le passé demeure inaccessible à la discipline historique, il résiste à l’interprétation ; tout ce que nous pensons et savons de l’histoire est langage et ne se donne que dans des formes discursives spécifiques qui annulent toute possibilité d’appréhension directe des faits ; la preuve historique ne se donne pas comme telle, mais relève d’une construction discursive qui rend relative la portée de son attestation. L’écriture du passé suppose dès lors une éthique de l’inconfort intellectuel qui prend la forme d’une pluridisciplinarité et d’un multiculturalisme susceptibles de forger des outils d’interprétation adaptés à l’objet polysémique qu’est le passé.

Réflexion linguistique

C’est d’abord dans les études sur la mémoire collective qu’on mesure l’apport théorique de Régine Robin. Figure majeure de la sociocritique, la chercheuse s’appuie sur l’analyse du discours de Michel Pêcheux et, surtout, sur les travaux de Mikhaïl Bakhtine pour publier avec Marc Angenot La sociologie de la littérature. Elle contribue ainsi à élaborer et à délimiter la notion d’interdiscours, introduite pour « ordonner les différentes formations discursives d’un état de société, dans une synchronie large ou étroite, et tenter d’en analyser les spécificités, les oppositions, les relations [1] ». Ce terme, selon Robin, « renvoyait à l’espace de circulation discursive dans la formation sociale, marquant les rapports de domination, de subordination, d’emprunts lexicaux, de retournements des mots, de luttes pour l’hégémonie sémantique ». La notion repose sur l’idée d’interaction générale des énoncés et incite Régine Robin à développer une forme d’analyse du discours plus hybride et à l’écoute de tout ce qui dévie de la doxa et se contredit dans la discursivité générale d’une société, ce qui suppose une oscillation théorique entre les disciplines. Si elle piste tout ce qui est hétérogène, l’essayiste s’interroge aussi sur les raisons d’un monologisme culturel et d’une absence d’écart dont elle trouve l’exemple dans le roman soviétique des années 1930, examiné dans Le réalisme socialiste. Une esthétique impossible, ouvrage qui fait encore référence. Prenant appui sur la notion de sociogramme de Claude Duchet, l’examen sociocritique de ce corpus part d’une interrogation sur les sociétés autoritaires qui, fascinées par l’homogène et la plénitude, ne supportent pas l’altérité et imposent des fantasmes d’unanimité idéologique et de pureté de la langue. Mettant en coupe le corpus romanesque publié en russe au cours des purges des Procès de Moscou, l’essai retrace les processus culturels et les choix idéologiques qui ont fait du réalisme socialiste la seule doctrine esthétique légitime au moment où, après la mort de Kirov en décembre 1934, la dictature stalinienne impose la terreur. Il montre que les discours prescriptifs et didactiques qui ont rythmé l’ensemble du discours social russe sur l’esthétique précèdent de loin le Premier Congrès des écrivains soviétiques présidé par Gorki en 1934. Tout ce qui se dit sur l’art et la littérature en Russie depuis les années 1830 tourne autour d’un énoncé nucléaire du type « l’art doit être réaliste, donc utile, lisible », lequel sociogramme est réactivé à la fin des années 1920 et au début des années 1930 contre les derniers feux de l’esthétique symboliste et la montée foudroyante des modernistes. L’auteure montre que les choix esthétiques des romans de Cholokhov, de Leonov, de Kataïev, de Mayskin ou d’Ostrovski souscrivant au réalisme socialiste relèvent d’une homogénéité culturelle exigée par une thèse idéologique qui exclut toute hybridation formelle, tout écart, toute ambiguïté ou dérive du sens.

