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Embarqués pour aider

À propos de : Marion Fresia et Philippe Lavigne-Delville, dir., Au cœur des mondes de l’aide internationale. Regards et postures ethnographiques, Karthala


L’aide internationale ne se réduit pas au financement du développement. À partir d’enquêtes menées auprès des populations concernées, un recueil dévoile la réalité concrète des institutions et des professionnels qui mettent en œuvre les politiques de développement dans des contextes variés.

Depuis le début des années 1980, les anthropologues ont joué un rôle important dans l’essor des études de sciences sociales consacrées à l’aide au développement. Ce que l’on nomme la « socio-anthropologie du développement » constitue aujourd’hui un courant de recherche bien établi, en France comme à l’étranger. Ses chercheurs s’intéressent tout particulièrement aux conditions sociales de mise en œuvre de l’aide internationale dans les pays à faible revenu (pays dépendants d’une assistance externe). Ils privilégient l’observation de terrain, au contact direct des acteurs locaux considérés dans leur grande diversité. Ils rejettent explicitement les jugements de valeur et les conceptions idéologiques qui saturent les institutions du développement. Ils n’hésitent pas à porter un regard critique sur les approches excessivement techniques conçues par les experts des agences internationales, le plus souvent à partir de savoirs économiques et statistiques qui valorisent des critères universels forgés dans les universités du Nord… et qui ignorent souvent les réalités complexes du terrain. Ce faisant, les anthropologues ont considérablement amélioré notre compréhension des pratiques concrètes de l’aide. Leurs travaux montrent l’importance du tissu des relations sociales et communautaires au niveau des projets et des institutions locales. Ils insistent sur le poids des codes sociaux, culturels ou professionnels propres à chaque contexte d’intervention.

Les institutions de l’aide comme terrain de l’anthropologie

L’anthropologie du développement a largement contribué à faire émerger le point de vue des populations concernées par les interventions (celles que l’on appelle les populations « bénéficiaires »). De même, elle a montré avec force le rôle-clé de tous les acteurs positionnés dans la chaîne de décision au niveau des pays, refusant de faire une hiérarchie entre les agents internationaux, les décideurs politiques, les fonctionnaires de l’État, les nombreux consultants, intermédiaires et techniciens présents dans la construction des projets, ou encore les autorités dites traditionnelles (des chefs de village jusqu’aux guides spirituels), les représentants de communautés et les ONG locales.

À cet égard, on dispose aujourd’hui de nombreuses études sur les activités des « professionnels de l’aide » positionnés à l’interface entre les interventions internationales et les espaces sociaux locaux. Ces études se concentrent sur les conditions de mise en œuvre des projets de développement, dont elles montrent le caractère contingent et bricolé, souvent éloigné des schémas rationnels élaborés par les experts des agences internationales. En revanche, nous manquons encore cruellement d’études approfondies sur les « institutions de l’aide » elles-mêmes, c’est-à-dire toutes les organisations spécialisées, publiques ou privées, qui pilotent et mettent en œuvre l’aide internationale. L’ouvrage collectif intitulé Au cœur des mondes de l’aide internationale, paru en 2018 sous la direction de deux éminents anthropologues, entend combler ce déficit de la recherche anthropologique. Il est le résultat d’un projet collectif qui s’est donné pour ambition de prendre des institutions de l’aide comme des terrains d’observation à part entière, en considérant ces dernières comme des univers complexes méritant une attention aussi soutenue que les espaces où sont mis en œuvre les projets locaux.

L’ouvrage réunit une dizaine de contributeurs – pour la plupart de jeunes chercheurs – qui ont eu la chance d’avoir une (ou plusieurs) expérience(s) professionnelle(s) dans des organisations spécialisées et des réseaux de projet très divers (le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, une grande ONG environnementale, les administrations et les milieux de consultants spécialisés sur la protection de l’environnement au Sénégal, des projets de développement conduits au Bénin, au Cambodge et en Éthiopie, ou encore les institutions judiciaires nigériennes). Solidement (en)cadrés par une introduction consacrée aux nouveaux objets de recherche en anthropologie du développement et une conclusion interrogeant les méthodes d’investigation de la discipline, les chapitres proposent des monographies originales, chacune explorant la vie quotidienne d’une institution spécifique, ou d’un milieu institutionnel donné.

