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Lettres d’une fille-mère

À propos de : Jean-François Laé, Une fille en correction. Lettres à son assistante sociale (1952-1965), CNRS Éditions


Au sein des institutions où on les plaçait dans les années 1950, les mères célibataires, marginalisées et réprimées, avaient parfois l’occasion de retisser du lien. C’est ce lien que recrée le sociologue Jean-François Laé à travers la correspondance d’une « fille-mère » avec son assistante sociale.

Le dernier livre de Jean-François Laé poursuit un travail mené depuis plus de quinze ans sur les archives ordinaires de notre monde contemporain : correspondances, journaux personnels, écrits professionnels, jurisprudences du travail... Archives « faibles » qui contiennent une matière sensible et « des pratiques minuscules », dit-il. Elles ne sont pas reconnues, souvent invisibles, délaissées, oubliées sur les étagères des caves d’institution, retrouvées dans des greniers ou vendues en vrac dans des brocantes. Jean-François Laé nous fait pénétrer ici dans le monde de la protection de l’enfance et de l’adolescence des années 1950, au travers d’une abondante correspondance entre une assistante sociale et l’une de ces jeunes filles isolées, enceintes par accident, placées en institution pour « correction », éloignées de leur famille et de leur milieu. Elles avaient gravement fauté, disait-on.

Mais dans Une fille en correction, il n’est question ni d’une histoire d’amour ni d’un « beau cas » d’archive, encore moins d’un témoignage historique. Entre Micheline et son assistante sociale vont se nouer des liens intenses que l’auteur restitue en articulant une ethnographie des écritures, une sociologie de la maternité et une narration presque cinématographique. Le texte articule la correspondance en tant que telle – matière première qui nous est abondamment donnée à lire – ; la description des lieux – à travers une documentation très précise sur l’Avignon des années 1950, le travail dans les champs, la vie quotidienne dans une maison maternelle ; enfin, le récit de Jean-François Laé, qui les confronte à son expérience personnelle. C’est sans doute ce croisement des registres qui donne un ton intimiste, un rythme à ce voyage où l’on est sans cesse dedans et dehors, entre ordre et désordre.

Survivre quand on est fille-mère

Dans sa correspondance avec Odile, son assistante sociale, Micheline écrit, exprime et interpelle le monde qui l’entoure avec une grande détermination. Il s’agit pour elle d’accéder au minimum de ressources qui lui permettraient de survivre et d’accueillir « malgré tout » son enfant à naître. Contre sa mère, contre le géniteur qui a disparu, contre sa réputation de « sale traînée ». Elle le fait avec délicatesse et vigueur, et sait manier l’écriture pour faire passer les émotions suscitées par la violence et l’arbitraire de sa situation. Elle parcourt plusieurs établissements, se plaint de la dureté des relations, des vols et autres méfaits : l’occasion pour Jean-François Laé d’entremêler des « reconstitutions » à ses expériences de jeune éducateur à la fin des années 1960 : il a connu ces châteaux où l’on plaçait les jeunes en « grandes difficultés ». Il reconnaît les odeurs et ambiances qui imprégnaient les dortoirs, les couloirs et les cuisines. On sent la cire des parquets à plein nez ! Par là même, il restitue les strates d’écriture, les « plis narratifs » et la force des « mots d’en bas » utilisés par Micheline. Ils nous éclairent sur la condition des jeunes « mères célibataires » alors exposées au discrédit et aux mesures de redressement. Il fait revivre les amours et les haines, les corps menaçants et menacés, les violences et blessures intimes résultant d’un avortement escamoté, un « rapt de séduction », disait-on alors pour évoquer le viol. Les filles regardent un ventre qui renvoie pour elles à un insupportable événement ne leur appartenant pas : « Ce n’est pas à moi » entend-on entre les lignes de Micheline ! « Je l’abandonnerai si vous m’abandonnez ». Et sa mère de répliquer, dans une terrible lettre de cachet à l’adresse du tribunal : « de toute façon elle ne pourra pas le garder ni moi non plus ». Pas de langue de bois, pas d’euphémisme, le lecteur ou la lectrice sont pris aux tripes par cette extraordinaire violence, et par l’absence des pères. Ce n’est pas faute de les avoir recherchés ! La recherche impossible de paternité masque cette violence. Tout est habilement verrouillé.

Dans cette histoire, on ne peut s’empêcher de penser à toutes les femmes réduites au silence après « cet accident » qui fait bifurquer la vie. Comme elles, Micheline a connu la jeunesse difficile des enfants de milieu modeste ; le travail harassant à 15 ans dans les champs : le ramassage des fraises, le travail dans les conserveries, le portage des cageots... Elle a très tôt « le cou cassé, les mains fatiguées ». Mais elle a passé le certificat d’études, un exploit pas courant pour les filles de sa condition. Malgré son dénuement et son isolement, elle dispose d’une forte capacité de résistance et d’interpellation ; sa démarche et sa prise de parole témoignent pour d’autres, restées invisibles, comme sa copine Rose dont elle parle dans plusieurs de ses lettres. Après des débuts difficiles, les lettres de Micheline à Odile deviennent vite intimes, sensibles, traversées d’affects ; elles nous livrent de précieuses indications sur les conditions objectives d’existence des « filles-mères » de milieu populaire, alors souvent « mises à la rue » : apprentissage forcé de tel métier, injonction à mettre l’enfant en pouponnière, mise en service de femme à tout faire au domicile de la bourgeoisie. La tutelle se poursuit bien au-delà de l’âge de la majorité.

