Recherche

Recension Économie

La langue des économistes

À propos de : Richard H. Thaler, Misbehaving. Les découvertes de l’économie comportementale, Seuil ; Bergeron, Castel, Dubuisson-Quellier, Lazarus, Nouguez & Pilmis, Le Biais comportementaliste, Presses de Sciences Po


par Mathieu Sadourny , le 25 février

En renseignant les divers biais dont sont victimes les individus, l’économie comportementale se propose de devenir la nouvelle langue véhiculaire des économistes et de promouvoir des instruments de politiques publiques efficaces (les nudges). Regards croisés d’économiste et de sociologues sur la question.

Le mois d’octobre 2018 a vu la parution de deux ouvrages consacrés à l’économie comportementale contemporaine et disponibles en français. Un signe de plus que ce courant gagne en importance dans différentes sphères (éditoriale [1], académique, dans les politiques publiques…). Un succès amplement mérité ou une victoire avant tout marketing comme l’avancent certains ?

Revue des troupes

Les deux ouvrages recensés dans les lignes qui suivent apportent des réponses sensiblement différentes à cette question. La divergence ne s’arrête pas là : d’un côté la traduction (par Christophe Jaquet) d’une autobiographie intellectuelle de plus de 500 pages d’un auteur états-unien de premier plan de l’économie comportementale – honoré du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2017. De l’autre un livre d’une petite centaine de pages – accompagné d’un site internet qui prolonge les différents points évoqués dans l’ouvrage –, fruit d’un travail collectif de six auteurs français, plus jeunes que R. Thaler et affiliés au Centre de Sociologie des Organisations.

Par-delà ces aspects, une véritable complémentarité s’impose, qui justifie de traiter des deux ouvrages de manière simultanée. Misbehaving, c’est l’économie comportementale vue de l’intérieur, sous ses meilleurs jours. Un récit qui, s’il n’est pas enchanté, se fait parfois enchanteur. Le Biais comportementaliste constitue l’envers du décor : une synthèse critique qui revisite le récit héroïque et le tournant normatif de l’économie comportementale dans une perspective largement sociologique.

De quoi parle-t-on ?

R. Thaler définit l’économie comportementale contemporaine [2] comme « de la théorie économique, mais dans laquelle ont été injectées de fortes doses de psychologie et de diverses autres sciences sociales » (Misbehaving, p. 28). Si ce propos gagne à être mis en question – Servet (2017) soulignant qu’il s’agit plutôt de l’ajout dans la boîte à outils des économistes d’un soupçon de psychologie plus ou moins datée – les deux ouvrages montrent que l’économie comportementale renvoie à divers courants : biais et heuristiques, neuroéconomie, finance comportementale, économie du développement... Les deux livres privilégient ceux où R. Thaler a le plus œuvré : parce que Misbehaving retrace le parcours de son auteur ; parce que les nudges en sont le produit – sujet qui intéresse tout particulièrement les auteurs du Biais comportementaliste.

L’approche de R. Thaler (reprise par H. Bergeron et ses co-auteurs) se résume, synthétiquement, de la manière suivante : contrairement aux « éconos » de la théorie standard – soit des individus pleinement rationnels qui, en moyenne, ne se trompent pas dans leurs décisions –, l’économie comportementale renseigne les différents biais systématiques qui affectent la prise de décision des individus au moyen d’expériences de laboratoires ou conduites dans d’autres lieux. La liste des biais obtenue est longue : on en dénombre au moins une trentaine (Le Biais comportementaliste, p. 23).

Par conséquent si les individus se trompent – même sur des questions simples ! – ils sont incapables d’optimiser selon les règles de la méthode microéconomique [3] : l’équilibre obtenu est sous-optimal. De là surgit un virage normatif : « tenter de rendre le monde meilleur grâce à l’économie comportementale » (Misbehaving, p. 437) à travers les nudges. Les deuxième et troisième parties du Biais comportementaliste sont consacrées à une présentation des nudges (pour une étude de cas, voir encadré), à leur plus ou moins grande implantation dans le monde – majoritairement dans les pays développés [4] avec une attention particulière pour le cas français – ainsi qu’une discussion critique de la portée et de la limite de la démarche comportementaliste. R. Thaler consacre la dernière partie de son ouvrage à ce sujet et nous exhorte (Misbehaving, p. 490) à encourager nos gouvernements à mettre en place une Nudge Unit (une organisation destinée à promouvoir l’utilisation des nudges en matière de politiques publiques).

