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Une enquête sociologique sur les “makers”, qui fabriquent bénévolement des visières de protection contre le Covid, révèle un monde créatif en plein chantier, disposé à partager les fruits de l’innovation et apte à constituer des collectifs efficaces face à l’incurie des pouvoirs institutionnels.

« Coronavirus, quand les inventeurs viennent à la rescousse des hôpitaux » publie Le Parisien le 23 mars. « La 3D en renfort des soignants » annonce le média ligérien Presse Océan le 24 mars. « Montélimar : ils fabriquent des visières contre le coronavirus avec des imprimantes 3D » titre France Bleu Drôme Ardèche le 26 mars. « Coronavirus. À Plourin, des visières ‘fabriquées maison’ pour les soignants » peut-on lire dans Ouest France le 27 mars.

Aux quatre coins de la France, à travers plus de trois mille articles [1], la presse régionale et nationale s’est largement fait l’écho d’un mouvement de fabrication de matériel de protection. La figure du « maker », jusqu’alors confinée au monde de la fabrication numérique (avec pour organisations emblématiques les fablabs, les hackerspaces [2] ou certaines startups), fait son apparition dans l’espace public. Appartenant au monde du DIY (Do It Yourself), lequel regroupe un vaste ensemble d’activités liées au « faire », des couturier.es ou tricoteur.euses amateur.rices aux bricoleur.euses du dimanche en passant par les adeptes de la confection de cosmétiques « maison », les makers se singularisent par leur volonté, individuelle et collective, de se constituer en mouvement. Le making relève ainsi à la fois d’un ensemble de pratiques, parmi lesquelles la maîtrise de certaines machines – telles que l’imprimante 3D et parfois la découpeuse laser – joue un rôle central, mais recouvre également des dimensions plus politiques, notamment l’accent mis sur l’autonomie des individus dans l’apprentissage ou sur le libre partage des fruits de l’innovation.

Ayant lancé, dès le début de la crise, une enquête sociologique en terrain numérique, nous découvrons un monde créatif, en plein chantier, essentiellement composé de bénévoles, qui ont décidé de concevoir, de produire, et de distribuer des visières de protection aux soignant.es et aux personnes exposées. Des chaînes de solidarité insoupçonnées, se déploient au fil des jours. Confinement oblige, la production se fait souvent à domicile ou dans des locaux privés, et la distribution doit s’adapter aux contraintes qui restreignent alors la liberté de mouvement.

En cette fin de mois de mars, dans un contexte de pénurie de matériel de protection, des réseaux se mettent en place. Des groupements auto-organisés émergent à plusieurs échelles et par le biais de différents supports numériques. Sur Facebook, des groupes comme Shields – VisièresSolidaires ou Makers contre le Covid se ramifient en différentes entités territoriales (départementales ou régionales), sur l’application Discord [3] le groupe Entraide maker – COVID 19 est rapidement créé par le youtubeur Mr Bidouille. Des plateformes comme Covid3D.fr, portée notamment par la youtubeuse Héliox, sont spécifiquement conçues, et le media en ligne 3D Natives coordonne l’initiative Les Visières de l’Espoir. Au fil de la crise, le phénomène prend de l’ampleur, plusieurs milliers de personnes [4] s’impliquent dans la production de visières, bien davantage si on inclut la fabrication artisanale de masques en tissu.

Ce mouvement, exceptionnel à bien des égards, peut être interrogé sous plusieurs angles. Comment s’organisent et se structurent les différents réseaux de makers ? Pourquoi les makers s’engagent-ils dans le mouvement et comment s’articulent leurs différentes formes d’action, de la conception de modèles à la livraison de visières, en passant par la fabrication et la coordination avec leurs homologues ?

