Comment dépasser la double impasse du socialisme d’État et du capitalisme de marché ? Pour Lea Ypi, revenir à Kant et aux Lumières constitue une perspective afin de refonder la liberté comme responsabilité sociale, et pour ouvrir un horizon cosmopolite contre l’autoritarisme du profit.
Invitée du Collège de France pour l’année 2025-2026 dans le cadre de la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures, Lea Ypi pose un diagnostic sans appel sur notre époque. Partant de son expérience singulière de l’effondrement du communisme en Albanie, elle décrit la manière dont les promesses de liberté associées à l’arrivée du capitalisme se sont heurtées à de nouvelles formes d’oppression « horizontale », dans un monde où tout se marchande et où les relations humaines se transforment en transactions économiques. Consacrant son cours à l’idée de « socialisme moral », elle part d’un constat : les sociétés libérales ont progressivement vidé le concept de liberté de sa substance, la réduisant à une succession de choix individuels sans cesse conditionnés par la publicité, les algorithmes et la logique du profit. Une liberté de choix qui ne s’interroge plus sur les conditions mêmes de ces choix.
Lea Ypi propose dès lors de renouer avec l’héritage des Lumières pour repenser le socialisme sur des bases morales. Le projet de socialisme moral s’inscrit en opposition à la fois au socialisme d’État du XXe siècle, dont elle a vécu l’oppression et la fin, et au socialisme démocratique, resté prisonnier du cadre national pour répondre aux défis de la mondialisation sur le mode de l’accommodement. En revisitant une tradition philosophique méconnue, celle des néokantiens et austro-marxistes du début du XXe siècle, elle montre comment l’impératif catégorique de Kant – « ne jamais traiter autrui simplement comme un moyen » – ne saurait tout simplement être réalisé dans une société capitaliste. Cette exigence morale, appliquée aux migrations, aux inégalités ou à la construction européenne, invite à dépasser les cadres nationaux pour penser un véritable projet cosmopolite.
Philosophe et politiste albanaise, Lea Ypi est professeure de théorie politique à la London School of Economics. Spécialiste de Kant, elle travaille à refonder une théorie politique qui concilie les exigences de liberté individuelle et de justice sociale. Elle est l’autrice de Global Justice and Avant-Garde Political Agency (Oxford University Press, 2011) et de The Architectonic of Reason (Oxford University Press, 2021). Son livre autobiographique Enfin Libre. Grandir quand tout s’écroule (Seuil, 2022) faisait le récit de son adolescence entre chute du communisme et espoirs déçus du capitalisme. Cette exploration autobiographique nourrit également le roman Indignité (Calmann-Lévy, 2026), dédié à la jeunesse de sa grand-mère. Elle occupe en 2025-2026 la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les culturesdu Collège de France, en partenariat avec le ministère de la culture.
Prise de vue & montage : A. Suhamy.
La Vie des idées : Vous avez entamé votre cours en parlant de l’« âge de la déraison ». Par quoi se caractérise-t-il et en quoi la philosophie des Lumières peut-elle répondre à ce contexte ?
Lea Ypi : L’âge de la déraison est le contraire de l’âge de la raison, qu’on appelle aussi les Lumières. Les Lumières ont été définies par le philosophe allemand Emmanuel Kant comme la sortie de l’être humain d’une tutelle dont il est lui-même responsable. C’est un âge qui essaie d’émanciper les êtres humains de l’autoritarisme et des croyances aux dogmes.
Je pense que ces croyances dogmatiques définissent beaucoup de phénomènes de notre époque : qu’il s’agisse des influenceurs sur les réseaux sociaux, du pouvoir ou des pouvoirs économiques qui définissent la vie politique, de politiciens qui ne pensent qu’à leurs intérêts personnels quand ils définissent les politiques publiques, ou encore du retour des perspectives de guerre.
Je pense que tout ça peut être compris avec le terme « déraison » parce qu’il s’agit d’une irrationalité profonde de la politique. Les Lumières peuvent donc nous aider à repenser comment trouver le courage de penser par soi-même.
La Vie des idées : Pour construire une alternative, vous partez d’un double échec, celui du socialisme d’État et celui du capitalisme, qui trahissent tous deux l’idée de liberté. En quoi cette « liberté des Lumières » se distingue-t-elle de la liberté réduite à des choix limités telle que vous la critiquez (à l’instar, par exemple, de Sophia Rosenfeld) ?
