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Souvent réduite à sa dimension théorique, l’œuvre de Reinhart Koselleck a renouvelé le champ historiographique au moyen d’approches variées, où la philologie et l’analyse des images favorisent une meilleure appréhension des crises de la modernité.

Souvent associée à l’histoire des concepts, l’œuvre de Reinhart Koselleck (1923-2006) est loin de s’y réduire. Ses recherches sur la Sattelzeit, période charnière qui voit basculer la modernité au tournant du XVIIIe siècle, sur la Prusse et la mise en place du Landrecht, son apport dans le domaine de la théorie de l’histoire et de l’anthropologie historique, comme ses travaux sur le rêve, l’iconographie politique et les monuments sont autant de facettes d’une œuvre foisonnante et protéiforme, qui intéresse aussi bien les historiens, les philosophes et les juristes que les historiens de l’art, les psychanalystes ou les linguistes. Loin d’être disparates, ces facettes s’articulent à un vaste projet d’ensemble, chantier ouvert qui a profondément renouvelé le champ historiographique.

Repenser la crise du monde moderne

Comme pour beaucoup de jeunes intellectuels allemands au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le point de départ de Koselleck – l’intuition directrice qui traverse pour ainsi dire toute son œuvre – est sans conteste la volonté d’élucider les causes et les ressorts d’une crise de la modernité, telle qu’elle a pu déboucher sur les catastrophes en série qu’a connues le XXe siècle. Engagé dans la Wehrmacht à 18 ans, expédié sur le front de l’est en 1941-42, fait prisonnier par les Russes et envoyé au Kazakhstan jusqu’à la fin de la guerre, Koselleck sort profondément marqué par cette expérience, décisive pour qui cherche à comprendre son choix de se tourner vers l’histoire, qu’il entend réinvestir d’une responsabilité critique.

La notion de « crise » est en effet au centre de ses premiers travaux, notamment du doctorat qu’il soutient à Heidelberg en 1954 sous le titre Critique et crise. Recherche sur la fonction politique de l’image dualiste du monde au XVIIIe siècle [1], essai profondément marqué par ses discussions avec Carl Schmitt, mais également par les travaux de Karl Löwith. C’est à la toute fin du XVIIIe siècle, période de transition débouchant sur la crise révolutionnaire, dont il voit déjà les linéaments dans les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe au XVIe siècle, qu’il propose de remonter pour identifier l’origine de ce phénomène de crise, inhérent à la modernité et lié à la violence sous-jacente au projet politique moderne. Inspiré par les analyses schmittiennes, Koselleck n’entend pourtant pas en rester à ce seul constat, mais saisir en amont les présupposés idéologiques et philosophiques qui continueraient de grever, fût-ce sous une forme sécularisée, ce simili-état de « guerre civile ».

Comme en témoigne la critique ad hominem adressée dans ce texte à Friedrich Meinecke, parangon de l’historiographie « héroïque » galvanisée par les courants nationalistes d’avant-guerre, c’est la philosophie de l’histoire qui lesterait depuis son émergence la conscience politique moderne. Visant son caractère spéculatif et sa propension à l’utopie, Koselleck pointe ainsi très rapidement, et dès ses tout premiers travaux, une conception éminemment linéaire, unifiée et téléologique de l’histoire et du temps historique. Même s’il n’est pas encore ici nommément question de critiquer l’histoire comme « singulier-collectif » – l’Histoire avec une majuscule –, une déconstruction critique des présupposés spéculatifs qui entravent l’approche historique se dessine déjà en filigrane.