S’auto-organiser : formes des collectifs de makers

Le contexte de confinement a semblé à première vue restreindre à la production individuelle les initiatives des makers disposant d’imprimantes 3D : on fabrique chez soi, pour ses voisin.es, pour sa famille, pour ses ami.es. Toutefois, l’ampleur du besoin implique rapidement que les makers s’organisent pour faire face à une demande toujours plus large, et qui dépasse les cercles de connaissance personnelle. Côté production de visières, le mouvement prend une dimension nationale grâce aux réseaux sociaux. En outre, le recours aux structures collectives qui organisent habituellement l’entraide, la production ou encore la distribution de biens – en particulier les associations et les entreprises – est rendu difficile par la situation de confinement. Il faut donc (re)penser l’action collective, et (ré)inventer des manières de s’organiser pour agir ensemble. La mise en Communs (Ostrom 1999) de matières premières, de ressources et de moyens de production apparaît alors comme une solution pour répondre aux exigences éthiques et techniques de la production, soulevant ainsi des enjeux d’action collective. Il s’agit de comprendre le processus auto-organisationnel qui en découle à partir des ressources dont disposent les acteurs.

La conception de dispositifs de protection à destination des soignant.es, véritable R&D du monde maker, constitue un premier domaine où se pose la question de l’organisation. Dans les premiers moments de la crise, quantité de propositions de dispositifs émergent sur des plateformes en ligne de conception Do it yourself, sur les groupes Discord de makers, mais aussi à l’échelle locale, dans certains fablabs. On y parle alors de masques en plastique ou en tissu, de gel hydroalcoolique, de surblouses médicales, ou encore de respirateurs et de « pousse-seringue ». Toutefois, c’est la conception de visières de protection qui attire particulièrement l’attention.

La diffusion des modèles de visières se fait le plus souvent selon une norme open source, conforme à la culture du libre très présente chez les makers les plus investi.es dans les lieux de fabrication numérique, où l’accès et le partage se font en ligne et gratuitement. La circulation de ces fichiers isolés permet aux makers non-encore regroupé.es en collectifs de fabrication, d’initier rapidement une production individuelle et à domicile sans avoir à modéliser eux/elles-mêmes leurs pièces. Ensuite, au fur et à mesure que se structurent des organisations de production, certains modèles vont s’imposer au sein des organisations : c’est le cas du modèle de Visières Solidaires, conçu par le maker Yann Vodable et validé par des membres du groupe Facebook national, puis partagé et appliqué ensuite dans les groupes locaux. En prenant en compte les « retours d’expérience » (REX ou RETEX) des utilisateur.rices, à la façon des entreprises, les failles du modèle remontent jusqu’au groupe national, ce qui permet de l’incrémenter lors de versions successives, qui sont ensuite re-diffusées aux groupes locaux [5].

Si cette diffusion verticale de la R&D, caractéristique de l’organisation de Visières Solidaires, structure la plupart des sous-groupes de ce collectif, elle ne doit pas occulter des initiatives individuelles et locales de makers : dans le Vaucluse par exemple, un maker explique qu’il crée son propre modèle adapté à son « pote dentiste », lui permettant de porter son matériel professionnel. Par ailleurs, de véritables espaces de discussion et d’expertise dédiés à la R&D émergent dès le début de la crise, comme le discord Entraide Makers contre le Covid créé par Mr Bidouille, où des groupes de travail se créent et échangent tous les jours sur des questions comme la solidité, les techniques de stérilisation ou la consommation en PLA (le plastique composant couramment le filament des imprimantes 3D). Tout au long de la crise sanitaire, les makers les plus impliqué.es proposent des améliorations, identifient des défauts, explorent la littérature technique spécialisée, etc. Les modèles les plus fabriqués sont alors rapidement optimisés techniquement, et adaptés à une utilisation par les soignant.es. L’intelligence collective revendiquée par les makers qui est mobilisée pour la R&D est alors moins la somme des intelligences individuelles que la sélection par l’usage de quelques modèles développés par une poignée de makers particulièrement investi.es.