Démarquée du concept freudien de roman familial, la notion de roman mémoriel constitue le second apport théorique de l’œuvre. Elle désigne le récit « par lequel un individu, un groupe ou une société pense son passé en le modifiant, le déplaçant, le déformant, s’inventant des souvenirs, un passé glorieux, des ancêtres, des filiations, des généalogies » (Ibid., p. 56). C’est dire à quel point cette pensée du passé se refuse à distinguer le fictif du factuel et fait place à la part de fantasme, d’imagination et de narrativité qui reconfigurent la mémoire. À partir de ce concept, Régine Robin prend en compte tout ce qui, dans la matière textuelle des œuvres littéraires, relève de l’hétérogène et du multiple. Elle accorde un rôle de premier plan au roman dans l’invention d’une mémoire singulière et hybride, qu’elle définit par rapport à quatre types de rapport au passé : la mémoire nationale, récit officiel du passé imposé par les autorités ; la mémoire savante (historique) qui s’applique à reconstruire le passé d’une manière scientifique ; la mémoire collective proprement dite, relative aux groupes, à leurs identités et à leurs luttes ; la mémoire culturelle, agencement opéré par chaque individu entre, d’une part, l’ensemble de ses connaissances culturelles et, d’autre part, les trois types de mémoire précédents. Les quatre types de mémoire ainsi identifiés entretiennent des rapports de porosité et de malléabilité.

La mémoire collective

Cette réflexion sur les rapports entre la fiction et la mémoire collective s’est toujours appuyée sur une interrogation plus large qui porte sur les mécanismes symboliques à l’œuvre dans la façon dont une société donne sens à son passé. Elle aboutit en 2003 à La mémoire saturée, essai prenant la mesure inquiétante d’une époque contemporaine qui tue la mémoire par surexposition et montre que l’art et la fiction forment le hors-lieu où se manifeste la dimension symbolique et humaine de l’histoire et du social. L’essai, à la mesure du démon de l’érudition qui a toujours habité la chercheuse, embrasse d’un regard presque encyclopédique les débats historiens, les discours idéologiques, les polémiques autour d’œuvres littéraires ou artistiques qui ont affecté les représentations du passé en France, en Allemagne, en Israël et en Amérique du Nord, de la Seconde Guerre mondiale au tournant des années 2000. Inspirée par les travaux de Maurice Halbwachs, cette revue d’ensemble de la question mémorielle privilégie le caractère inconciliable des représentations de la mémoire collective et se structure selon trois voies d’exploration : les multiples présences du passé dans les sociétés dites occidentales ; les menaces qui pèsent sur la mémoire de l’Holocauste, et la façon dont le medium technologique affecte et reconfigure la question mémorielle.

