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Éloge du singulier

À propos de : Emmanuel Alloa, Partages de la perspective, Fayard


par Nicolas-Xavier Ferrand , le 23 avril


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Dépassant l’alternative entre universalisme et relativisme, Emmanuel Alloa plaide pour le perpectivisme et la singularité. Plongée philosophique, historique et artistique.

Et si le fait d’occuper une place particulière et personnelle dans le monde était gage d’une meilleure compréhension de celui-ci ? Dans son dernier ouvrage, Partages de la perspective, le philosophe Emmanuel Alloa nous invite à reconsidérer positivement la singularité, en dépassant l’habituelle confrontation entre universalisme et relativisme.

Qui a peur de la subjectivité ?

Le monde contemporain est-il effrayé par la singularité et la subjectivité ? Des cris d’orfraie poussés à chaque revendication postcoloniale au nom de défense de l’universel aux admonestations à l’égard de la cacophonie des réseaux sociaux, en passant par le culte de l’universalité, de la « neutralité » et de « l’objectivité », il est d’usage de réprouver le positionnement particulier d’un locuteur ou d’une locutrice lorsqu’il ou elle s’exprime dans l’espace public. La prise de parole doit se faire, de préférence, au nom de l’intérêt collectif, d’une voix neutre, pour être la mieux entendue. Reste à savoir, bien entendu, qui n’est pas travaillé, informé par ses propres particularismes de genre, de classe, d’origine géographique, ethnique ou sociale, et si le « neutre » n’est pas le masque du « dominant ». La perspective est alors envisagée selon sa double nature paradoxale : en ce qu’elle indique la position du regardeur, elle affirme sa dimension particulière, pouvant même être l’un des activateurs historiques du « sujet » ; comme elle peut, par le truchement du cogito cartésien et des réflexions successives de Kant pour lequel la compréhension de la réalité passait notamment par l’expérience et la perception, acter que ce point de départ subjectif est aussi le seul terrain solide sur lequel se baser dès lors que l’on chercher à postuler l’existence du monde et des idées.

Partages de la perspective d’Emmanuel Alloa se veut dans ce contexte comme une plongée à la fois historique, philosophique et artistique sur la question de la perspective, et de son rapport à l’objectivité comme à la subjectivité. Son postulat est que, pour problématique et insuffisante qu’elle soit, la perspective – ou plutôt, celle de chacun – reste le meilleur et à vrai dire le seul moyen de préhension sur le réel. La perspective, éternellement arrimée à l’idée de la subjectivité, s’est vue pointée par la modernité comme un daimon personnel à bannir, nous laissant dans l’incapacité de croire à la force de notre positionnement spécifique dans le monde : elle est présentée comme l’envers du travail scientifique, ce dernier étant vu comme objectif de par sa nature collective, mais aussi par la manipulation distanciée d’instruments de mesure et de données chiffrées. L’auteur s’attache donc dans son livre à réenvisager de façon positive le « perspectivisme », soit le fait d’assumer de voir le monde au travers de ses propres yeux – tout en essayant d’en chercher à comprendre la trajectoire historique.

Trajectoires de la perspective

L’entreprise d’Emmanuel Alloa ne se contente pas d’une réflexion philosophique : en reprenant le fil des deux travaux majeurs en histoire de l’art sur la question, La Perspective comme forme symbolique (1927, 1975) d’Erwin Panofsky, et la relecture de celui-ci par Hubert Damisch (L’Origine de la perspective, 1987), Emmanuel Alloa ajoute un nouveau chapitre à l’histoire de ce « dispositif d’énonciation », s’intéressant notamment au type de rapport au monde qu’il indique, dans la lignée des pages qu’y a consacrées Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005).
L’auteur rappelle qu’il n’existe pas qu’une seule forme de perspective, et que la complexité d’un tel phénomène recommande le croisement de plusieurs disciplines pour mieux l’appréhender. Si l’histoire de l’art est bien évidemment abondamment sollicitée, Emmanuel Alloa tire également le très long fil de l’histoire de la philosophie, de Platon à Deleuze et Merleau-Ponty, en passant par Leibniz, Kant et Nietzsche, permettant une relecture salutaire de leurs approches respectives des apparences et de la cognition par le visuel. L’auteur engage également la question linguistique avec Benveniste, Saussure et Jakobson, en reprenant notamment à celui-ci la catégorie des « embrayeurs », à savoir les mots qui agissent comme des indicateurs dans une phrase, nous permettant de situer les opérateurs, les actions, les patients, le contexte, bref, tout ce qui fait qu’une phrase prend un sens, actant ici que ce sont bien les particularisations qui donnent accès au monde, plus que les généralisations neutres.

Emmanuel Alloa complémente également sa réflexion par des références à l’anthropologie, et plus particulièrement la branche structuraliste de celle-ci, celle de Lévi-Strauss et de Viveiros de Castro, notamment dans sa façon de voir le monde comme « une gigantesque gamme de différences significatives entre des qualités et des êtres, une gamme qui peut être systématiquement organisée, non pas en dépit, mais grâce à ces différences », selon la définition qu’en donne Philippe Descola dans sa préface de Comment pensent les forêts d’Eduardo Kohn (2017). Alloa reprend en partie la théorie de Viveiros de Castro sur le « multiperspectivisme » : le monde est construit par différentes perspectives, parfois contradictoires, perturbant la fixité de l’identité d’un être ou d’une chose. Alloa cependant ne semble pas totalement adhérer au « multinaturalisme » invoqué par de Castro, restant sur la ligne fixée par Hannah Arendt : c’est le fait même de parler de façon différenciée d’une même chose qui atteste de l’existence de celle-ci. Cette précision permet notamment de situer l’ouvrage comme un dépassement du conflit parfois stérile opposant des réalistes croyant en un monde unique et déjà entièrement donné et constructivistes postulant l’édition totale et permanente de la réalité.