À un second niveau, l’organisation de la fabrication et de la distribution de matériel de protection par les makers montre l’émergence d’autres enjeux. Pour répondre à la demande, les makers s’organisent en collectifs à différentes échelles et parviennent ainsi à constituer un véritable réseau de production qui couvre le territoire national. On peut distinguer trois types de collectifs de production : premièrement, ceux qui préexistent et adaptent leur organisation et leurs outils productifs aux besoins de la crise. C’est le cas par exemple de nombreux fablabs, de petites et grandes entreprises et même de certains hôpitaux. La production bénéficie alors de locaux, de machines et d’un réseau d’acteurs déjà constitué. Ces lieux fonctionnent comme des « hubs », fabriquant des visières, gérant les ressources en matières premières, mais regroupant et distribuant parfois aussi la production des makers locaux.

Parallèlement, de nouveaux groupes se constituent, à l’échelle départementale, le plus souvent via Facebook. Des makers produisant individuellement, généralement à domicile, se réunissent sur le réseau social, et s’efforcent de répondre aux besoins en matériel de protection des particuliers, qui formulent directement leurs demandes au moyen d’un post sur le groupe ou via un formulaire en ligne. Les groupes Facebook servent à la fois de dispositifs d’organisation entre makers et de dispositifs d’appariement entre une offre et une demande. La répartition de la demande de visières entre les makers répond généralement à une logique de division géographique du travail, sur le mode du zonage territorial : les commandes sont souvent attribuées à la personne la plus proche pour faciliter la distribution. Cette dernière prend alors différentes formes selon les départements, que ce soit le réseau des taxis de Beauvais dans l’Oise, la préfecture dans le Vaucluse, ou la gendarmerie en Corse.

Enfin, une troisième forme d’organisation est l’utilisation de plateformes de mise en contact de particuliers à l’échelle nationale, telles Covid3D.fr ou Fabricommuns. Concrètement, trois types d’acteurs peuvent s’y inscrire : des personnes ayant besoin de matériel de protection, celles qui souhaitent participer à la production, et les volontaires désirant offrir des matières premières. Ce mode d’organisation limite les interactions concrètes entre les acteurs – contrairement au groupe Facebook par exemple – et substitue, au travail de modération et de régulation des relations sociales, un mode de gestion en partie automatisé.

Faire en commun : règles et répertoires

Comment analyser la mise en place de ces différents niveaux d’organisation des makers dans la crise ? Un constat général d’abord : les formes organisationnelles qui ont émergé se sont caractérisées tant par la vitesse et l’efficacité de leur mise en place que par l’hétérogénéité des personnes impliqué.es. Confronté.es notamment à des enjeux d’action collective liés à la gestion d’une ressource rare en contexte de crise (ici, le PLA) [6], les makers ont élaboré des règles pour les résoudre. En empruntant la notion à Elinor Ostrom, il semble ainsi pertinent d’analyser ce phénomène comme un « processus d’auto-organisation », c’est-à-dire un « processus par lequel des individus directement impliqués dans un problème d’action collective mettent en place par eux-mêmes des institutions [autrement dit des systèmes de règles durables] organisant leurs actions » (Ranville 2018, p. 98). Contrairement à Garrett Hardin, qui ne concevait que le marché (privatisation et théorie de la firme) ou l’État (nationalisation d’une ressource) comme types de réponse aux dilemmes sociaux, Ostrom conçoit l’auto-organisation comme une troisième alternative. C’est précisément la voie suivie par le mouvement maker dans la lutte contre le Covid-19. Ces dernier.ères sont d’ailleurs nombreux.ses à concevoir leur action comme transitoire, et devant pallier à la fois les lacunes de l’action publique étatique et celles des entreprises dites « industrielles », pour qui produire gratuitement et rapidement n’était pas intéressant.

Bien que les différentes formes organisationnelles que nous avons vues naître pendant cette période soient d’une grande diversité, elles partagent cependant des points communs en matière de régulation. Elinor Ostrom distingue trois types de règles qui caractérisent les institutions auto-organisées : les règles de prise de décision collective, les règles de propriété collective et les règles opérationnelles (Ostrom 1999).