L’examen critique que la chercheuse, née Rivka Ajzersztejn dans une famille juive d’origine polonaise, consacre aux enjeux qui structurent la mémoire de la Shoah compose sans doute la partie la plus impressionnante de l’ouvrage. Il débute par une réflexion sur l’engagement des historiens et des penseurs contre le négationnisme, vigilance dont la chercheuse montre l’effet pervers, laquelle transforme les Maurice Bardèche, Serge Thion et David Irving en interlocuteurs légitimes. Invitant plutôt à un refus net de dialoguer avec eux, l’essai ouvre une vaste réflexion sur la fragilité de la parole testimoniale à propos de la Shoah, dont elle retrace l’évolution historique du procès Eichmann jusqu’à la fin des années 1990. Partant des mots de Charlotte Delbo dans La Mémoire et les jours, l’analyse fait dès lors une place à tous ceux qui ont retrouvé une dignité à transmettre ce qu’ils ont vécu et décrit la difficulté d’évoquer l’expérience concentrationnaire, dont la mémoire ne peut être intégrée au réapprentissage de la vie ordinaire et provoque une discontinuité temporelle radicale. La parole testimoniale peut également être affectée par le format dans lequel elle est enregistrée, comme dans le projet de la Visual History Foundation de Spielberg, où le témoignage est calibré d’avance selon un récit et un format qui le structurent et en déterminent le sens. La suite est dédiée aux mésaventures judiciaires que connut cette même parole testimoniale. À l’immense dignité retrouvée par les témoins dans le procès d’Eichmann en 1961 s’opposent en effet d’autres procès, comme celui de John Demjanjuk, au cours desquels la parole des survivants fut remise en cause ou donna lieu, comme ce fut le cas lors du procès de Klaus Barbie, à des moments pénibles où victimes de la Résistance et victimes de la Shoah semblaient mises en concurrence. De manière différente, les procès contre des écrits négationnistes comme celui d’Ernst Zundel au Canada, et celui d’Irving, qui eut lieu à Londres en 2000, montrent que les historiens, appelés à la barre en tant qu’experts, gênés par les sophismes des avocats et les méthodes procédurières du tribunal, ont été piégés par le dispositif judiciaire, impropre à exposer la complexité de l’histoire. La réflexion se tourne par la suite vers des récits qui ne relèvent pas du témoignage, comme ceux de Jorge Semprun, lequel appelle dans L’écriture ou la vie à d’autres formes d’écrit en pariant sur l’artifice du récit comme mode de transmission de l’expérience concentrationnaire. Peut-on faire de la littérature avec la Shoah ? Se plongeant dans les débats historiens, l’ouvrage montre comment la Shoah institue une crise de l’historicité face à laquelle la notion de représentation est inadéquate. Les chapitres suivants, examinant des expositions et des images des camps, posent le problème de la représentation de la Shoah et reviennent sur la thèse de l’infigurabilité de la Shoah défendue par Gérard Wajcman, Claude Lanzman et d’autres[(S’il y a de très nombreuses photographies des camps, il n’existe aucune photographie, aucun film du processus d’extermination des chambres à gaz. Au-delà de ce fait, l’horreur de l’extermination n’est pas représentable et toute image, tout enregistrement viendrait effacer l’horreur. Cette absence visuelle a généré parfois un fantasme du voir, piège de la visibilité contre lequel tous les survivants mettaient en garde et avertissaient qu’il n’est pas de figuration possible de la Gorgone.]]. Au contraire, l’historienne invite à faire le deuil de l’authenticité et à envisager cette infigurabilité comme la condition même d’un renouvellement de la mémoire de l’Holocauste dont elle envisage les différentes formes au tournant des années 1990 et 2000 dans la bande dessinée, au cinéma, mais aussi chez certains artistes contemporains, y compris dans des œuvres considérées problématiques.

Yiddish, mon amour

Ce que Régine Robin nous lègue avant tout, ce sont des lectures remarquables qui montrent comment la mémoire culturelle est réagencée au gré des libertés prises par les textes littéraires à l’égard de l’histoire. Elles montrent toutes comment le roman installe un conflit de récits, esquissés ou latents selon les cas, corrélés dans la narration à des temps différents ou à des visions concurrentielles du présent, du passé et de l’avenir. La chercheuse met d’abord à profit les intuitions de Bakhtine pour prendre en compte tout ce qui dans la matière textuelle relève de l’hétérogène et du multiple (polyphonie, plurilinguisme, polysémie, etc.), de l’hybridité et de la polyphonie, du sens mobile et relatif, de l’inachevé, l’aléa, l’insu et l’impensé comme formes caractéristiques de la matière textuelle par laquelle la littérature reformule ce qu’est la mémoire collective.