Comment peut-on être nudgeur ?

Le contraste le plus saillant entre les deux ouvrages concerne leur appréciation des nudges. R. Thaler en convient : les nudges ne sont pas la panacée et ne pourront résoudre tous les problèmes (p. 462, 484-487). Les auteurs du Biais comportementaliste (p. 77-104) partagent son point de vue et vont plus loin. L’efficacité des nudges (si elle est prouvée) reste d’ampleur limitée et les modifications comportementales risquent d’être transitoires (dans la mesure où il ne s’agit pas de modifier les préférences, les structures profondes des individus). Ils ne prennent pas non plus en compte l’encastrement des individus dans des réseaux de relations pas plus qu’ils ne stimulent la capacité d’apprentissage des agents ni leur réflexivité (qui est plutôt court-circuitée) : il ne s’agit pas de former des individus autonomes, éclairés. En outre, la norme est fournie par le nudgeur et emprunte à la conception standard de la rationalité en économie (occultant les approches de Simon, Weber…), aussi toute déviation est perçue comme le signe d’une irrationalité. L’approche par les nudges aboutit enfin à une plus grande individualisation des risques, ce qui réduirait le besoin de politiques redistributives, de cohésion, visant à faire tenir ensemble les individus composant la société.

La démarche suivie par les auteurs du Biais comportementaliste dépasse le simple signalement des limites des nudges qu’ils replacent dans une perspective plus large (Le Biais comportementaliste, p. 65-76). Ils ne sont pas un simple produit dérivé de l’économie comportementale : ils participent du « gouvernement des conduites » discuté dans un autre ouvrage collectif (Dubuisson-Quellier, 2016). On peut ajouter que les nudges participent aussi de ce que Philippe Steiner (2016) a nommé la « Grande Performation » soit un phénomène de production du social par la théorie économique. Ainsi les nudges peuvent être vus comme des dispositifs permettant aux nudgés – les personnes ciblées par les nudges – de se comporter de manière plus rationnelle sans avoir besoin de connaître la théorie économique sous-jacente : les nudgeurs se sont occupés de tout, à l’instar de planificateurs bienveillants.

H. Bergeron et ses co-auteurs proposent finalement une critique en règle de l’économie comportementale avec une démarche qui emprunte à une tradition bien établie de critique sociologique de l’économie (Fourcade, 2018). Au fond, le paternalisme libertarien fait comme si les nudges pouvaient se dispenser de toute réflexion morale approfondie, parce qu’il est évident qu’améliorer le sort des individus est une bonne chose. R. Thaler est même plus précis : il s’agit « seulement [de] les aider à atteindre leurs propres objectifs » (Misbehaving, p. 463). Mais comment savoir ce que les individus veulent s’ils sont victimes de biais ? Ces biais sont-ils vraiment universels ? Les nudges sont-ils véritablement, dans bien des cas, suffisamment transparents pour ne pas avoir besoin d’expliquer aux individus leur visée (ibid., p. 478-487) ?

Au-delà des nudges

On le voit, la lecture des deux ouvrages est stimulante et les références produites de part et d’autre sont autant de coups de coude pour poursuivre l’aventure. On se permettra ici de suggérer quelques directions complémentaires.

Tout d’abord, le paternalisme libertarien ne repose pas sur une définition claire du bien-être quand le concept même de nudge mérite d’être interrogé. Derrière la définition officielle fournie par R. Thaler et C. Sunstein il semble que l’usage de la notion par les deux auteurs révèle trois significations différentes [5]. Surtout, Mongin et Cozic (2018) soulignent que les promoteurs du paternalisme libertarien perdent leur argument clé en sa faveur (des interventions anodines peuvent avoir de puissants effets sur les individus en exploitant intelligemment leur rationalité limitée) parce que la rationalité limitée n’est pas en cause dans les interventions qu’ils proposent [6] ! Certains auteurs sont ainsi conduits à substituer les boosts aux nudges, qui consistent à doter les individus de meilleures compétences pour améliorer leurs prises de décision (Grüne-Yanoff, 2018). Par exemple associer systématiquement une activité que l’on n’apprécie pas (faire le ménage) avec une autre que l’on apprécie (écouter le dernier album d’Orelsan) afin que la première soit réalisée plus souvent.