Sémantique historique : le projet d’une histoire des concepts

C’est surtout aux travaux sur l’histoire des concepts ou histoire conceptuelle (Begriffsgeschichte) – projet titanesque auquel l’historien a travaillé sans relâche pendant plus de vingt ans – que le nom de Koselleck est attaché, et qu’il est passé à la postérité. Sa contribution est fondamentale dans ce domaine, quoiqu’elle ne forme qu’un pan, préliminaire, et « propédeutique » dira-t-il, du projet auquel il s’attelle dans ces années : un projet qui suppose, outre de déconstruire les concepts dont l’historiographie se sert, de développer une nouvelle « théorie de l’histoire ». Dès le début des années 1950, et pendant la rédaction de sa thèse, Koselleck est en effet obnubilé par la nécessité d’une refondation intégrale de la discipline historique, qui doit en passer, dans la filiation initiée par Herder, poursuivie et systématisée par Droysen, par un renouvellement intégral du champ traditionnellement dévolu, dans le contexte de l’historiographie allemande, à la « théorie de l’histoire » (Historik). C’est à ce projet qu’il tentera d’ailleurs d’offrir une base institutionnelle dans les années 1970 à l’Université de Bielefeld, notamment dans le cadre du Centre de recherches interdisciplinaires qu’il dirige et où il enseigne la théorie de l’histoire jusqu’en 1988.

Dans ce contexte, Koselleck se lance, en collaboration avec Otto Brunner et Werner Conze, dans la rédaction d’un Dictionnaire des concepts historiques fondamentaux (Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon der politisch-sozialen Sprache in Deutschland) [2]. Publié de 1972 à 1997, ce dictionnaire titanesque offre près de 9000 pages d’études, à travers 122 entrées conceptuelles, principalement dans le domaine de l’histoire sociale et politique (« hégémonie », « démocratie », « peuple », « État », « parti », etc.) dont il souligne différents aspects historiques, philosophiques, mais également économiques, politiques et juridiques. À travers un travail minutieux de recontextualisation et d’historicisation, il réfléchit à la formation historique des concepts et engage un examen critique de leurs présupposés. Ce faisant, il espère « libérer » la pratique historique de ce qui lui fait obstacle, à commencer par le legs tacite des philosophies de l’histoire, encore prégnant même sous une forme sécularisée, ne serait-ce qu’à travers la conception d’un temps linéaire et téléologiquement orienté.

En élargissant l’analyse historique à un niveau sémantique, il s’agit non seulement de mettre en lumière les changements, mutations et nouveautés perceptibles dans les significations des concepts historiques, mais plus profondément de dégager les stratifications produites par les multiples significations qu’un mot recouvre. Autrement dit, d’exhumer les différentes temporalités et la complexité temporelle à l’œuvre à chaque époque, dont les concepts seraient eux-mêmes symptomatiques. L’histoire des concepts que Koselleck a ici en vue se distingue donc aussi bien de l’histoire des problèmes, qui présuppose un sens préétabli, que d’une histoire des idées qui repose, comme il l’écrit, sur « des entités constantes, qui seraient seulement exprimées sous diverses formes historiques, mais sans jamais changer fondamentalement » [3].

Ainsi conçu, le projet ne s’épuise pas dans une simple investigation philologique, ou une histoire sociale des concepts politiques comme on a pu parfois le réduire. En se focalisant sur les changements et les déplacements conceptuels, l’histoire conceptuelle dédouble au contraire pour ainsi dire l’analyse du passé en creusant la perspective synchronique par une approche diachronique, et met ce faisant en lumière des mutations difficilement saisissables par ailleurs, notamment des changements structurels, eux-mêmes invisibles à l’échelle des seuls événements historiques.

L’histoire au pluriel : l’ouverture à une théorie des « temps historiques »

Ce qui est visé, ce sont d’abord les présupposés qui continuent de contrarier la démarche historique, à commencer par un postulat initial dont nous serions encore tributaires : la prétendue évidence d’une « histoire en soi », véritable « réservoir de classifications théologiques, philosophiques, idéologiques ou politiques qui sont acceptées de manière plus ou moins critique » [4]. L’une des premières cibles de Koselleck est évidemment le concept même d’Histoire, une conception de l’histoire purement synchronique, « singulier-collectif » (Kollektivsingular) indûment hissée au rang de catégorie (méta)historique. Contre cette conception linéaire et totalisante, qu’accompagne une lecture tout aussi monolithique du temps, il s’agira désormais de dégager une « pluralité d’histoires », une pluralité de temps et de strates ou couches temporelles (Zeitschichten). Koselleck propose ainsi de dégager trois niveaux principaux : la temporalité quotidienne, ou temps à court terme ; un niveau transpersonnel ou de moyenne durée ; et un plan « métahistorique », qui renverrait à des constantes anthropologiques qui, à défaut d’être « atemporelles », s’avèrent déterminantes sur la longue durée.