La ligne d’exploration majeure de ces lectures est celle de la culture juive ashkénaze de langue yiddish, que Régine Robin a exploré par l’érudition, la traduction et la fiction. L’amour du yiddish envisage le yiddish du XIXe siècle comme une « mélangue », marque honteuse de la diaspora, langue « paria » rejetée par les plus grands penseurs, notamment M. Mendelssohn, de la « Haskakah », le mouvement des Lumières juives. Au contraire, l’analyse montre ce qui fait la grandeur des intellectuels et des écrivains juifs de la diaspora : le sens de la polysémie, de l’équivoque, de l’hybridité culturelle, du multiple. Ce voyage dans l’imaginaire d’une culture minoritaire, histoire symbolique passionnante, précède la reconnaissance du yiddish comme langue nationale du peuple juif à l’égal de l’hébreu en 1908 à la conférence de Czernovitz. Il s’accompagne de la traduction de romanciers juifs soviétiques de langue yiddish, tels que David Bergelson et Moïshe Kulbak, et se poursuit avec Le Deuil de l’origine. Dans cet essai, la chercheuse repose la question des altérités linguistiques qu’une œuvre littéraire intègre et reformule à partir du yiddish, idiome perdu dont la présence et l’absence mêlées rendent problématique le rapport à la langue maternelle chez Cioran, Kafka, Celan, Freud, Canetti et Perec. Ces auteurs, affirme Robin, sont travaillés par le deuil de la langue maternelle, le yiddish, langue ancestrale perdue mais à fleur de mémoire et que les écrivains rappellent à la façon d’une « réminiscence de ce qui n’a jamais existé » (L’amour du Yiddish, p. 38) et que seule l’écriture rejoue.

Pour sa part, le Kafka de Régine Robin dresse le portrait d’un écrivain « à côté de la plaque », pris entre ses langues et ses cultures. L’entre-deux socio-culturel, l’entre-deux psychique, le rapport aux femmes, ladite « question juive » ou celle du langage, et, de manière générale, de l’hétérogène mis en fiction sont autant d’aspects évoqués pour cerner les mécanismes d’une écriture de l’étrangeté. Le lecteur est ici confronté à des phénomènes curieux, des incidences et des personnages imprévisibles. Le travail sur la langue inscrit les ambiguïtés du sens dans la matière scripturale elle-même, et son inventivité inquiète varie entre effroi et inquiétude, mais manifeste aussi une tonalité rieuse dans un monde dont les lois échappent aux personnages comme au narrateur. L’« indécidabilité » de l’œuvre est explorée à partir de son oscillation polysémique constante et dans la suspension du sens que provoquent les manques d’un texte qui présente une visée édificatrice, mais dont la morale a été tronquée et dont l’interprétation multiple compose un piège offert au lecteur. L’œuvre de Kafka, montre Robin après Benjamin, échappe à la discursivité talmudique qu’elle met en place et déjoue par des tensions sémantiques et des « étrangetés » : la logique commune de la famille et de l’administration, lisible dans la sexualité sale des jeunes filles ; la souillure et l’atmosphère étouffante de l’univers de greffes et de chancelleries qui font son univers ; toutes les ellipses, omissions, zones d’ombre qui forment des explications et des éléments importants du récit volontairement laissés de côté pour générer une part de mystère ; des phrases singulières dont l’examen révèle, en contrefil des grands thèmes religieux, la présence lancinante d’indices dont les formes « renvoient toujours vers autre chose qu’elles-mêmes ».

Plus récemment, la chercheuse a consacré un dernier essai à l’œuvre de Modiano, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, lecture très personnelle de l’œuvre du prix Nobel 2014 dont elle évoque à la fois la vision de l’Occupation, la question de l’identité juive, et surtout l’errance dans Paris, espace où la mémoire des lieux s’avère fragile et où les personnages, ambivalents, sinon « louches », s’égarent, changent de nom et disparaissent dans les brumes de l’histoire.

Autofictions

Ce questionnement sur la mémoire et la littérature se poursuit dans des fictions-essais qui, sans être distincts des travaux théoriques et des analyses littéraires, donnent à lire une quête identitaire impossible marquée par la tension entre une reconquête des racines et un démaillage de la mémoire. Une telle quête prend appui sur un constat amer : « La France universaliste, la France de l’abbé Grégoire et de la Républiques des Instituteurs, la France jacobine, n’avait rien d’autre à offrir à ses immigrés que le rouleau compresseur de l’assimilation » (Le Roman mémoriel, p. 103). Il s’en suit une exploration, sur le plan de la recherche comme de la fiction, de l’imaginaire social de ceux qui ont perdu la culture de leurs « ancêtres ».