Qui plus est, la mise au jour de divers biais pose un problème classique en économie : certes ces anomalies sont intégrées, le plus souvent, dans des modèles mathématiques, mais il n’existe pas de modèle proposant une synthèse de tous les biais ; à chaque forme d’anomalie son modèle. Comme l’écrivent Clochard, Hollard et Perez (2018, p. 545) : « [cette richesse théorique] limite la possibilité d’un consensus autour de quelques amendements qui viendraient retenir l’attention de l’ensemble de la communauté des économistes. » Et de conclure : « Les modèles anciens, pourtant davantage soucieux de cohérence logique que de leur portée empirique, restent largement dominants. » (id.) La victoire de l’économie comportementale évoquée par R. Thaler serait donc loin d’être totale.

Enfin, le récit proposé par ce même R. Thaler du développement de l’économie comportementale gagne à être interrogé. D’abord parce qu’il s’agit d’un récit autobiographique et qu’à ce titre on peut supposer qu’il « s’inspire toujours, au moins pour une part, du souci de donner sens, de rendre raison, de dégager une logique à la fois rétrospective et prospective, une consistance et une constance, en établissant des relations intelligibles [...] » (Bourdieu, 1986, p. 69).

Plus fondamentalement, R. Thaler offre une vision linéaire et cumulative du savoir. Les économistes comportementaux ont (re)mis en évidence et documenter différentes anomalies par rapport au paradigme standard (R. Thaler fait référence à Thomas Kuhn), développé des modèles mathématisés pour être entendus avant de se lancer dans l’aventure des nudges. L’économie comportementale aurait gagné ses lettres de noblesse au fil du temps. Même si l’auteur ne masque pas les oppositions et les luttes, cette présentation du développement d’une discipline n’est pas sans intérêt. Outre les critiques qu’une telle vision peut susciter [7], elle est aussi riche d’enseignements. En effet, une telle démarche donne l’impression d’unité, renseigne sur les succès rencontrés davantage que sur les échecs. Une présentation qui loin d’être inutile ou fautive permet de légitimer la pratique à l’œuvre, la discipline et d’affirmer son expertise en matière de politiques publiques. « Les décideurs sont demandeurs de certitudes, pas de doutes. » (Mahfouz et Pisani-Ferry, 2016, p. 109).

Remarques finales

En refermant Misbehaving, on ne peut s’empêcher de voir l’économie comportementale comme un nouvel avatar de l’impérialisme économique (Gautié, 2007). Si les économistes comportementaux, dans la lignée de R. Thaler, reconnaissent que les éconos ne sont pas les seuls en ville et que l’approche standard gagne à être enrichie par des considérations psychologiques, il n’en demeure pas moins qu’à la fin c’est toujours à l’économiste qu’il revient d’en tirer toutes les conséquences. L’économie demeure la grammaire universelle des sciences sociales et on ne peut que comprendre la réaction des social scientists du Biais comportementaliste. S’attaquer aux nudges c’est souligner les limites de la démarche comportementale qui valorise une lecture univoque en termes de biais cognitifs. C’est rappeler que la complexité imprègne les problèmes économiques et sociaux et qu’on ne saurait en faire l’économie pour concevoir des politiques publiques efficaces. Une mise en garde d’autant plus salutaire, à une époque où les nudges sont perçus comme des outils au service de la transformation de l’action publique.

Étude de cas : Épargner plus demain

Le chapitre 31 de Misbehaving (p. 439-458) est consacré à un nudge dont rendent compte R. Thaler et Shlomo Benartzi dans un article de 2004 : faire épargner davantage les individus en prévision de leur retraite, en exploitant le biais de statu quo. Les salariés sont affiliés par défaut à un programme où le taux d’épargne s’accroît suite à des augmentations de salaire, permettant ainsi aux individus d’épargner davantage au cours de leur vie active. Les individus demeurent parfaitement libres de quitter le programme à tout instant ou de s’affilier à un autre. Les résultats pour les auteurs sont concluants (les salariés ont augmenté leur taux d’épargne, demeurent dans le dispositif) et d’autres pays s’intéressent à ce nudge (ibid., p. 454-455).

Un certain nombre de remarques peuvent être faites au sujet de ce dispositif. D’abord, s’il s’agit bien de faire atteindre aux ménages leur cible idéale d’épargne, les auteurs (Thaler et Benartzi, 2004) ne mènent pas d’études pour définir cette cible à partir des préférences individuelles [8]. D’autre part, même si R. Thaler (Misbehaving, p. 452) admet que certains salariés ont des problèmes à « boucler leurs fins de mois » il ne s’interroge pas sur l’ascétisme et les privations que l’épargne suppose, particulièrement chez les « consommateurs pauvres » (Perrin-Heredia, 2013, p. 58 sq.). Qui plus est, le nudge mis en place au sein d’une entreprise états-unienne est-il susceptible de fonctionner ailleurs, dans des pays où les systèmes de retraites ne sont pas organisés de la même façon ? Et chez des salariés qui gagnent moins ?