Préparée par l’histoire conceptuelle, la « théorie des temps historiques » est ainsi censée permettre de « libérer les structures temporelles » sous-jacentes aux changements historiques, dégager l’historicité propre aux différentes époques. À partir de ces acquis, Koselleck engage une réflexion sur les différentes temporalités historiques qui l’amène, dès le début des années 1970, à jeter les linéaments de ce qu’il définira lui-même comme une « théorie critique de l’histoire » aussi nommée « théorie historique transcendantale » (transzendentale Historik).

Le projet consiste notamment, pour le dire vite, à reprendre le modèle de l’analytique heideggérienne en transposant à l’échelle de l’histoire l’analyse à laquelle Heidegger soumet l’existence humaine. Visant à dégager les structures fondamentales qui rendent possible l’existence dans sa quotidienneté, Heidegger se proposait déjà lui-même d’élargir à l’existence humaine le geste kantien limité à l’exploration des formes et concepts de l’entendement. Reste que la perspective est encore limitée aux yeux de Koselleck, restreinte à la seule existence individuelle, solipsiste dira-t-il, de telle sorte que l’histoire se retrouve, comme Heidegger le reconnaissait lui-même, « évacuée » d’un seul geste. Comme il s’en explique, il s’agit dès lors d’élargir et de compléter « la palette des catégories proposées », notamment la table des existentiaux dégagée par le philosophe dans Être et Temps, et de la repenser à l’échelle historique.

Le premier déplacement consiste en effet à repenser en sa spécificité la temporalité historique en montrant qu’elle ne peut se réduire à la seule temporalité de l’existence finie, elle-même déterminée par divers horizons temporels, contemporains ou plus éloignés. L’enjeu pour Koselleck est donc bien de repenser le temps de l’histoire, sans avoir à le déduire de catégories prédéterminées et en dégageant des structures susceptibles de valoir pour toute histoire possible. Les structures dégagées par Heidegger – le « projet » (Entwurf) et l’être-jeté (Geworfenheit) – pour expliciter la temporalité ne suffisent plus. Une fois élargies à l’expérience historique, à travers ce qu’il nomme « l’espace d’expérience » (Erfahrungsraum) et « l’horizon d’attente » (Erwartungshorizont), Koselleck va ainsi s’attacher à dégager « indices des changements du temps historique lui-même », comme les deux axes d’un repère qui, différemment combinés, vont permettre de faire ressortir différents types de temporalité ou « régimes d’historicité » [5], selon l’expression qui sera ensuite proposée par François Hartog.

« Expérience » et « attente » ne sont que des catégories formelles ... Ce qui ne préjuge en rien d’une histoire passée, présente ou future à chaque fois concrète ... Expérience et attente sont deux catégories qui, entrecroisant comme elles le font passé et futur, sont parfaitement aptes à thématiser le temps historique [6].

C’est cette tension, plus ou moins distendue, entre l’ouverture au présent et les attentes et projections vers l’avenir qu’il s’agit désormais d’explorer, autrement dit la tension à partir de laquelle le temps historique est lui-même diversement généré.

L’esquisse d’une anthropologie historique

Une fois posées ces catégories ou coordonnées minimales qui vont permettre de penser différents modes temporels, leurs variations et, par là, l’historicité propre à telle ou telle situation historique concrète, Koselleck tente de systématiser davantage son analyse en offrant une base anthropologique à sa théorie de l’histoire. C’est ainsi qu’il est amené à décliner toute une série d’oppositions structurantes. Il en mentionne cinq qui doivent permettre de thématiser les conditions de possibilité de toute histoire. La première vise à compléter l’une des catégories heideggériennes, solipsiste, du « devoir-mourir » (Sterbenmüssen) en la repensant sous les traits, intersubjectifs, de la possible « mise à mort » (Totschlagenkönnen). Cette opposition cache une seconde catégorie, non moins fondamentale : le couple, déjà mis à l’honneur par Carl Schmitt, « ami-ennemi » (Freund/Feind), à partir duquel il serait possible de repenser tout rapport de domination. Comme Koselleck le souligne, cette opposition demeure en effet ouverte à tous les contenus possibles et se manifeste sous différentes formes au cours de l’histoire – Grecs/barbares, chrétiens/païens, humains/inhumains, surhomme/sous-hommes, etc. Ce seraient ces mêmes structures ou oppositions structurantes que l’on retrouverait chaque fois diversement articulées selon les différents contextes historiques.