Les règles de prise de décision collective, d’abord, ne sont généralement pas de nature démocratique. Lorsqu’on interroge les participant.es sur la manière dont sont prises les décisions, la plupart du temps leur réponse est que cela se fait « comme ça », de façon quasi automatique et sans consultation systématique des membres du groupe. Le vote n’est pas le mode de prise de décision normal ; on n’y recourt qu’exceptionnellement, par exemple pour régler un différend. Les échanges cruciaux pour la prise de décisions ont surtout lieu dans des groupes de discussion privés sur les réseaux sociaux (Messenger, Whatsapp, Slack, etc.), dont le périmètre évolue avec le temps et le degré d’implication des membres – on peut mentionner les groupes Messenger des administrateur.rices de groupes Facebook. L’accès à ces groupes est assez restreint et se fait souvent par cooptation, les personnes incluses ayant des compétences spécifiques et recherchées pour développer l’infrastructure du collectif – maker chevronné.e, développeur.euse, designer, entrepreneur.euse, journaliste, etc.

Les règles de propriété collective, ensuite, conditionnent un droit de gestion des ressources utilisées par le groupe. À ce titre, on peut traiter le filament de plastique (PLA la plupart du temps) comme une common-pool resource (CPR), ou un « bien commun ». En effet, cette matière première est une ressource non-excluable – à moins d’être en rupture de stock, il n’est pas envisageable d’en refuser l’accès aux makers compte tenu du caractère presque vital attribué à cette ressource dans ce contexte spécifique. Mais il s’agit aussi d’une ressource rivale – les stocks de PLA sont limités, et la question de leur allocation est essentielle puisque leur usage par les un.es en prive les autres. Cependant, contrairement à la plupart des ressources étudiées par Ostrom, le PLA n’est pas d’emblée un commun, puisqu’il est disséminé chez des particuliers qui en ont une propriété privée. Nous avons ainsi pu assister au processus de communalisation de cette ressource, à sa construction sociale comme commun (Harribey 2011). Une première étape a consisté à mettre en commun les stocks personnels des makers simplement en les recensant et en comptant sur elles/eux pour répondre aux commandes du groupe. Puis des cagnottes en ligne ont souvent été mises en place pour renouveler les stocks, désormais communs, de PLA [7]. Les cagnottes illustrent bien le processus de communalisation des ressources et la construction de la propriété commune : d’une gestion par des individus et d’une responsabilité privée, on est passé à une gestion collective – avec la création d’associations par exemple – et à une responsabilité partagée.

Enfin, les règles opérationnelles, qui sont des règles de fonctionnement définissant des manières de faire et d’agir, d’une extrême diversité et adaptées à chaque contexte, sont souvent construites par un processus d’essai-erreur. Elles s’appuient systématiquement, dans notre cas, sur des dispositifs d’auto-évaluation des besoins et des ressources, que ce soit à l’échelle locale ou nationale. On peut aussi identifier des invariants dans les infrastructures techniques qui se mettent en place, notamment pour la logistique, où l’usage de Google sheets, d’Airtables, puis de formulaires en ligne se généralise rapidement.

Si auto-organisation il y a, il convient de rappeler qu’elle ne se fait pas ex nihilo, mais à partir des ressources dont disposent les acteurs, qu’elles soient de nature économique, sociale ou cognitive. Pour mieux saisir d’où viennent les formes organisationnelles observées, la notion de répertoire organisationnel forgée par Elisabeth Clemens à partir de celle de répertoire d’action collective de Charles Tilly (Clemens 1993) pourrait être utile. Les formes organisationnelles existantes, qui structurent la vie des acteurs en dehors du mouvement, constituent un répertoire de ressources dont il est possible de s’inspirer au moment de répondre à la question « comment s’organiser justement et efficacement ? ». Les modèles (patterns) qui vont avoir tendance à s’imposer, sont ceux dont les acteurs sont familiers parce qu’ils y ont été habitués dans d’autres domaines de leur vie. Cette habitude dépend d’une imprégnation propre à un contexte social et à une culture, mais également d’une intériorisation liée aux trajectoires sociales individuelles. Ainsi, la notion de répertoire organisationnel n’implique pas un déterminisme total mais plutôt un recyclage, un ré-investissement de forme à travers de nouveaux arrangements normatifs et organisationnels.