Confronter, plutôt que multiplier les perspectives ?

Partages de la perspective est donc à comprendre comme une volonté de redéfinir l’approche contemporaine de la perspective. L’auteur s’attache à une critique d’une forme de fausse conscience autour du perspectivisme, dès lors qu’il faudrait l’envisager négativement comme « claustral » (au sens où une seule perspective, forcément subjective et biaisée, est incapable de dire correctement le monde) ou positivement comme « additif » (au sens où, il suffirait alors de juxtaposer les perspectives pour obtenir une description parfaite de la réalité). Chacune de ces définitions peut apparaître séduisante ou convaincante au premier abord, mais s’avère cependant insuffisante, en ce qu’elles valident in fine l’idée d’un point de vue ultime : chacune atteste qu’il serait possible, soit par l’accès l’objectivité totale, soit par une profusion descriptive, d’atteindre l’épuisement de la richesse et du caractère paradoxal du monde.

En ce sens Emmanuel Alloa cherche de fait moins à réhabiliter le perspectivisme qu’à inviter à une forme de « multiperspectivisme conflictuel » (p. 251) soit la friction continuelle des différentes expériences de vie, des formes de constructions des mondes, ce que P. Descola a notamment nomme les processus de « mondiation », permettant un aiguisement permanent de nos perceptions et de nos préhensions de la vie. C’est par la confrontation avec des points de vue contradictoires, avec des positionnements différenciés que l’on peut affermir ou enrichir le sien, et percevoir à la fois sa propre spécificité, sa propre limite, sa propre richesse. L’essai esquisse à ce titre quelques amorces à propos des umwelten du biologiste Jakob von Uexküll : ces mondes non-humains qui n’existent qu’au travers des équipements perceptifs des animaux, des végétaux et des minéraux, dont la préhension sur le monde est informée par une relation spatio-temporelle et sensorielle entièrement différente, et dont la connaissance pourrait bouleverser notre définition si humaine de la réalité. Ce décentrement nécessaire, que l’on retrouve dans les travaux en anthropologie sociale comme dans les propositions plastiques de Robert Smithson, telles que Spiral Jetty, Yucatan Mirror Displacement ou Gyrostasis – chacune appelant à une approche décentrée, dynamique, articulant « nature » et « culture », questionnant la perspective humaine, ou cherchant à activer une perspective non-humaine- habilement invoquées dans les derniers chapitres du livre, est au cœur du projet d’Alloa : réenvisager la perspective comme un réel moyen de préhension sur les choses, non pas l’aborder comme une approche diminuée, mais comme le point de départ d’un dialogue permanent avec autrui.

Perspectives politiques

Le grand mérite de l’ouvrage d’Emmanuel Alloa est d’affronter pour mieux l’éviter le piège qu’une réhabilitation du perspectivisme peut dissimuler, à savoir une certaine mansuétude à l’égard de la « post-vérité » et des « faits alternatifs » ; comme il évite les chausse-trappes inverses, à savoir les dangers de l’illusion des faits neutres. Cette réflexion hante le livre de façon diffuse. Comment, en prônant la qualité intrinsèque des points de vue particuliers, ne pas céder à un relativisme total ? Comment contrer les « faits alternatifs » sans pour autant céder au mirage du fact-checking, dont la recherche d’objectivité totale n’est souvent qu’un leurre ? En permettant justement cette confrontation permanente des perspectives, qui, loin de provoquer une atomisation totale du corps social, aboutirait au contraire un aiguisement des préhensions sur le monde, et peut-être, l’évacuation des points de vue funestes et destructeurs. En actant que c’est le regard de l’autre qui me construit et vice versa, l’essai d’Emmanuel Alloa engage l’espoir d’une société de la confiance, où la singularité des points de vue n’est plus considérée comme une tare, mais plutôt comme l’occasion de douter, de regarder à nouveau, peut-être mieux, sans doute différemment, en tous les cas de ne jamais se contenter de sa propre singularité. C’est finalement en reconnaissant aux autres le droit à la singularité que l’on créditera davantage la sienne. À ce titre, il aurait été fructueux de coupler ces réflexions avec le concept de « subjectivité minoritaire » développé chez Didier Éribon, selon lequel le fait d’appartenir à une minorité permet de mieux décrire un monde qui vous met à la marge, et sur lequel vous portez de fait un regard « extérieur » ; voire à la discipline de la sociologie de la connaissance de Schutz, Berger et Luckmann, qui dans des contextes autres, développèrent des raisonnements parallèles. Partages de la perspective est cependant déjà suffisamment riche sur le plan transdisciplinaire pour qu’on puisse lui adresser ce reproche.

Le « multiperspectivisme conflictuel » d’Emmanuel Alloa renvoie aux plus belles promesses démocratiques, celle de susciter le respect de la polyphonie des existences qui composent les mondes. À ce titre, le livre peut être compris comme le commentaire politique d’une société hantée par la division, ondoyant aussi bien entre les sirènes d’un universalisme totalitaire et d’un relativisme périlleux. Ces temps de « distanciation sociale » pouvant isoler encore davantage nos archipels sociaux comme intellectuels, cette invitation au partage pourrait être une piste solide pour trouver le chemin du « monde d’après ».

Emmanuel Alloa, Partages de la perspective, Paris, Fayard, « Ouvertures », 2020. 288 p., 25 €.

par Nicolas-Xavier Ferrand, le 23 avril

Pour citer cet article :

Nicolas-Xavier Ferrand, « Éloge du singulier », La Vie des idées , 23 avril 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Emmanuel-Alloa-Partages-de-la-perspective.html

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