Un troisième couple conceptuel est également mis en avant, celui du « dehors/dedans » (Innen/Aussen), marqueur qui régirait tout rapport humain, du couple aux sociétés les plus complexes. Dès qu’il y a société, il y a inévitablement, comme Koselleck le souligne, un phénomène d’inclusion et d’exclusion à partir duquel s’enracine toute une série d’oppositions (public/privé, propre/étranger, etc.) Enfin, la quatrième catégorie mentionnée est celle du rapport entre générations (Generativität) ; une cinquième et dernière catégorie reprend le vieux couple « maître/esclave », et renvoie aux rapports de dépendance et de soumission qui structurent le champ social et les rapports humains, et que l’on retrouverait à travers les grandes oppositions opposition serviteur/seigneur, vainqueur/vaincu, etc.

Ces catégories, nous dit Koselleck, ne sont jamais que des « critères formels » qui permettent de « déverrouiller » l’histoire, sans jamais préjuger ni déterminer a priori sa configuration concrète. Ce qui n’exclut aucunement, comme il le précise, des conditions supplémentaires (religieuses, culturelles, économiques, politiques, sociales, etc.) nécessaires si l’on veut aborder l’histoire à un niveau plus concret. Le mouvement est donc celui d’une simplification progressive des catégories, qui seront peu à peu réduites à des déterminations purement formelles, susceptibles de pouvoir s’appliquer à toutes les réalités et contextes historiques. Ce sont ces mêmes catégories que Koselleck réduira finalement à trois structures empruntées à Goethe, oppositions structurantes qui constitueront la base minimale de son anthropologie : les oppositions « avant/après », « dedans/dehors » et « dessus/dessous ».

Un des reproches qui a pu lui être adressé est d’avoir réintroduit des catégories « métahistoriques » dans une démarche qui se voulait au départ radicalement immanente et non spéculative. Les catégories dégagées n’ont pourtant ici rien de substantiel ni d’immuable. Plus que des constantes ou invariants, il s’agit davantage de conditions minimales, purement formelles, permettant de mettre au jour les dynamiques qui travaillent en profondeur toute histoire : des « clivages structurels » comme Koselleck l’écrira, ou des « structures de pouvoir » à partir desquelles il devient possible de repenser les différences de genre, de classe, de milieu qui structurent chaque fois différemment le corps social selon les époques et les cultures.

Comme il s’en explique dans l’avant-propos du Futur passé (1991), c’est d’ailleurs sous le signe d’une « histoire des structures » (Strukturgeschichte) qu’il choisira de présenter les articles les plus emblématiques des recherches qu’il mène pendant les années 1960-1970. Il s’agit, dit-il, d’« éclairer les données de longue durée qui se sont maintenues depuis le plus lointain passé et qui, en apparence, semblent être tombées dans l’oubli » [7].

Outre le potentiel analytique et typologique des catégories dégagées, l’intérêt de l’anthropologie qu’il développe est en effet de mettre en évidence des analogies de structure susceptibles de rapprocher de manière inédite des événements a priori temporellement et spatialement éloignés. C’est ce qui permet ainsi à Koselleck de rapprocher le dialogue entre Athéniens et Méliens relaté par Thucydide, mettant en scène le conflit entre Athènes et Sparte au Ve siècle avant notre ère, et les pourparlers entre Moscou et Prague pendant la guerre froide ou encore, dans sa thèse de doctorat, les guerres de religion des XVIe et XVIIe siècles et la Première Guerre mondiale. Il s’agit donc moins ici de présupposer des constantes ou des invariants qui seraient eux-mêmes anhistoriques, mais au contraire, en partant de différents événements, de dégager certaines structures ou « répétitions ». C’est ce qui permettrait à l’historien, en ouvrant à une dimension comparative, de dépasser les seules données factuelles et événementielles et, à partir des structures dégagées, d’ébaucher une sorte de typologie. L’idée n’est donc pas ici de nier l’unicité des événements, mais de permettre au contraire de mieux appréhender leur singularité en les mettant en perspective dans une perspective de plus longue durée.

