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Recension Histoire

Les silences de l’histoire

À propos de : Mark Mazower, What You Did Not Tell. The Russian Past and the Journey Home, Other Press


De l’empire tsariste à l’Angleterre des années 1960, Mark Mazower réfléchit au destin de l’Europe à travers l’histoire de sa famille, issue de l’émigration juive de Russie. Un portrait sensible, marqué par la fidélité au socialisme, l’expérience de l’exil, puis l’intégration à la société anglaise.

Spécialiste de la Grèce et des Balkans, Mark Mazower compte parmi les historiens les plus renommés de l’Europe au XXe siècle. Après s’être attelé, dans ses travaux récents, à une relecture critique des origines de l’ONU et à une histoire des projets de « gouvernement du monde » depuis 1815, son dernier livre invite à une nouvelle traversée du XXe siècle, non plus sous l’angle de la synthèse comme il le fit, il y a près de 20 ans, dans le Continent des ténèbres, mais en suivant l’itinéraire de sa propre famille. C’est après le décès de son père, Bill (1925-2009), que l’historien s’est décidé à explorer, à partir d’archives personnelles et publiques, les trajectoires sinueuses des Mazower sur deux générations, qui nous emmènent de l’empire russe de la fin du XIXe siècle à l’Angleterre de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Bien que Bill et son père, Max (1874-1952), soient les deux personnages centraux du livre, l’enquête s’appuie sur une galerie de portraits, qui témoignent de la diversité des destins et des choix individuels face aux tumultes de l’histoire, au milieu des révolutions, des guerres et des violences totalitaires. À travers l’histoire des siens, Mark Mazower redonne vie à tout un monde, celui des Juifs de Russie, engagés à gauche sans être bolchéviques, qui trouvèrent refuge à Londres ou ailleurs durant l’entre-deux-guerres, sans couper les liens avec ceux qui, restés sur place, subirent de plein fouet les tragédies des années 1930 et 1940.

Aux origines était le Bund

Le grand-père de Mark Mazower, Max, était issu d’une famille juive de Russie, installée, comme des millions d’autres Juifs, dans la « Zone de résidence » où l’empire tsariste les confinait. Sa jeunesse (il a grandi à Grodno, à environ 200 kilomètres de Vilnius) est marquée par la recrudescence des pogroms après l’assassinat d’Alexandre II en 1881. Très jeune, Max s’engage au sein du Bund, une association socialiste juive à mi-chemin entre le parti et le syndicat, créée en 1897 en Lituanie, en Pologne et en Russie. Ni sionistes ni bolchéviques, les bundistes promeuvent l’organisation autonome des travailleurs juifs, pour la défense de leurs droits économiques, la lutte contre les violences antisémites et la préparation de la révolution socialiste. Le Bund construit en quelques années un puissant réseau transnational de solidarités, qui bénéficie du soutien, moral et financier, de milliers de Juifs partis vivre en Europe occidentale, aux États-Unis ou en Argentine. Max en est l’un des membres les plus actifs à Vilnius, où il imprime des journaux clandestins, distribue des tracts, délivre des faux papiers aux militants pourchassés par les autorités tsaristes. Il est lui-même surveillé de près par l’Okhrana, la police secrète du régime, et plusieurs fois arrêté. Lorsqu’éclate la révolution de 1905, il est chargé de coordonner les actions du Bund à Lódz (en Pologne). Le retour à l’ordre l’envoie en Sibérie en 1907. Après s’être échappé, il décide de travailler pour une compagnie anglaise, la Yost Typewriter Company, qui exporte des machines à écrire. Pendant 10 ans, il fait des allers-retours entre l’Angleterre et la Russie, une couverture idéale pour ses activités clandestines.

Porteuse d’immenses espoirs, la révolution de 1917 place les bundistes dans une position inconfortable, surtout après la prise de pouvoir par les Bolchéviques. Leurs relations avec ces derniers sont en effet orageuses depuis le début du siècle. La révolution occupe, de fait, une place très limitée dans l’ouvrage. Se sachant menacé, Max décide de quitter définitivement la Russie en 1920, à l’exception de quelques voyages d’affaires ultérieurs. Commence alors sa seconde vie, en Angleterre, durant laquelle il ne parlera presque jamais de ses engagements passés, même à ses proches. Ses silences donnent au livre son titre et imprègnent l’ensemble de ses pages. Face à tant d’énigmes et de non-dits, l’historien explore de multiples pistes, s’interrogeant par exemple sur la possibilité que son grand-père ait pu être un espion, à la solde de la Russie soviétique ou de l’Angleterre, sans pour autant trouver aucun document venant corroborer ces hypothèses.

