En étudiant l’histoire sociale et politique des transidentités en France, Lou Bossis montre que les identités ne naissent jamais seules : elles se forgent aussi dans les luttes, les solidarités et les espaces collectifs.
En étudiant l’histoire sociale et politique des transidentités en France, Lou Bossis montre que les identités ne naissent jamais seules : elles se forgent aussi dans les luttes, les solidarités et les espaces collectifs.
Les travaux consacrés aux transidentités ont longtemps été écrits depuis les institutions qui les ont produites comme objets de savoir : médecine, psychiatrie, droit ou sociologie. L’histoire des personnes trans apparaît alors souvent comme une histoire des catégorisations, des diagnostics et des régulations. Avec Trans et militante. Se forger par la lutte dans les années 1970 et 1980 en France, Lou Bossis propose un déplacement particulièrement fécond : raconter l’histoire des personnes trans depuis leurs engagements militants.
À travers l’étude des mobilisations des années 1970 et 1980, l’ouvrage ne documente pas seulement des trajectoires individuelles ou collectives ; il restitue les conditions historiques d’émergence d’une mémoire politique trans [1]. Partant du constat que cette histoire du militantisme trans était d’une part « morcelée » mais aussi, et plus encore, « oubliée de la mémoire » (p. 19) collective des luttes LGBTIQ, l’auteur propose de nous plonger dans cette histoire en l’inscrivant dans un mouvement historiographique plus large qui vise à resituer les personnes trans dans l’histoire des mouvements sociaux. Longtemps reléguées à des figures marginales ou exceptionnelles, elles apparaissent ici comme des participantes actives des luttes homosexuelles, féministes, révolutionnaires ou liées au travail du sexe. En mobilisant archives associatives, presse militante et témoignages, Lou Bossis montre que les personnes trans n’ont jamais été absentes des mouvements d’émancipation sexuelle et de genre. Elles en ont constitué l’une des composantes, parfois visible, parfois invisibilisée.
L’un des principaux apports de l’ouvrage réside précisément dans cette entreprise de réinscription historique. À rebours de certains discours contemporains qui présentent les revendications trans comme récentes, voire inédites, le livre rappelle l’ancienneté des débats, des alliances et des conflits qui traversent les mouvements LGBTQIA+. Le premier chapitre du livre, consacré au mouvement des gazolines (p. 33) nous rappelle d’ailleurs le terreau révolutionnaire des luttes trans (ainsi que les expériences de violences et de discriminations, que l’auteur nomme « la domination au quotidien » (p. 64), qui marque les existences trans d’alors). Le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) sont ainsi présentés à travers leurs « interdépendance et imperméabilités » (p. 39) avec les mouvements trans naissants dans les années 1970.
On découvre aussi que les controverses actuelles autour des frontières du féminisme ou encore des rapports entre homosexualité et transidentités font écho aux décennies étudiées. Les parallèles qu’offre l’auteur avec les actuels mouvements conservateurs d’exclusion des personnes trans du champ du féminisme et du droit – plus généralement nommés TERF pour « Trans Exclusive Radical Feminist – sont tout à fait judicieux. Ainsi, entre mouvements trans et féministes, « des tensions comme des alliances avaient pourtant bien lieu » (p. 88). Cette profondeur historique constitue sans doute l’une des forces majeures du travail de Bossis.
L’ouvrage est parsemé de très nombreuses illustrations – extraits de revue, affiches, couvertures… – ainsi que d’entretiens et portraits fouillés auprès de militant.e.s trans ayant vécu ces périodes. Mais l’intérêt du livre dépasse la seule restitution archivistique, en ce qu’il permet également d’étudier les processus par lesquels se constitue un sujet politique collectif. Car l’une des questions qui traverse discrètement l’ensemble du texte est la suivante : comment devient-on simultanément trans et militante ? Ou plus précisément : comment les espaces militants contribuent-ils à produire des formes de conscience de soi, de reconnaissance mutuelle et d’identification collective ? À cet égard, le titre du livre est particulièrement éclairant. Le « et » qui relie les termes « trans » et « militante » ne renvoie pas à une simple addition de propriétés. Il désigne un processus de co-construction. Les espaces militants apparaissent comme des lieux où les expériences individuelles peuvent être nommées, partagées et politisées. Les trajectoires relatées dans l’ouvrage montrent que l’engagement collectif ne constitue pas seulement une conséquence de l’identification trans ; il participe également à sa formulation.