Parmi les répertoires organisationnels repérés lors de notre enquête, nous pouvons détailler celui que l’on pourrait qualifier d’« industriel », dont s’est notamment inspiré le groupe national Visières Solidaires. On retrouve dans les discours des membres une forte valorisation de la productivité, qui se concrétise dans le projet de « fermes d’imprimantes 3D » mis en œuvre par le collectif à la fin du confinement. L’idée des fermes est de centraliser dans un même espace, plusieurs dizaines de machines qui produisent simultanément et en grande quantité. Ce modèle est inspiré de la forme usine, propre au répertoire industriel et répond à une logique productiviste. Il s’impose d’autant mieux que la situation de crise sanitaire fait émerger de nouveaux acteurs venant de ce milieu et non directement de la culture maker. C’est notamment le cas d’Anthony Seddiki, l’initiateur du mouvement, dont le parcours scolaire et professionnel dans l’équipement et la maintenance industrielle a fourni un cadre de référence pour le paramétrage organisationnel de Visières Solidaires.

Il convient cependant de rappeler que Visières Solidaires est un mouvement relativement décentralisé et que chaque zone locale où il est implanté crée son propre modèle organisationnel. Ainsi, certains groupes, comme celui de l’Isère, intègrent à l’organisation industrielle de Visières Solidaires des éléments tirés du répertoire associatif. L’idée est de travailler sur son « environnement proche » en faisant marcher le « bouche-à-oreille » explique une administratrice du groupe, impliquée en temps normal dans le milieu associatif bénévole des fablabs.

Un autre exemple significatif est celui de la plateforme Covid-3D, qui met en relation les offreurs et demandeurs de visières par une interface informatique. Ce modèle reprend le principe de désintermédiation des plateformes du Web, sans son versant commercial puisqu’il est appliqué ici à une activité bénévole sans objectifs de profits. Il s’agit d’un modèle organisationnel de plus en plus présent dans la culture des économies de services, ce qui en fait un répertoire familier pour les acteurs sociaux du XXIe siècle. Parmi une pluralité de formes disponibles, il avait donc une forte probabilité d’émerger, d’autant plus que la situation de confinement était favorable à un appariement numérique.

Les affects d’une action technique : la convivialité attentionnée des makers

En rester au niveau des règles régissant les collectifs et des répertoires organisationnels sous-jacents dans la fabrication de visières ne permet pas de rendre compte des formes de l’engagement personnel des makers. En particulier, au début du mouvement, alors que les divers collectifs n’avaient pas encore formalisé leurs règles de fonctionnement – certains ne les formaliseront jamais – l’initiative individuelle était la règle, avec comme seule limite les ressources informationnelles et techniques disponibles sur Internet et chez soi. Il faut restituer cette atmosphère de tâtonnements techniques, faite d’exploration des solutions existantes sur les sites de partage de fichiers de conception numérique, de tests sur les imprimantes 3D personnelles et d’ajustements éventuels des modèles retenus. Ces tâtonnements se retrouvaient également dans la prise de contact avec les demandeur.euses et la livraison des premières visières produites. Bien souvent, c’est d’abord par des proches et des connaissances travaillant dans le secteur hospitalier que les makers récupèrent des contacts pour réaliser leurs premiers dons de visières.