Mais l’intérêt n’est pas ici seulement diachronique. En effectuant des allers-retours et coupes dans l’histoire, il devient également possible de dégager, à un moment historique donné, diverses couches de sens provenant de périodes distinctes chronologiquement. C’est là d’ailleurs tout l’intérêt de la sémantique historique qu’il propose dans son fameux dictionnaire des concepts historiques que de venir éclairer ces « données de longue durée ». Comme il le montre notamment à travers l’analyse des concepts comme celui de crise, de peuple ou encore de démocratie, tous ces concepts véhiculent simultanément plusieurs histoires qui nécessitent de les replacer dans un contexte plus large que celui de leur sens immédiat. Outre que cette démarche permet de saisir les concepts en profondeur, elle permet également d’élargir la perspective en découvrant des réseaux et croisements qui ne seraient pas autrement perceptibles.

Dépassant ainsi l’horizon présent, le travail historique s’autorise ainsi une distanciation qui va permettre à l’historien, à terme, d’endosser une position de surplomb, voire de neutralité et de dépasser ainsi, nous dit Koselleck, les attentes induites par son époque, qu’elles soient culturelles, politiques, religieuses ou économiques, de classe ou de genre. C’est justement cette paradoxale capacité à l’anachronisme, à rendre soudainement visible cette « contemporanéité du non-contemporain » [8], qui rend le travail historique si précieux et nous autorise, comme il le rappelle lui-même non sans humour, à juger que lire Thucydide peut être bien plus instructif, même pour un contemporain, qu’une biographie d’Helmut Kohl. Ce qui est également une manière de réaffirmer que ce qui fait toute la valeur de la science historique n’est pas tant son exigence d’objectivité que son potentiel exploratoire et heuristique.

L’ouverture au domaine iconographique

Ce refus d’une histoire totale, fondée sur une causalité globalisante et unilinéaire, amène Koselleck à élargir la perspective, en intégrant de nouveaux matériaux, comme la photographie ou les récits métaphoriques des rêves [9]. L’intégration d’un matériau soi-disant non rationnel et son élargissement, au-delà du seul domaine de sources écrites ou orales, à des domaines pré-langagiers permet d’accéder à des couches de vécu qui échappent au mode narratif classique, téléologiquement orienté, et plus largement au mode descriptif propre au récit, comme c’est le cas de certains événements et phénomènes aussi complexes que les expériences de terreur qui ont pu être faites dans les camps.

Comme en témoignent ses tout derniers ouvrages, notamment Le Culte des morts en politique. Les monuments aux morts à l’époque moderne (1994) [10] et Sur l’iconologie politique de la mort violente (1998) [11], à partir des années 1990, Koselleck s’intéresse ainsi de plus en plus à la dimension figurative des images et de la photographie. Cela amène Koselleck à déployer toute une réflexion sur la puissance politique des images et des représentations, notamment autour de la symbolique mémorielle liée aux monuments aux morts. Rassemblant près de 10000 photographies accumulées pendant plus de dix ans, ce travail iconographique, déposé en 2008 au Bildarchiv de Marbourg, vient ainsi documenter l’histoire européenne des monuments, notamment des monuments équestres auxquels Koselleck s’est particulièrement intéressé. Sans forcément parler ici d’un « tournant iconologique », cette réflexion sur l’image offre au projet sémantique développé dans les années 1970 une extension figurative qui permet, au-delà de l’attention portée aux seuls concepts, d’élargir considérablement le spectre. En intégrant tout un pan esthétique – images, icônes et symboles – dans la réflexion historique, Koselleck fait de l’histoire de l’art, tout comme il l’avait fait avec la sémantique historique, une source à part entière.