Cette perspective invite à lire le livre comme une contribution à une sociologie historique de la subjectivation. Les collectifs étudiés ne se contentent pas de porter des revendications. Ils fabriquent des catégories, produisent des récits communs et offrent des ressources interprétatives permettant aux individus de donner sens à leurs expériences. L’histoire racontée par Lou Bossis devient alors celle d’une mise en commun des expériences de marginalisation et de leur transformation en langage politique. De ce point de vue, le chapitre sur la « construction médiatique des marginaux » (p. 155) nous éclaire avec précision sur ce qui constitue la toile de fond des représentations de l’époque : des personnes trans exhibées comme malades, asociales, marginales et dangereuses. Toutefois, tout au long du livre, l’auteur insiste sur le mouvement de balancier à l’œuvre : si des imaginaires stigmatisants sont produits à l’égard des personnes trans, ces dernières ne demeurent jamais passives et créent, militent, écrivent pour exister. C’est notamment ce qu’offre à la lecture un avant-dernier chapitre consacré à la présence (parfois interstitielle) des questions trans dans la presse gay et lesbienne des années 1970-80 en France.
Cette question apparaît avec une force particulière lorsque l’auteur s’intéresse aux mots utilisés par les acteurs et actrices de l’époque. Les catégories de « travesti », de « transsexuel » ou encore les formes émergentes de désignation identitaire ne sont jamais appréhendées comme des évidences. Elles apparaissent au contraire comme les résultats provisoires de négociations collectives. L’ouvrage rappelle ainsi que les identités ne précèdent pas les mobilisations ; elles se construisent souvent en leur sein. On retrouve également ces interrogations relatives aux catégories identitaires et aux stratégies d’alliance entre travesties, personnes trans (ou « transsexuelles » comme elles se nommaient alors) et travailleuses du sexe. Et l’ouvrage insiste sur « la gestion quotidienne des clients et de l’état » (p. 118) comme expérience fondatrice de l’engagement dans le militantisme trans des travailleuses du sexe, non sans quelques tensions, là encore, pour « se faire accepter dans le mouvement » (p. 129). En offrant à la lecture une description fine de ces tiraillements biographiques et politiques, Lou Bossis met aussi en évidence ce qui relève des raisons objectives comme subjectives des alliances et des tensions intragroupes.
Cette attention portée à la fabrication historique des catégories constitue l’un des aspects les plus stimulants du livre. Elle rejoint les travaux qui ont montré combien les identités minoritaires sont inséparables des contextes sociaux et politiques dans lesquels elles émergent. On soulignera la délicatesse de l’auteur qui, lors de plusieurs encadrés (p. 23 ou p. 195) consacre quelques lignes à l’invisibilité des personnes transmasculines, tant dans les archives que dans la presse de l’époque ; soulignant là une production exhaustive mais surtout éthique, visant à ne pas réitérer des invisibilités.
Le livre ouvre également une réflexion plus générale sur les politiques de la mémoire. Restituer les trajectoires de militantes trans des années 1970 et 1980 ne revient pas uniquement à combler une lacune historiographique (« un édifice de l’oubli », p. 273). Il s’agit aussi de produire des ressources pour le présent. Face aux discours qui présentent régulièrement les transidentités comme un phénomène nouveau ou importé, l’ouvrage rappelle l’existence d’une histoire française des mobilisations trans. Face aux actuels discours de haine, l’histoire convoquée ici se présente comme une promesse de diffusion « au-delà d’un nombre restreint de personnes » (p. 272) – universitaires ou archivistes – afin de construire une histoire commune, des représentations, des filiations communes. Cette opération de transmission constitue un enjeu scientifique autant que politique.
On pourra certes regretter que certaines dimensions demeurent relativement peu explorées. Par exemple, les variations territoriales des expériences militantes apparaissent bien souvent en arrière-plan. Ainsi, la forte centralité des espaces militants parisiens laisse ouverte la question des engagements développés dans d’autres contextes géographiques. Ces limites tiennent toutefois largement à l’état des archives disponibles et doivent davantage être comprises comme des pistes de recherche futures que comme des faiblesses de l’ouvrage.
Trans et militante ne constitue pas seulement une histoire des mobilisations trans. Le livre propose une réflexion plus large sur la manière dont des expériences individuelles deviennent des causes collectives, dont des catégories se stabilisent et dont des mémoires minoritaires se construisent. En ce sens, l’ouvrage de Lou Bossis participe pleinement à l’écriture d’une histoire sociale et politique des transidentités en France. Il rappelle surtout que les identités ne naissent jamais seules : elles se forgent aussi dans les luttes, les solidarités et les espaces collectifs qui leur donnent sens.
par , le 16 juin
Arnaud Alessandrin, « Comment former une cause collective », La Vie des idées , 16 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Lou-Bossis-Trans-et-militant-e-s
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[1] Le livre, issu de son mémoire de Master 2, a reçu le prix Mnémosyne qui récompense depuis 2003 les travaux consacrés à l’histoire des femmes et du genre.