Le cercle des femmes

C’est ainsi que Micheline est encerclée par de multiples figures féminines (sa mère, les travailleuses sociales, les nourrices, quelques paroissiennes, l’ordonnance de justice, la maison maternelle) qui alimentent jugements et réputations et réduisent son corps à un « ventre déviant ». Les moindres écarts sont interprétés comme les attributs des « mauvaises filles » (la documentation rassemblée dans Mauvaises filles, de Véronique Blanchard et David Niget complète bien cette correspondance). La confiance s’instaure entre Odile qui, au début avait tendance à incriminer Micheline, et cette dernière, qui lui ouvre finalement une fenêtre de relation et d’expression qu’elle investit avec l’énergie du désespoir. Ce sera, dit J.-F. Laé, la base d’un « dispositif féminin », c’est-à-dire d’un agencement de forces qui emprunte la figure du « marrainage » associant les affects, l’empathie et le care. Une relation dégagée des liens de filiation classiques, mais aussi des finalités de contrôle de l’institution.

Jean-François Laé analyse les ambivalences de cette « maternité sociale » qui s’instaure sous l’égide de la protection de l’enfance : un « emboîtement de maternités – biologique, morale et d’autorité » – animé par un « réseau d’attention », une « ronde institutionnelle ». Grâce à l’inflexion que lui donne Odile, certaines des attentions vont permettre à Micheline de sortir de la « sexuation des codes » qui l’incite à se déposséder de son intimité et de sa maternité. On peut dire que ce cercle de « maternité sociale » autour des femmes pauvres est un cordon socio-sanitaire d’autant plus redoutable qu’il est discret.

Ce travail nous fournit en outre de précieux éléments d’analyse sur la « mémoire vive de l’expérience professionnelle » des actrices des services sociaux engagées « corps et âme » dans ce type d’accompagnement, avec celles qui choisissent la proximité, le soutien et le partage : assistante sociale, assistante de justice, etc. Odile apparaît progressivement comme une professionnelle moderne, même si elle reste attachée aux valeurs fondatrices de la protection et de la rééducation. Célibataire, elle fait du sport, est proche de l’éducation populaire et s’engage pour ré-affilier la mère et sa fille Corinne. Elle s’écarte pour cela de ses fonctions professionnelles, avec de petits gestes qui témoignent des affects engagés : la médiation avec la mère, le jeu avec les institutions, les attentions et aides matérielles (confection de layette pour la petite Corinne), le soutien moral. Et surtout en acceptant d’être la marraine pour le baptême de la petite. Avec ce nouvel attribut, son autorité bienveillante augmente. Le chapitre consacré aux nourrices montre l’ambivalence de la position de ces intervenantes dans le cadre d’une politique fondée sur le contrôle et la défiance.

Stratégies de résistance

La correspondance fait également apparaître les savoir-faire et ruses engagées par les filles placées (comme Micheline) pour supporter la charge de la « mauvaise réputation » et se créer, malgré les surveillances et la précarité de condition, des recoins d’intimité et des ressources de confrontation. Elles « ne décolèrent pas », « crient à tue-tête, se débouillent comme elles peuvent, se cachent pour accoucher », afin qu’on ne leur enlève pas leur enfant. À l’instar d’Albertine Sarrazin, romancière écrivant à cette même époque, évoquée dans le texte, Micheline doit se métamorphoser pour retrouver une consistance.

Elle revendique, réclame des aides, refuse ce statut de « mauvaise fille » et aspire à de « jolies choses » : des draps, du tissu, de l’argent. Elle fugue très tôt pour ne pas se sentir enfermée ; puis elle disparaît de la correspondance. Le sociologue ne se laisse pas décourager et part à sa recherche. Il la retrouve, cinq ans plus tard, transformée : mariée, mère de famille, apaisée.

Finalement, la force d’évocation de l’écriture tient dans cette épaisseur sensible introduite par le sociologue-narrateur qui s’immisce dans l’intimité de la relation : les petits moteurs des affects se trouvent animés, comme dans un film, alimentés parfois par son imagination : des suppositions, du probable. Il semble assister au baptême de la petite Corinne, et dit à l’oreille de Micheline : « il faut tenir ! ». La reconstitution méticuleuse des lieux, événements, pratiques sociales et culturelles de l’époque lui permet de montrer comment les « petites choses » peuvent devenir des « ressorts » et les moindres paroles des « petits vacarmes ».

Privées de visages, rendues méconnaissables sous les coups, plus anonymes encore que des étrangères du bout du monde, ces femmes relèvent la tête et retrouvent une figuration possible dans ce livre qui dialogue notamment avec nombre de travaux d’historiens comme ceux d’Ivan Jablonka, qui a fait l’histoire des enfants abandonnés, ou de Véronique Blanchard et David Niget sur les « mauvaises filles », précédemment cités, ainsi qu’avec ceux de Michel Foucault, Erving Goffman, Gilles Deleuze, Robert Castel, Arlette Farge, Philippe Artières. Ce mixage s’inscrit dans le courant de la sociologie narrative où, aux côtés d’autres chercheurs, Jean-François Laé cherche à rebattre les cartes des archives du quotidien.

Jean-François Laé, Une fille en correction. Lettres à son assistante sociale (1952-1965), préface de Philippe Artières, CNRS Éditions, 262 p., 22 €.

Pour citer cet article :

Patricia Bouhnik, « Lettres d’une fille-mère », La Vie des idées , 14 novembre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Lettres-d-une-fille-mere.html

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par Patricia Bouhnik , le 14 novembre