Ainsi qu’il le montre en se focalisant sur la symbolique équestre, la figure du cheval serait devenue une icône privilégiée, un symbole incarnant la modernité politique et l’expression du pouvoir et de la souveraineté en cette époque qu’il nomme lui-même « âge du cheval » (Pferdezeitalter). L’image devient ainsi un moyen puissant non seulement de voir comment l’idéologie politique moderne s’est imposée à travers toute une symbolique, prégnante dans les grandes mutations techniques qu’a connu le monde moderne, mais d’explorer par contraste l’espace d’expérience contemporain, en rendant visibles des décalages, mutations ou transformations, autrefois moins perceptibles, mais désormais amplifiées par la reproductibilité à l’infini de l’image à l’ère du numérique.

Du projet initial visant à de refonder la science historique sur une « ontologie de l’histoire », de ses travaux sur l’histoire des concepts jusqu’à l’anthropologie minimaliste qu’il développe dans les années 1990, force est de constater, malgré la diversité de ses travaux, la remarquable constance du projet auquel Koselleck a œuvré sa vie durant. L’intérêt des profonds déplacements qu’il entraîne, tant sur le plan de l’élargissement du champ historique, que celui de la réflexion menée sur ses présupposés, est d’avoir considérablement élargi la réflexivité historique du côté des concepts, des sources et des outils dont dispose l’historien, mais également en approfondissant l’étude des temporalités en en découvrant les différentes strates et modalités. Si certains ont pu regretter que Koselleck en soit resté à la seule l’histoire allemande, il n’en a pas moins posé des jalons décisifs pour nous extraire du périmètre limité des histoires nationales, et ouvert la voie à des recherches désormais en plein essor, comme l’histoire des concepts, l’histoire transnationale ou encore l’étude des transferts culturels. Une fois délestée des limitations imposées par les philosophies de l’histoire, régies par une lecture préétablie, souvent linéaire et téléologique des événements, la science historique peut ainsi s’ouvrir à une pluralité d’horizons, et accepter en retour que sa propre interprétation, éminemment plurielle et ouverte, puisse être toujours elle-même sujette à réexamen.

par Servanne Jollivet, le 22 septembre

Aller plus loin

• Jeffrey Barash, Servanne Jollivet, Koselleck, Revue germanique internationale, 2017.
• Olsen Niklas, History in the Plural. An Introduction to the Work of Reinhart Koselleck, New York, Berghahn, 2012.

Pour citer cet article :

Servanne Jollivet, « L’histoire au pluriel de Reinhart Koselleck », La Vie des idées , 22 septembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/L-histoire-au-pluriel-de-Reinhard-Koselleck.html

Nota bene :

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Notes

[1Cette thèse est publiée sous le titre Kritik und Krise. Eine Beitrag zur Pathogenese der bürgerlichen Welt (Critique et crise. Contribution à la pathogénèse du monde bourgeois), Freiburg, Alber, 1959. Elle est traduite en français par Hans Hildenbrand vingt ans plus tard (Le Règne de la critique, Paris, Minuit, 1979).

[2Otto Brunner, Werner Conze, Reinhart Koselleck (éd.) : Geschichtliche Grundbegriffe : Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, 9 volumes, Klett-Cotta, Stuttgart, 1972–1997.

[3Reinhart Koselleck, « Histoire des concepts et histoire sociale », in Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, p. 105.

[4Reinhart Koselleck, « Über die Theoriebedürftigkeit der Geschichtswissenschaft », in Zeitschichten. Studien zur Historik, Francfort/Main, Suhrkamp, 2000, p. 302.

[5François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2002.

[6« Champ d’expérience et horizon d’attente », Le futur passé, op. cit., p. 310, trad. modifiée.

[7Op. cit.

[8Le futur passé, op. cit., p. 114.

[9« Terreur et rêve. Quelques remarques méthodologiques », in Le futur passé, op. cit., p. 249-262.

[10Der politische Totenkult. Kriegerdenkmäler in der Moderne, Munich, Fink, 1994.

[11Zur politischen Ikonologie des gewaltsamen Todes. Ein deutsch-französischer Vergleich, Bâle, Schwabe, 1998.

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