En outre, l’efficacité du nudge suppose i) outre l’existence des institutions, organisations adéquates ; ii) que l’épargne placée ne disparaîtra pas suite à une crise ; iii) que les personnes vivront assez longtemps pour en profiter et ne feront pas partie des « morts du désespoir » (Case et Deaton, 2017) – autrement une manière de compenser la mort prématurée consiste à encourager la consommation dans la première phase du cycle de vie (Fleurbaey, Leroux et Ponthière, 2010) ; iv) que la hausse de l’épargne ne pénalisera pas l’économie (effets d’équilibre général), car comme le montrent Aglietta (2017) ou Challe, Matheron, Ragot et Rubio-Ramirez (2017) si l’économie se situe dans la phase descendante d’un cycle financier de grande ampleur ou se relève d’une crise économique sévère, la hausse de l’épargne aura tendance à déprimer l’économie. Plus généralement, les nudgeurs prétendent savoir ce qui est bon pour les individus sans une réflexion (macroéconomique) d’ensemble s’interrogeant sur ce qui est le mieux pour la société. Le développement de la macroéconomie comportementale que R. Thaler appelle de ses vœux (p. 494-499) répondra peut-être à cette dernière remarque.


- Richard H. Thaler, Misbehaving. Les découvertes de l’économie comportementale, Éditions du Seuil, 2018, 576 p.
-  Henri Bergeron, Patrick Castel, Sophie Dubuisson-Quellier, Jeanne Lazarus, Étienne Nouguez et Olivier Pilmis, Le Biais comportementaliste, Presses de Sciences Po, 2018, 128 p.

Pour citer cet article :

Mathieu Sadourny, « La langue des économistes », La Vie des idées , 25 février 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-langue-des-economistes.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Mathieu Sadourny , le 25 février

Notes

[1Les ouvrages de George Akerlof et Robert Shiller (2018), Dan Ariely (2012), Daniel Kahneman, (2012), Daniel Serra (2017), Jean-Michel Servet (2018), Robert Shiller (2016) sont consacrés à l’économie comportementale.

[2On parle parfois de « nouvelle économie comportementale » afin de la distinguer de « l’ancienne économie comportementale » qui renvoie aux travaux développés dans le sillage d’Herbert Simon (Sent, 2004). La première partie du Biais Comportementaliste (p. 30-41) comporte une section consacrée justement à cet auteur et aux différences entre ses travaux et ceux de l’économie comportementale actuelle.

[3La réception de ces travaux par les économistes standards a été houleuse si l’on suit R. Thaler. Son ouvrage est parcouru d’anecdotes sur les tensions qui ont pu avoir lieu – et qui font écho aux luttes à l’œuvre un peu plus tôt à l’université de Chicago lors de la montée en puissance de la Nouvelle Économie Classique (Dezalay et Garth, 1998, p. 6) – tout en consacrant le chapitre 6 aux objections plus théoriques qui ont pu lui être adressées en réaction à ses travaux (Misbehaving, p. 75-91). Objections similaires avec celles synthétisées dans le Biais comportementaliste (p. 25).

[4Un nudge se définit généralement comme un dispositif technique visant à modifier de manière non contraignante le choix des individus pour que ces derniers puissent prendre des décisions plus conformes à leurs intérêts. Voir https://laviedesidees.fr/Nudge-ou-le-paternalisme.html

[5Un nudge serait soit une intervention cherchant à réorienter les choix d’un agent en modifiant les conditions de son choix, soit une intervention qui s’appuie sur sa rationalité limitée, soit, enfin, une intervention qui désire éliminer les obstacles constitués par sa rationalité limitée (Mongin et Cozic, 2018).

[6Pour une autre critique philosophique, voir https://laviedesidees.fr/Quand-nos-comportements-deroutent.html

[7On pourra prendre appui sur les contributions d’Agnès Labrousse et André Orléan dans Coriat et al. (2017).

[8Le développement du machine learning et du Big Data sera peut-être un nouveau point d’appui pour les nudges comme l’évoquent H. Bergeron et ses co-auteurs.