Lea Ypi : Oui, il s’agit d’une double trahison. La trahison du socialisme d’État, du socialisme réel, par rapport à l’idée de socialisme qui se proposait de dépasser les limites du capitalisme et de réaliser une idée de liberté pour tous. On voit que les socialismes d’État ont été une forme d’oppression par les partis et les bureaucraties, où les idéaux de liberté qui caractérisaient les mouvements socialistes en opposition au capitalisme n’ont pas été réalisés.
D’un autre côté, après la chute des pays communistes, on a vu un retour au capitalisme sans limites, où le pouvoir économique concentre tout, où on a un retour politique à l’austérité, où les partis sociaux-démocrates perdent la conception d’émancipation sociale qui caractérisait le socialisme et se contentent de penser à la réalisation juridique du capitalisme, à faciliter le profit de quelques-uns. C’est donc aussi un système où on ne trouve pas la possibilité de réaliser la liberté pour tous.
Je pense que la liberté des Lumières, la liberté de la raison, est une liberté qui essaie de lier l’individu au social, au collectif. C’est une liberté comprise comme responsabilité morale, et pas seulement comme liberté de l’égoïsme qui s’érige en système, comme on le trouve dans les systèmes capitalistes.
La Vie des idées : Vous proposez une alternative que vous nommez « socialisme moral ». En quoi consiste-t-elle ?
Lea Ypi : Le socialisme moral est un effort pour repenser le monde en trouvant l’inspiration dans la philosophie des Lumières, tout en portant une critique soit du capitalisme, soit du socialisme d’État. C’est un effort pour penser la liberté et radicaliser notre conception de la liberté, en pensant aux conséquences sociales de cette critique des Lumières.
On peut parler de socialisme moral, comme on peut parler de libéralisme égalitaire ou de démocratie radicale – et si certaines personnes ne sont pas à l’aise avec le terme « socialisme », ce n’est pas très important. L’important est de diagnostiquer les mêmes problèmes et de voir la même direction de changement. Pour moi, le socialisme moral est un projet qui revient à la conception de la liberté comme responsabilité morale et sociale, et qui trouve une nouvelle façon de penser le monde, une façon qui dépasse les limites du capitalisme et du socialisme d’État.
La Vie des idées : De quelle manière s’enracine-t-il dans les Lumières et comment répondre à ceux qui y verraient une déformation de Kant par le prisme de Marx ?
Lea Ypi : La philosophie des Lumières est une philosophie pour penser la crise. Les Lumières sont une époque de grandes transformations scientifiques et technologiques, mais aussi le temps d’une crise de l’autorité et d’un effort pour revenir à la morale et à la raison comme centre de tout, en comprenant que la raison est soit la source de toute erreur, soit la source de l’espoir. Je pense aussi que pour les Lumières il n’est pas seulement question d’idées abstraites, c’est aussi une philosophie sociale.
Le socialisme moral a une tradition philosophique qui a été écrasée par le socialisme d’État du XXe siècle. C’est un effort pour récupérer cette tradition perdue, avec des figures très importantes dans la philosophie allemande du début du XXe siècle, qui s’inspiraient de la pensée de Kant et qui nous font voir qu’il existe une critique de la société capitaliste influencée par la conception morale kantienne. En Allemagne, on trouve cela dans la pensée d’Hermann Cohen, des néokantiens comme Paul Natorp, ou d’Eduard Bernstein. En Autriche, il s’agit de ce qu’on appelle les marxistes autrichiens : Max Adler, Otto Bauer, Karl Renner. Là aussi, il s’agit de faire comprendre comment la conception morale kantienne – et l’une des formulations les plus importantes de l’impératif catégorique, qui est de ne jamais traiter les autres êtres humains simplement comme des moyens, mais toujours comme des fins en soi – ne peut pas être réalisée dans une société capitaliste. Une société motivée par le profit, où la tendance principale est de traiter tous les êtres humains comme des moyens, comme source de données numériques, comme quelque chose qu’on échange pour le profit. Il s’agissait donc pour les socialistes moraux de tirer les conséquences de cette pensée kantienne pour la critique de la société.
La Vie des idées : Vous insistez sur le fait que la philosophie des Lumières permet de surmonter la déraison contemporaine. Concrètement, comment cette grille de lecture nous aide-t-elle à analyser les phénomènes politiques actuels ?
Lea Ypi : La philosophie des Lumières essaie de comprendre comment la déraison se fait institution politique, comment l’autoritarisme naît et comment on peut le surmonter. À l’âge des Lumières, cela prenait la forme de l’autoritarisme de la religion ou de la monarchie. Mais à notre époque, cela prend la forme de l’autoritarisme du marché, des tendances sociales qu’on adopte sans réfléchir, et aussi d’un autoritarisme de la politique qui ne donne pas d’alternative de système.