Essai autobiographique, Le Cheval blanc de Lénine prend la forme d’une enquête sur le passé familial vite confondu avec celui du shtetl de Koluszyn, en Pologne orientale, dont la famille de Régine Robin est originaire – l’auteure, née à Paris, fut élevée par un père qui était un fervent communiste, mais elle appartient à une famille juive polonaise dont 51 membres sont morts dans les camps de concentration. Résolument inscrit du côté de la fiction, ce retour imaginaire aux lieux de l’origine obéit une double logique d’emboîtement thématique et de dissémination narrative qui aboutit à une réflexion sur la langue et la culture yiddish. Le texte, composé de quatre chapitres de nature, de longueur et de contenu différents, présente au sein de chaque chapitre des digressions et des changements de régime narratif, des sauts de l’autobiographie à la fiction, de l’enquête historique à la réflexion théorique sur les méthodes d’investigation en sciences sociales, ainsi que des digressions sur le contexte idéologique de l’intelligentsia française des années 1970 qui égarent le lecteur avec bonheur. Une telle articulation, laquelle met l’accent sur le lien entre l’individuel et le collectif, lie l’autobiographie à l’histoire familiale et collective de la destinée du peuple juif.

Roman à l’univers urbain polymorphe, La Québecoite raconte l’étrangeté l’expérience de migration. Dans ce récit-méditation, une jeune immigrante qui ressemble à l’auteure débarque à Montréal – Robin y a émigré en 1977 – et se tourne vers l’écriture pour recouvrer sa propre parole occultée, voix muette que désigne le titre, et prendre possession de ce nouvel espace. L’entre-deux que parcourt la Québécoite dans un va-et-vient incessant est le lieu d’un éclatement identitaire dont l’exploration prend la forme triple de la ville, du langage et de la mémoire. À Snowdon, ancien quartier juif de Montréal, la narratrice vit chez une vieille tante hongroise avec un intellectuel amoureux de New York. Errant dans le quartier, elle tente de se réapproprier son identité juive en brassant une abondance de toponymes, de noms d’enseignes et de figures historiques, de titres d’œuvres et des souvenirs personnels. Le texte prend la forme d’un inventaire urbain et mémoriel où se retrouvent pêle-mêle les images d’un Montréal kaléidoscopique et pluridimensionnel qui renvoie à ce qui fait la singularité de cette ville, lieu d’une étrange américanité francophone. À Outremont, alors quartier branché de la nouvelle bourgeoisie francophone où habitent des psychanalystes, des avocats et des professeurs d’université, le personnage a épousé un militant nationaliste devenu sous-ministre avec la victoire du Parti Québécois et vit dans une grande maison avec un merveilleux jardin, ce qui ne l’empêche pas de se faire dire qu’elle n’est pas d’ici. Puis elle déménage à Jean Talon, quartier des Italiens et des immigrants de toutes origines où elle vit avec un réfugié politique Paraguayien qui a fui le régime de Stroessner. Ce Montréal des immigrants et des réfugiés politiques s’entremêle à la mémoire du Paris de l’Occupation, dont les stations de métro reviennent de façon obsessionnelle et recomposent un plan urbain imaginaire qui a pour épicentre la station Grenelle, station proche des rues Nocard et Nélaton où se trouvait le Vélodrome d’Hiver, aujourd’hui détruit mais qui demeure dans la mémoire collective le lieu de l’impensable, celui où les juifs, arrêtés lors de la grande rafle du 16 juillet 1942, ont été parqués, dirigés vers Drancy, puis déportés vers Auschwitz – sous la forme d’un recueil de nouvelles, L’immense fatigue des pierres rassemble de manière semblable des histoires qui ont en commun d’explorer la mémoire de la Shoah. Dans La Québécoite, roman façonné par la polyglossie et la conscience diasporique, le va-et-vient entre Paris et Montréal dit l’étrangeté d’une culture québécoise que découvre la narratrice et l’impossibilité de mêler les imaginaires et les mémoires, tandis que le déplacement du personnage dans la ville fait resurgir les problèmes posés par la cohabitation et la coexistence de différentes communautés ethniques et culturelles. Nous autres, les autres rouvre cette interrogation sur Montréal, le multiculturel, l’identité, mais sous la forme polémique d’un dialogue conflictuel avec les nationalismes québécois. En même temps qu’il dresse le constat d’une expérience migratoire marquée par l’échec – « la greffe n’a pas pris », rappelle-t-elle – l’essai évoque l’histoire au long cours de cette méprise entre les souverainistes québécois et les intellectuels de gauche français, peu enclins à entendre le projet d’indépendance du Parti Québécois que René Lévesque avait jadis inscrit à l’Internationale socialiste.

