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Le tournant narratif

À propos de : Brian Schiff, A New Narrative of Psychology, Oxford, Oxford University Press


Comment les individus interprètent-ils leurs actions, celles des autres et leur monde environnant ? Tel est l’objet de la psychologie narrative à laquelle Brian Schiff consacre un ambitieux essai.

Le livre de Brian Schiff apporte un véritable bain de fraîcheur au monde de la recherche en psychologie. Il met en évidence les risques de la recherche actuelle notamment en psychologie cognitive, sociale et de la personnalité, essentiellement centrée sur des approches à la fois quantitatives et suivant strictement une démarche hypothético-déductive. Il démontre avec brio qu’une perspective qualitative et plus inductive, comme celle prônée par l’approche narrative, peut amener à une compréhension fine de la signification des comportements et des émotions des individus. Le propos est donc très ambitieux, mais en même temps légitime. La psychologie n’a-t-elle pas pour finalité de comprendre les comportements humains, au-delà d’une série d’observations de comportements globaux ou d’une analyse détaillée de micro-comportements ? L’approche narrative contient nécessairement une part subjective (mais quelle approche pourrait se réclamer d’une parfaite objectivité ?), mais son fondement scientifique repose sur un test constant des données au regard des théories existantes.

Même si les approches narratives sont encore peu représentées aujourd’hui, de nombreux psychologues de premier plan comme Allport, Erikson, Maslow ou Piaget se sont intéressés aux dimensions narratives des individus. Depuis 30-40 ans, on assiste à un retour de ces approches dans plusieurs champs de la psychologie grâce à l’influence du tournant narratif dans des disciplines comme la linguistique, la philosophie ou l’histoire.

Écouter l’individu

Le but premier de l’approche narrative est d’arriver à comprendre la manière dont les individus interprètent leurs actions, celles des autres et leur monde environnant. Cohler (1982), un des pionniers du tournant narratif, insiste sur l’importance de considérer les vies des individus comme des textes racontés et modifiés en réponse à des moments de crises ou de ruptures et produits par des transitions développementales et des expériences personnelles. Chaque individu tente de faire sens de son passé, mais ne peut le faire qu’à partir de son regard dans le présent. Chaque situation est donc en permanence restructurée en un passé à la lumière du présent (a presently understood past). L’approche narrative tente de faire sens de notre expérience en interaction avec les autres. Elle ne tente rien de moins que de comprendre ce que signifie pour chaque individu certaines expériences marquantes vécues dans un lieu et un moment donnés. En plus d’être une méthode d’analyse, l’approche narrative est également un type d’intervention qui peut avoir des effets bénéfiques en organisant notre passé, en établissant certaines causes, en donnant du relief et de la couleur à nos vies, ou en créant de nouveaux liens entre les événements de notre passé.

Les approches quantitatives classiques, dans lesquelles le psychologue démontre qu’une variable est liée à une série d’autres et dans certaines conditions particulières, sont insuffisantes. Il est nécessaire que le chercheur puisse comprendre ce que les personnes disent et font. Pour cela, il doit observer en détail l’environnement pertinent, et écouter les expériences, souvenirs et réflexions des acteurs impliqués. Il doit pouvoir situer qui sont ces acteurs, où et quand ils parlent. L’approche est essentiellement qualitative, mais ne néglige pas pour autant les apports de méthodes quantitatives, ce qui la rapproche des méthodes mixtes de plus en plus prônées en psychologie (e.g., Teddlie & Tashakkori, 2010).

Un objet dans le jardin

Grâce à une écriture fluide, Brian Schiff emmène son lecteur assez facilement dans son raisonnement. La première partie du livre souligne les limites des approches quantitatives classiques tout en identifiant leurs apports et en plaidant pour une collaboration plus étroite entre elles. C’est certainement un grand mérite de ce livre. L’auteur reconnaît en effet les apports des approches expérimentales classiques. Son propos est avant tout de rectifier l’énorme déséquilibre actuel entre approches quantitatives et qualitatives dans de nombreux champs de la psychologie