L’héritage du Bund ne disparaît pas pour autant : à Londres, dans les quartiers de Hampstead Heath et de Highgate, se retrouvent de nombreuses familles juives de Russie, souvent liées aux milieux bundistes, menchéviks ou anarchistes, qui ont vibré d’espoir en 1917, puis rapidement déchanté. Le quartier accueillait déjà, au XIXe siècle, les grands noms de l’exil politique européen, de Karl Marx, dont la tombe se trouve au cimetière de Highgate, à l’anarchiste Pierre Kropotkine. Les sociabilités d’exil se prolongent durant l’entre-deux-guerres : l’historien découvre ainsi au détour de son enquête les liens d’amitié qui unissaient ses grands-parents à la célèbre militante anarchiste américaine, d’origine russe elle aussi, Emma Goldman (1869-1940). L’esprit d’entraide et de solidarité qui caractérisait l’association bundiste continue d’imprégner ce petit bout de Russie juive transposé à Londres, où beaucoup correspondent avec les militants et les parents restés sur le continent. Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est de Londres que l’un des leaders du Bund, Shmuel Zygielboym, tente, en vain, d’alerter les autorités alliées sur l’extermination des Juifs européens. Malgré l’éloignement, malgré les échecs, ces « vaincus » de l’histoire, comme les appelle Mark Mazower, sont toujours restés fidèles aux valeurs socialistes qui les animaient depuis la fin du XIXe siècle, à équidistance des Bolchéviques et des sionistes, dont les projets triomphent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Destins croisés

Plutôt que de prolonger en ligne directe cette exploration généalogique, en passant de la vie de son grand-père à celle de son père, l’historien consacre toute la partie centrale de son livre à retracer les parcours des divers membres qui gravitèrent autour du foyer fondé par Max et sa femme Frouma Toumarkine, qu’il rencontra lors d’un voyage en Russie, puis épousa à Londres en 1924. Leur unique fils, Bill, naît l’année suivante. L’histoire familiale se complique cependant, car Max et Frouma avaient chacun un enfant d’une précédente union, du temps où ils vivaient en Russie. Si bien que le père de Mark Mazower avait un demi-frère, André, et une demi-sœur, Ira, qui ont toujours été présents dans le paysage familial, tout en y restant à la marge. Ces deux personnages, que l’historien a toujours connus sans pouvoir percer leurs mystères, renvoient à la décennie obscure qui précède l’arrivée des Mazower à Londres, entre la fin des années 1900 et le déclenchement de la Révolution.

Le demi-frère André est sans doute la figure la plus énigmatique de ce tableau familial, la plus en rupture, aussi, avec l’héritage paternel. Son parcours et ses engagements, après sa jeunesse anglaise, sont en effet la négation de tout ce pour quoi Max s’était battu au sein du Bund : installé en Espagne après la Seconde Guerre mondiale, franquiste et monarchiste fervent, André se fit connaître dans les années 1960 par la publication de pamphlets antisémites, très appréciés des milieux complotistes et nationalistes. Un tel gouffre idéologique au sein d’une même famille amène l’historien à sonder les raisons politiques, familiales et psychanalytiques qui ont pu conduire ce personnage à une telle détestation de soi et de son père. À la fin de sa vie, André en vint même à remettre en cause l’histoire familiale, se disant convaincu que Max ne pouvait être son père biologique.

Patiemment, Mark Mazower s’efforce d’éclaircir les conditions dans lesquelles André naquit à Paris en 1909, de la liaison éphémère que Max entretint avec une militante russe, Sofia Krylenko. Après leur séparation, André fut envoyé en Angleterre et confié aux bons soins d’une famille d’enseignants quakers, pendant que Max effectuait de longs voyages en Russie pour le compte de la Yost Typewriter Company. La mère d’André, Sofia Krylenko, décida quant à elle de rester en Russie, même après la Révolution de 1917. Loin de renoncer à son militantisme, elle demeura une fervente socialiste, très critique vis-à-vis des Bolchéviques, bien que son frère, Nicolai, devînt un haut dignitaire du régime. Tous deux furent emportés par les purges staliniennes : le premier fut exécuté, la seconde internée dans un hôpital psychiatrique. En comparant le destin de Sofia, restée en Russie, et celui de Max, parti en Angleterre, l’historien mesure toutes les implications du choix que fit son grand-père, pour lui et pour sa descendance : le renoncement au militantisme fut le point de départ de l’histoire de cette famille anglaise issue de l’émigration juive.

Une autre famille restée en Russie émerge de ce monde disparu lorsque l’historien s’intéresse à sa grand-mère, Frouma Toumarkine. Elle aussi avait eu une première fille, Ira, avec un médecin-officier de l’armée tsariste. Comme les Mazower, les Toumarkine baignaient dans la culture socialiste juive, en marge du bolchévisme. Là encore, le destin des membres de la famille bascule dans les années 1930, face à la violence des purges staliniennes. Quant à la jeune Ira, comme André, elle conservera durant toute sa vie une part de mystère, menant une vie mondaine, en apparence frivole quoique non dénuée de gravité, comme l’illustre sa fin tragique.