Cet engagement tâtonnant dans l’action (socio-)technique de fabrication de visières n’a en réalité pas disparu avec l’institutionnalisation de groupes tels que Makers contre le Covid ou Visières Solidaires. Même s’il est vrai que, chacun à leur façon [8], ces groupes de fabrication ont tenté de rationaliser la relation aux demandeur.euses, la prise de commandes, la conception de modèles, leur production et leur livraison, l’engagement personnalisé du/de la maker a rarement été effacé par son inscription dans un collectif auto-organisé. À cet égard, on a beaucoup souligné le caractère exceptionnel de cette « usine géante », de cette « fabrique distribuée » qu’avaient réussi à élaborer les makers en l’espace de quelques semaines ; on s’est émerveillé de leur capacité à concevoir et produire du matériel de qualité, à se coordonner rapidement et efficacement au moyen de Facebook, Slack ou Discord, à collaborer en ligne au moyen de feuilles de calculs et de cartes partagées, etc. Tout cela est vrai mais pointe toujours le fonctionnement de l’entreprise comme modèle de référence, plaquant implicitement ses critères d’efficacité et de productivité sur l’engagement maker. Or, ce n’est pas la seule force de la réaction maker que d’avoir su se hisser à la hauteur de l’exigence d’un « engagement en plan » caractéristique des organisations reposant sur une division stricte des tâches (Thévenot 2006). Il est tout aussi remarquable que dans bien des cas, les makers soient parvenu.es à s’impliquer dans une action technique complexe, tout en maintenant une exigence attentionnée à l’égard du demandeur, avec qui une relation personnelle, qui allait bien au-delà de la seule discussion sur les attributs des visières, était parfois nouée. Pour reprendre le langage de Thévenot, c’est un « engagement familier » qui a souvent présidé à l’action des makers, engagement affectif avec les destinataires donc, traité.es de façon personnelle et non comme des client.es [9] anonymes, mais engagement affectif aussi avec les proches qui ont été largement impliqué.es dans le montage (et parfois dans la fabrication) des visières. Ce régime d’engagement familier, s’il est mesuré à l’aune de l’efficacité quantitative de l’action en plan, c’est-à-dire en termes de nombre de client.es livré.es, de visières produites, ou des spécifications techniques que celles-ci sont capables de remplir, est forcément occulté et diminué. Pourtant, c’est l’engagement dans ce régime d’action du proche, ce régime familier, dont les entretiens nous montrent qu’il a été le plus porteur d’apaisement face à la peur qui régnait les premières semaines, de joie et de reconnaissance quand les soignant.es envoyaient des messages ou des photos de remerciements.

On peut cependant se rappeler que les makers elles/eux-mêmes ont souvent insisté sur leur productivité et leur efficacité. Cette mise en récit laisse au deuxième plan la convivialité de leur collaboration – à l’œuvre en ligne, sur le Discord de Mr Bidouille par exemple, comme dans la réalité bien tangible des centaines d’ateliers de montage de visières et de fabrication de masques partout en France. Elle accorde également peu de place à l’engagement attentionné dans la fabrication de visières, notamment à cette capacité à nouer des liens avec les soignant.es, pourtant étranger.ères à leur monde avant la crise sanitaire. Nous espérons que notre enquête rétablira dans sa grandeur cette convivialité attentionnée de la collaboration des makers au quotidien, et ce d’autant plus que le collectif de sociologues qui en est à l’initiative (et qui signe cet article) en a bénéficié au point d’en adopter certaines méthodes et certains outils.

Quel « monde d’après » pour les makers ?