Le socialisme moral est une vision d’alternative pour un monde globalisé où se manifestent les limites soit du capitalisme, soit de l’État-nation. Il s’agit d’inscrire cette perspective de changement dans un contexte cosmopolite et de paix, où il importe de produire un effort pour changer les institutions : soit pour contrôler le marché d’un point de vue démocratique, soit pour comprendre qu’il n’est pas possible de contrôler le marché seulement avec les États-nations.
Là encore, les Lumières nous aident, parce que la philosophie des Lumières était une philosophie pour un monde en crise, mais aussi une philosophie pour le monde, une philosophie de la mondialisation, où se dessinent les premiers projets de paix perpétuelle, d’institutions internationales qui dépassent le principe de la puissance qui se fait droit. Elle essaie de comprendre les relations de droit et les relations de liberté dans un contexte d’institutions internationales, où l’on voit les limites des interprétations individualistes comme celles des interprétations nationalistes.
La Vie des idées : Dans le contexte actuel du capitalisme de plateforme et des vagues populistes, comment ce projet peut-il se concrétiser ? Le socialisme moral peut-il répondre aux fractures et aux oppositions en Europe même ?
Lea Ypi : Pour réaliser le socialisme moral aujourd’hui, je pense qu’il est important de penser aux dimensions de la liberté et à la complexité de l’identité. C’est aussi très important d’inscrire cela dans un projet cosmopolite, un projet de paix.
Pour Emmanuel Kant, nous devons comprendre la liberté comme quelque chose qui n’appartient pas seulement à l’individu, mais qui exige des conditions sociales de réalisation. Donc quelque chose comme la liberté de propriété, par exemple, va être compris dans un cadre juridique qui est national, international et aussi cosmopolite.
Emmanuel Kant pensait que ce projet de construction cosmopolite d’institutions naîtrait de la guerre, parce qu’il pensait qu’à un moment donné, les êtres humains auraient compris l’irrationalité de la guerre. Il avait une sorte de prophétie et pensait que la nature ferait voir aux hommes ce que la raison n’avait pas pu encore leur faire comprendre. Ce projet a été très important pour inspirer les projets d’origine de l’Union européenne. Par exemple, dans le camp de Ventotene, qui était un camp de prisonniers dans l’Italie fasciste, les démocrates Altiero Spinelli et Ernesto Rossi écrivaient le manifeste pour une Europe cosmopolite et post-capitaliste qui a ensuite inspiré les institutions européennes.
C’est très intéressant parce que récemment, la Première ministre italienne Giorgia Meloni a dit au Parlement européen, en montrant le manifeste de Ventotene : « Si c’est votre Europe, ce n’est pas la mienne. » Et elle a raison, parce que l’Europe que les droites essaient de construire, c’est une Europe des plus forts qui écrase les plus faibles. C’est une Europe de la sécurité, de l’expulsion des immigrants, et c’est une Europe très éloignée du projet de fédéralisme post-capitaliste du manifeste de Ventotene. C’est là aussi qu’apparaît l’inspiration des Lumières, dans cet effort pour repenser le socialisme pour une communauté transnationale et cosmopolite, mais qui pense aussi à des alternatives au marché capitaliste.
La Vie des idées : Comment votre propre expérience éclaire-t-elle cette nécessité ?
Lea Ypi : Je pense qu’il est important de penser la liberté de deux points de vue. Le point de vue de la macro-histoire, ce qu’on pourrait appeler l’histoire des leaders, de la géopolitique, des grandes forces de l’histoire. Mais aussi la micro-histoire, l’histoire des sujets, des personnes qui vivent leur vie et qui sont affectées par ces dynamiques, que ce soit du socialisme ou du capitalisme. Moi, j’ai vécu en Albanie, où on a vu le régime communiste, la liberté et l’oppression. On a vécu l’oppression d’un système qui était une oppression verticale du parti, de la bureaucratie, du système de surveillance. Et cela a été remplacé par un autre type d’oppression : une oppression horizontale par le marché, par la complicité des consommateurs, par une dynamique où on ne trouve pas d’individus responsables, mais où on voit quand même que la liberté n’est pas pour tous. C’est de cette double expérience de vie qu’il faut repenser le socialisme et les alternatives à la société contemporaine.
Julien Le Mauff, « Le socialisme moral. Entretien avec Lea Ypi »,
La Vie des idées
, 18 février 2026.
ISSN : 2105-3030.
URL : https://laviedesidees.fr/Le-socialisme-moral
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