Il n’élude pas non plus les reproches adressés à une approche qui serait jugée trop subjective et donc non scientifique. Le chapitre 6 plaide pour l’adoption en psychologie d’une approche interprétative. L’interprétation est pourtant vue par cette discipline comme étant une démarche non scientifique, à éviter donc à tout prix. Brian Schiff redonne ses lettres de noblesse à l’herméneutique. Malgré certaines pré-conceptions inévitables au moment de débuter une recherche, le chercheur impliqué dans une analyse narrative essaye autant que possible de commencer son travail par une observation systématique du terrain. Ensuite, il examine le caractère pertinent d’une théorie explicative, développe, raffine ou révise ses conceptions et les soumet ensuite au regard de ses collègues. L’approche narrative se rapproche ainsi de sciences inductives comme l’archéologie ou la botanique. Schiff compare le travail du chercheur utilisant l’approche narrative à celui qui trouverait un objet mystérieux en jardinant. Il va commencer par examiner la forme de cet objet, sa composition, le lieu et la manière dont il a été trouvé. Il interrogera ses voisins sur d’éventuelles découvertes similaires, consultera des experts en géologie, et bien sûr examinera la littérature existante sur cet objet. L’approche narrative n’est donc en aucune façon une invitation à la spéculation pure.

L’auteur souligne à raison que ce qui constitue une démarche scientifique n’est pas le choix de ses méthodes ou de ses mesures, mais une attitude particulière à l’égard de l’investigation. Le paragraphe suivant résume sans doute au mieux ce qu’une méthode scientifique doit prouver et apporter (p. 214) :

Une attitude scientifique exige une approche intentionnelle en vue de décrire le monde et de découvrir quelque chose au-delà de la conception personnelle de l’auteur, souvent étroite, et qui peut être acceptée par d’autres personnes partageant des perspectives similaires et engagées dans des activités proches. Le choix des outils est flexible et pragmatique, ouvert aux contingences de ce que nous aimerions savoir. La quête de la connaissance exige tantôt une construction ou une déconstruction logique, tantôt une observation empirique, permettant de recueillir plus d’informations, tantôt une quantification et tantôt une exploration qualitative du sens. Mais, dans tous les cas, l’attitude scientifique est sceptique, critique et tente de reconnaître les limites de sa propre capacité à révéler le monde. Une telle définition de la science est ouverte à de multiples méthodes et perspectives.

Cette définition se révèle précise, inclusive et ambitieuse, et devrait permettre de reconnaître une légitimité à l’approche narrative en psychologie.

Le livre a pour ambition de présenter les implications théoriques et épistémologiques de l’approche narrative pour les sciences psychologiques. Son propos est également de montrer que théorie et méthodes sont étroitement liées. Les méthodes constituent des propositions théoriquement ancrées qui elles-mêmes configurent les modèles théoriques. Chaque méthode éclaire d’un regard nouveau une certaine réalité, mais en même temps obscurcit d’autres aspects, ce qui justifie le recours à des méthodes complémentaires.

Les objets d’étude de l’analyse narrative en psychologie sont variés. Ils portent par exemple sur l’analyse longitudinale du développement des capacités narratives de l’adolescence à l’âge adulte. Ces études mettent en exergue les styles conversationnels distincts des parents quand ils s’adressent à leur fille ou à leur fils (e.g., Reese & Fivush, 1993). Ceux-ci seront ensuite internalisés selon le genre et produiront des manières différenciées de traiter les expériences de vie et de les communiquer à autrui. D’autres études issues de la psychologie sociale et de la personnalité mettent en évidence des styles narratifs majeurs de « rédemption » ou de « contamination » (e.g., Mc Adams et al., 2001). Dans le premier, le récit passe d’une situation affectivement négative à une situation affectivement positive. Dans le cas de la contamination, la transition opère dans l’ordre inverse. De façon intéressante, le style de rédemption est associé à de meilleurs indicateurs de bien-être et de santé. En psychologie clinique, la narration est vue comme une approche qui permet de faire sens par rapport aux événements importants du passé et du présent (e.g., Freeman, 2010).