S’inventer des vies en ligne

Cybermigrances et Le Golem de l’écriture enregistrent pour leur part l’entrechoc des mémoires individuelles et collectives et s’interrogent sur l’émergence, permise par les nouvelles technologies, de nouvelles formes de l’invention de soi telles que les pseudonymes, les simulations et les identités virtuelles, les créations littéraires cybernétiques, les autofictions, etc. Internet est précocement pour l’écrivaine le non-lieu par excellence, c’est-à-dire l’espace de tous les possibles et de l’exploration créatrice. Cette dernière prend d’abord la forme d’un dédoublement particulièrement lisible dans l’onomastique, qui cherche à « utiliser des avatars pour combler l’impossibilité de l’être ». L’énonciatrice n’est Régine qu’à l’école. À la maison, on l’appelle Rivka, diminutif de Rivkale associé à Ajzersztejn, le patronyme hérité d’un père juif polonais émigré en France en 1932. Il renvoie à la judéité et à la mémoire de la diaspora juive européenne qu’efface la francisation en Aizertin. Robin est le nom du premier mari ; cela a le charme de Robin des bois et sonne « bien français », ce qui arrange une énonciatrice alors désireuse de passer inaperçue. Mais Robin divorce et se remarie avec un certain Maire, ce que l’on inscrit dans le passeport sous le nom de « Maire dite Robin ». Or le Canada n’utilise pas le participe passé « dite », qu’il remplace par un tiret pour former le nom composé « Robin-Maire ».

Cette exploration en ligne des fêlures de l’identité s’accompagne d’une flânerie en ligne qui, à la façon de Perec, met le principe oulipien de contrainte arbitraire à profit d’une créativité ludique qui permet d’exorciser une mélancolie profonde et une difficulté d’être au monde. L’écriture se délie dans des textes courts, papiers perdus, cartes postales, extraits d’agendas qui forment une textualité du quotidien dans la ville. Les entrées choisies mêlent les marques (Vittel, Moritz, Menthol, Coca-Cola, Beaujolais), les moments historiques (Stalag, Treblinka, Indochine), les lieux d’une sociabilité urbaine du café et du bistrot à des odonymes et des toponymes dont l’histoire resurgit au gré de la flânerie – pour n’en donner qu’un exemple, un passage mémorable de Cybermigrances voit la narratrice, alors à Paris, monter dans le bus de la ligne 91, dont l’itinéraire structure un rappel lyrique de l’histoire révolutionnaire et antifasciste de la capitale, dont les chansons, les slogans et les phrases emblématiques s’égrènent au fil des arrêts.