À partir du mois de mai, la baisse de l’intensité de la crise sanitaire, le déconfinement et la reprise progressive des activités professionnelles changent le contexte de l’engagement maker. Les commandes de matériel ont beaucoup baissé et les collectifs de fabrication doivent se poser la question du devenir de leur activité. De nombreux groupes locaux ont annoncé qu’ils suspendaient leur activité. La plupart ont toutefois maintenu ouverte leur page Facebook, pour des raisons autant pratiques qu’affectives, prenant ainsi acte du risque d’une deuxième vague et tenant compte de l’attachement des membres à ces espaces en ligne. Mentionnons aussi les apéros, repas et barbecues organisés par certains groupes après le déconfinement et qui se sont naturellement imposés pour pallier l’étrange solitude connectée des makers pendant le confinement. Il faut en effet souligner le paradoxe d’une situation de collaboration intense mais toujours à distance, faisant qu’en deux mois, les personnes impliquées sont parfois devenues proches les unes des autres sans s’être pourtant jamais rencontrées. Dans les semaines qui suivent le déconfinement, l’action de certains groupes s’est concentrée sur des projets humanitaires consistant à fournir des visières en Amérique Latine et en Afrique, ce qui a permis de (re)mobiliser une partie des troupes de Visières solidaires et Makers contre le Covid. Toutefois, au fur et à mesure que se constitue cette « filière humanitaire », celle-ci s’appuie de plus en plus sur la ferme d’imprimantes 3D constituée par l’association Visières Solidaires et de moins en moins sur les collectifs de makers à l’œuvre pendant le confinement. Aussi l’association Visières Solidaires est-elle progressivement passée d’un statut de tête de réseau d’une fabrication distribuée à un rôle s’apparentant à celui d’une ONG de fourniture de matériel paramédical.

La crise sanitaire aura été un moment crucial dans l’histoire du mouvement maker. D’abord, par la couverture médiatique exceptionnelle dont ils ont bénéficié, les makers et les fablabs sont désormais mieux identifiés par le grand public, tout comme le sont les usages de l’impression 3D. Ensuite, les pouvoirs publics, en particulier à l’échelon territorial, ont pris conscience des capacités techniques et organisationnelles des fablabs et des tiers-lieux, qu’ils ont souvent soutenus par des dons en urgence qui pourraient préfigurer des subventions plus pérennes. Enfin, pour la structuration du mouvement lui-même, la mobilisation intense de ses parties prenantes (individus et organisations) pendant deux mois, aura permis à de nombreuses perspectives de se cristalliser dans des réseaux et des projets dont certains ont vocation à durer. Ainsi, la fabrication distribuée autour des fablabs, tiers-lieux et autres « manufactures de proximités » [10] est en train de s’imposer comme un nouvel axe de la structuration du mouvement maker, comme en témoigne la tribune publiée le 1er octobre dernier par le collectif Fabricommuns.

De façon plus profonde, la réaction maker à la crise sanitaire illustre la manière dont les sociétés industrielles dites avancées traversent la pandémie. La lenteur des gouvernements dans la fourniture de masques d’abord, a révélé par contraste la capacité des makers à structurer rapidement des collectifs efficaces. Plus encore, là où les États européens ont montré la fragilité de leur dépendance à des chaînes d’approvisionnements mondiales en matériel médical, les collectifs de makers remettaient les liens du proche au cœur de leur modèle. Puis, comme nous l’avons montré dans ce texte, les collectifs de makers sont parvenus à être rapidement efficaces en s’appuyant sur les piliers conjoints de l’auto-organisation et de la convivialité, ce qui représente un contre-exemple saisissant face aux modèles dominants de l’organisation du travail dans la société capitaliste, où hiérarchie, hyperspécialisation et absence de sens contribuent à réduire le travail en miettes.

par Léo Chalet & Victor Chareyron & Maxence Dutilleul & Volny Fages & Émile Gayoso, le 24 novembre 2020