Toute l’entreprise de Mark Mazower consiste à s’intéresser aussi bien à ceux qui partirent de Russie qu’à ceux qui restèrent. Les deux frères de Max et leurs familles font partie de ces derniers. L’un d’entre eux, Zachar, est à Vilnius en 1941, lorsqu’arrive la Wehrmacht. La famille disparaît, sans que l’on sache quelles furent les conditions exactes de sa mise à mort. L’historien note toutefois que ce drame de la Shoah ne fut jamais très présent dans la mémoire familiale, Max ne s’étant jamais vraiment épanché sur le devenir de ses frères après son départ de Russie.

Le refuge londonien

Tout le dernier tiers du livre est consacré au portrait du père de Mark Mazower, en particulier à sa jeunesse, au carrefour des valeurs de solidarité de la diaspora juive et de l’ethos, pragmatique et réservé, de la classe moyenne anglaise. Bill adopte peu à peu le style et les codes de l’éducation britannique, à l’école, à Oxford et pendant son service militaire. Lors de la Bataille d’Angleterre, il est évacué vers une ville côtière du Somerset, où il vit séparé de ses parents jusqu’à son entrée à Oxford en 1943. Il est ensuite mobilisé en 1945, envoyé en Allemagne, puis reprend ses études à la fin des années 1940. Comme son père, il se voue au socialisme et se passionne pour les idées d’Harold Laski. Très engagé, il choisit néanmoins de rejoindre une entreprise dans laquelle il travaillera toute sa vie. L’année de son entrée dans la vie professionnelle coïncide avec la mort de son père.

Loin d’héroïser son grand-père ou son père, Mark Mazower s’émeut de leur capacité à épouser la vie anglaise, à s’installer et à surmonter les vicissitudes de l’histoire, pour bâtir le cadre familial à l’intérieur duquel lui-même a pu vivre une jeunesse heureuse, après sa naissance en 1958. Il respecte les silences de son grand-père, qui fit le choix de ne jamais s’étendre sur son passé militant, et confie son admiration pour la modestie et le pragmatisme de son père, davantage préoccupé par la construction du bonheur familial que par une soif de reconnaissance ou de réparation, ce que l’histoire de sa famille aurait pourtant pu justifier. Mazower laisse toute leur place aux silences et aux accommodements, livrant au passage un regard mélancolique sur le Londres de son enfance, qui permit à tant d’exilés de reconstruire leur vie et celle de leurs descendants, à l’abri des parcs et des allées de la colline de Highgate.

La retenue que l’auteur salue chez son père est aussi celle qui imprègne l’écriture de son livre, qui préfère le portrait sensible, mais sans pathos, à la démonstration historique. Il se distingue, à ce titre, d’autres ouvrages du même type qui relèvent d’un genre littéraire à part entière (on parle, aux États-Unis, de « third-generation literature »), auquel se rattachent, parmi d’autres, les essais de Daniel Mendelsohn, d’Edmund de Waal, d’Ivan Jablonka ou, plus récemment, de Philippe Sands. Le lecteur peut parfois y trouver la source de quelques frustrations : l’historien dévoile, paradoxalement, assez peu les conditions et les matériaux de son enquête, même si l’on comprend, entre les lignes et dans les remerciements situés à la fin du livre, qu’il s’est appuyé sur des entretiens menés avec son père avant la disparition de celui-ci, sur des correspondances familiales et sur les documents trouvés dans plusieurs fonds d’archives, en France, en Russie, en Angleterre ou à New York.

Plutôt que de faire à tout prix parler les silences de l’histoire, Mark Mazower médite sur la manière dont l’engagement public et le bonheur privé s’entrecroisent, refusant de célébrer une forme de vie bonne plutôt qu’une autre. La vie des Mazower n’épuise pas tout le XXe siècle, mais elle en offre une traversée riche et diversifiée, tissée d’espoirs et de désillusions, d’échecs et de reconstructions, depuis les élans révolutionnaires des Juifs de Russie à la fin du XIXe siècle, jusqu’aux heures plus paisibles de l’Angleterre du Welfare State et de l’ascension sociale qu’elle rendit possible dans les années 1950-1960.

Recensé : Mark Mazower, What You Did Not Tell. The Russian Past and the Journey Home, New York, Other Press, 2017, 336 p.

Pour citer cet article :

Nicolas Delalande, « Les silences de l’histoire », La Vie des idées , 23 mai 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-silences-de-l-histoire.html

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par Nicolas Delalande , le 23 mai