Les identités multiples

Prenons un exemple concret qui illustre l’apport des approches narratives et leur complémentarité par rapport aux approches quantitatives. Schiff est particulièrement intéressé par la compréhension des identités multiples et complexes, et par la manière dont les individus arrivent à négocier entre les multiples combinaisons d’identités concurrentes. Il relate une étude dans laquelle il a effectué des entretiens approfondis avec des étudiants palestiniens vivant en Israël. Il raconte le cas de Lana qui, venant d’un village musulman du nord d’Israël, s’installe à Jérusalem. L’entretien met en évidence le développement parallèle d’une identité arabe et palestinienne plus prononcée suite à son déménagement, avec celui d’une identité relationnelle et sociale suite à son exposition à de nouveaux modes de vie plus conformes à ses aspirations. L’intégration de ces deux identités est particulièrement problématique pour Lana car elles véhiculent des buts parfois antagonistes. Schiff montre notamment que Lana se sent plus proche de ses amis israéliens avec lesquels elle partage plus d’intérêts et de manières de vivre, tout en maintenant la proximité avec ses amis palestiniens avec lesquels elle partage la même langue maternelle faite d’implicites mieux compris et de références communes aux moments de vie passés. Il analyse avec finesse comment les différentes identités de Lana entrent en collision dans ses différents lieux de vie. Il montre par ailleurs la complémentarité entre son analyse narrative et des données quantitatives qui soulignent qu’une partie plus importante des Palestiniens vivant en Israël se définissent par des appartenances multiples telle que « Arabe palestinien d’Israël ». De tels chiffres sont intéressants, mais ils ne permettent pas de comprendre la complexité de ces appartenances multiples, ce que permet une analyse narrative détaillée de cas, comme celui de Lana.

Malgré mon appréciation du livre, j’aurais quelques critiques à formuler. J’ai regretté que les analyses détaillées arrivent assez tard dans le livre. Les premiers chapitres restent abstraits et seuls quelques exemples brefs sont fournis. Heureusement les derniers chapitres compensent largement cette abstraction par la présentation de plusieurs analyses détaillées de l’auteur. Il rend compte par exemple d’une étude portant sur l’interprétation par les survivants des camps de concentration de l’Holocauste et de leur propre survie. Une autre étude s’intéresse au sens donné par le fait d’être en couple pour un.e Juif et un.e Arabe. Je conseillerais donc, après la lecture des premiers chapitres, de lire certaines de ces analyses détaillées avant de repartir dans les développements conceptuels et épistémologiques.

Parfois, l’acceptation de la catégorie des études narratives m’a semblé trop large. J’ai été étonné par exemple que les études de Pennebaker soient considérées comme relevant des approches narratives. Ce psychologue social américain a développé un logiciel d’analyse du contenu émotionnel de texte (le LIWC, Pennebaker et al., 2015), qui apporte des outils à la compréhension du discours, mais reste cantonné à une approche strictement quantitative et basée sur des catégories a priori qui restent fort générales.

Le livre s’achève par un vibrant appel à un tournant narratif en psychologie afin de répondre aux défis de notre présent et de notre futur. Étudiants ou chercheurs en psychologie, ce livre risque de bouleverser pas mal de vos présupposés et peut-être de faire vaciller certaines de vos certitudes sur ce qu’est une bonne méthode d’approche des comportements humains. La chance que vous en sortiez transformés est élevée car Brian Schiff apporte autant de questionnements sur les approches dominantes actuelles en psychologie que sur les apports complémentaires de l’approche narrative.

Brian Schiff, A New Narrative of Psychology, Oxford, Oxford University Press, 2017, 280 p.

par Olivier Luminet, le 1er janvier

Aller plus loin

• Cohler, B. J., « Personal narrative and life course », in P. Baltes & O. G. Brim (Eds.), Life span development and behavior (Vol. 4, pp. 205-241), New York, Academic Press, 1982.
• Freeman, M., Hindsight : The promise and peril of looking backward. New York : Oxford University Press, 2010.
• McAdams, D. P., Reynold, J., Lewis, M., Pattern, A. H., & Bowman, P. J., « When bad things turn good and good things turn bad : Sequences of redemption and contamination in life narrative and their relation to psychosocial adaptation in midlife adults and in students », Personality and Social Psychology Bulletin, 2001, 27, 474-485.
• Pennebaker, J.W., Boyd, R.L., Jordan, K., & Blackburn, K., The development and
• psychometric properties of LIWC2015
, Austin, TX : University of Texas at Austin, 2015.
• Reese, E., & Fivush, R., « Parental styles of talking about the past », Developmental Psychology, 1993, 29, 596-606.
• Teddlie, C., & Tashakkkori, A., SAGE handbook of mixed methods in social and behavioral research, Thousand Oaks, CA, Sage, 2015.

Pour citer cet article :

Olivier Luminet, « Le tournant narratif », La Vie des idées , 1er janvier 2020. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-psychologie-narrative.html

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