Aller plus loin

Bibliographie

• Elisabeth S. Clemens, « Organizational Repertories and Institutional Change : Women’s Groups and the Transformation of U.S. Politics, 1890-1920 », American Journal of Sociology, vol. 98, n°4, 1993, p. 755-798.
• Garrett Hardin, « The tragedy of the commons », Science, vol. 162(3859), 1968, p. 1243-1248.
• Jean-Marie Harribey, « Le bien commun est une construction sociale. Apports et limites d’Elinor Ostrom », L’Économie politique, vol. 49, n°1, 2011, p. 98-112.
• Elinor Ostrom, « Coping with tragedies of the commons », Annual Review of Political Science, vol. 2(1), 1999, p. 493-535.
• Adélie Ranville, « Mieux comprendre les facteurs de succès de la coopérative avec la théorie de l’auto-organisation avec la théorie de l’auto-organisation d’Elinor Ostrom », RECMA, n°347, 2018, p. 92-110.
• Laurent Thévenot, L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006.

Pour citer cet article :

Léo Chalet & Victor Chareyron & Maxence Dutilleul & Volny Fages & Émile Gayoso, « « Make care » : des visières contre le Covid-19 . Un programme de recherche », La Vie des idées , 24 novembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Make-care-des-visieres-contre-le-Covid-19.html

Nota bene :

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Notes

[1Pour la France, la base de données Europresse recense 3500 articles de presse répondant à la requête combinée (« Makers » ET « Coronavirus ») OU Makers » ET « Covid ») OU fablab » ET « Coronavirus ») OU fablab » ET « Covid ») OU visières » ET « Coronavirus ») OU visières » ET « Covid »), publiés entre le 17 mars et le 11 Mai 2020.

[2Les fablabs, tout comme les hackerspaces ou les makerspaces, sont des lieux de mise en commun de machines, de compétences, et de moyens. Ils sont souvent considérés comme des tiers-lieux, une notion apparue en 1989 dans les travaux de Ray Oldenburg pour décrire un espace et un environnement social interstitiel, entre les espaces domestiques et professionnels.

[3Discord est un réseau social permettant à la fois des réunions « vocales » et des échanges structurés sur le modèle d’un forum.

[4Le chiffrage exact du nombre de makers engagé.es dans ces initiatives est très difficile à établir. Un ordre de grandeur minimal peut être donné par les 9 980 makers inscrit.es sur la plateforme Covid3D.fr.

[5Cette logique, qui explique la majorité de la R&D de cette période, n’exclut pas les tentatives de plateformes explicitement collaboratives, comme le projet JOGL (Just One Giant Lab).

[6À toutes les échelles de l’organisation et à chaque étape les makers ont été confronté.es à un grand nombre de « dilemmes sociaux » - c’est-à-dire des situations dans lesquelles le comportement qui répond le mieux aux intérêts d’un individu est délétère pour le groupe quand chacun l’adopte. Comment se partager les coûts de production et les stocks de matière première (PLA) ? Comment faire tenir l’effort collectif sur la durée ? etc.

[7L’utilisation de cagnottes, qui s’est finalement imposée dans la majorité des collectifs, a fait d’ailleurs l’objet d’une vive controverse, que nous ne détaillerons pas ici, notamment entre les groupes affiliés à Makers contre le Covid et les groupes Visières Solidaires.

[8Une différence notable entre les deux mouvements tient au fait que dans le groupe Makers contre le Covid, la rationalisation de la production s’est opérée à l’échelon local, au sein de chaque groupe départemental, avec peu ou pas d’intervention du niveau national (à l’exception de la question du financement, les administrateur.rices du groupe national ayant fortement déconseillé le recours à des cagnottes), tandis que pour Visières Solidaires de nombreux éléments de rationalisation sont centralisés dans le groupe national.

[9Ce qui a pu devenir le cas une fois automatisée la prise en charge de commande et la livraison, si le/la maker concerné.e ne choisissait pas d’entrer en relation directe avec le demandeur.

[10Nouvelle catégorie de l’action publique introduite au début de l’été 2020 par Patrick Levy-Waitz, président de France-Tiers Lieux, qui a proposé au gouvernement d’intégré à son plan de relance la création de 500 « manufactures de proximité » s’appuyant sur les tiers-lieux et leurs réseaux.

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