Une flâneuse dans la ville

La Québécoite indique à quel point cette œuvre lit aussi bien la mémoire du XXe siècle dans les œuvres artistiques et littéraires que dans la textualité d’une ville. Paris, Berlin, Montréal, mais aussi Buenos Aires, New York et Los Angeles sont les lieux d’inspiration de cette infatigable flâneuse qui, de Berlin chantiers à Mégapolis en passant par Le Mal de Paris, arpente les musées, les lieux de mémoire, les cafés et les bars, mais aussi les non-lieux de la ville, tels ces échangeurs dont Mégapolis célèbre les imbroglios de béton en y trouvant une curieuse beauté. L’écriture fait feu de tout bois et, à la façon d’un de ces orgues de barbarie qu’on entendait jadis au coin des rues, rebrasse d’une ville les chansons, les romans, les films, mais aussi les enseignes, les odonymes et leur histoire, noms de place à la mémoire effacée, rues rebaptisées selon la conjoncture historique et dont le passé resurgit avec la marche. Les rengaines, les slogans, les tags, les discours politiques évoqués laissent entendre les voix déchues et les fantômes d’une histoire des vaincus, les cris de liberté et les colères indignées contre l’ordre symbolique du moment. L’exploration de la ville s’arrête sur les grands projets de rurbanisation – tel celui du Grand Paris longuement évoqué dans Le Mal de Paris – qui défigurent une ville plus vite que l’âme des mortels. S’y entremêlent des rencontres, discussions au bar et au café où la rumeur collective s’éveille et où Robin fait entendre une ville qui se dit et se rêve, vaste brouhaha discursif et narratif où tout est textualité et abreuve la prose d’un murmure collectif intarissable.

par Bernabé Wesley, le 26 octobre

Aller plus loin

Bibliographie
La société française en 1789. Semur-en-Auxois, Paris, Plon, coll. « Civilisations et mentalités », 1970, 522 p.
Histoire et linguistique, Paris, Armand Colin, coll. « Linguistique », 1973, 306 p.
Le cheval blanc de Lénine ou l’histoire autre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1979, 159 p.
La Québécoite, Montréal, La bibliothèque québécoise, 2019[1983], 220 p.
L’amour du Yiddish : écriture juive et sentiment de la langue (1830-1940), Paris, Le Sorbier, 1984, 321 p.
Le réalisme socialiste. Une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986, 348 p.
Kafka, Paris, Belfond, coll. « Les dossiers Belfond », 1989, 347 p.
Le roman mémoriel. De l’histoire à l’écriture du hors-lieu, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, coll. « Essais classiques du Québec », 2021[1989], 185 p.
La sociologie de la littérature (avec Marc Angenot), Montréal, CIADEST, cahier no 4, 1993[1991].
Le deuil de l’origine. Une langue en trop, la langue en moins, Paris, Kimé, coll. « Détours littéraires », 2003[1993], 236 p.
Discours et archive (avec Jacques Guilhaumou et Denise Maldidier), Bruxelles, Mardaga, 1994, 218 p.
L’immense fatigue des pierres, XYZ éditeur, coll. « Romanichels poche », 2004[1996], 220 p.
Berlin Chantiers. Essai sur les passés fragiles, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2010[2001], 450 p.
La mémoire saturée, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2003, 525 p.
Cybermigrances. Traversées fugitives, Montréal, VLB éditeur, « Le soi et l’autre », 2004, 244 p.
Mégapolis. Les derniers pas du flâneur, Paris, Stock, 2009, 397 p.
Nous autres, les autres, 2011, Montréal, Boréal, coll. « Liberté grande », 352 p.
Le mal de Paris, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2014, 360 p.
Un roman d’Allemagne, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2016, 296 p.
Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, Montréal, Boréal, coll. « Liberté grande », 2019, 264 p.

Pour aller plus loin :
« L’écriture à la trace. Entretien avec Régine Robin réalisé par Vincent Casanova et Sophie Wahnich, avec l’aide de Didier Leschi », Vacarme, n° 54, 2011/1.
• Caroline Désy, Véronique Fauvelle, Viviana Fridman, Pascale Maltais (dir.), Une œuvre indisciplinaire. Mémoire, texte et identité chez Régine Robin, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007, 277 p.

Pour citer cet article :

Bernabé Wesley, « Mémoire vive de Régine Robin », La Vie des idées , 26 octobre 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Memoire-vive-de-Regine-Robin.html

Nota bene :

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Notes

[1Le roman mémoriel, 2021, p. 33

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