Chercheurs embarqués

L’ouvrage trouve une unité dans la démarche commune de l’équipe de chercheurs, notamment l’ambition de croiser deux anthropologies, celle du développement et celle des institutions. Les auteurs abordent les institutions d’aide « pour elles-mêmes, dans leur histoire, leur fonctionnement interne ou leurs modalités transnationalisées d’organisation et d’action » (p. 19). Le projet intellectuel s’inscrit ainsi dans la continuité des travaux très divers menés depuis une trentaine d’années par des anthropologues français et britanniques dont le projet intellectuel est de porter l’anthropologie sur de nouveaux terrains, tout particulièrement celui des institutions de l’État moderne (comme les lieux de la représentation politique, les administrations publiques, les organisations internationales ou les milieux professionnels).

Tous les auteurs ont pour point commun de promouvoir la pratique de l’enquête ethnographique, recourant à des méthodes d’observation participante supposant l’immersion dans le milieu professionnel observé. Pour cela, ils ont fait le choix de se fondre dans les institutions de l’aide. Ils y sont entrés par le biais d’un stage, d’une activité de recherche-action, d’une responsabilité de coordination ou de missions d’expertise. En occupant une fonction de travail dans l’institution, l’anthropologue peut s’y faire reconnaître comme un agent, un insider, et faire oublier son statut d’enquêteur. La présence sur un temps long lui permet de construire des liens de complicité avec les autres agents, d’assimiler les codes sociaux ou langagiers propres à l’institution, de comprendre les règles tacites qui dominent les relations professionnelles. La position de « chercheur embarqué » offre l’avantage de pouvoir observer ce qui peut difficilement être vu par d’autres chercheurs. Elle permet de scruter tout particulièrement la vie quotidienne des professionnels de l’aide, leurs attentes et leurs frustrations, leur adhésion à des systèmes de valeurs, les routines professionnelles dans lesquelles ils sont pris, les systèmes d’interconnaissance fondés sur des affinités électives, les jeux de connivence, les petits accommodements – et parfois les contournements – avec les principes censés régler la marche des organisations, et plus largement l’importance des relations sociales informelles qui permettent les ajustements et les compromis nécessaires à la fabrique des décisions collectives.

Quotidien des institutions et diversité des mondes

Au fil de l’ouvrage, on saisit combien les modalités de distribution d’une aide alimentaire, l’adoption de normes environnementales, la mise en place d’un projet d’irrigation ou les débats de politique foncière sont loin d’être le résultat d’une planification maîtrisée. Elles dépendent aussi d’arrangements négociés et de solutions bricolées mettant en jeu des groupes d’acteurs ayant des visées professionnelles, institutionnelles ou idéologiques très différentes (fonctionnaires nationaux, personnels des agences internationales, groupes d’experts, consultants indépendants, militants, lobbyistes et représentants du secteur privé…). De même, l’observation du rapport des agents à leur propre institution révèle combien les comportements et les choix professionnels peuvent être liés aux conditions de travail au quotidien. Plusieurs auteurs reviennent à cet égard sur les frustrations professionnelles et la surcharge de travail, la précarité des contrats, les arrangements officieux entre agents (par exemple pour tenir des délais ou produire des chiffres), le recours fréquent à des consultants indépendants, la difficulté de communication entre le siège international et ses bureaux nationaux.

Au-delà des résultats empiriques de chaque chapitre, l’un des principaux enseignements de l’ouvrage est que les institutions de l’aide peuvent difficilement être saisies comme un monde homogène et singulier. Comme le suggère l’usage du pluriel dans le sous-titre du livre, il convient bien plus d’évoquer des mondes de l’aide. L’anthropologie des institutions montre en effet que les modèles d’intervention des agences spécialisées débouchent sur une grande diversité de situations. À rebours des thèses sur « l’isomorphisme institutionnel » (qui supposent une tendance à la convergence des comportements dans les organisations travaillant dans un même domaine d’activité), l’ouvrage délivre le message inverse : l’observation de la vie quotidienne des organisations montre que les pratiques de l’aide prennent des formes variables et contingentes dans chaque contexte observé. Certes, les institutions de l’aide recourent à des savoirs standardisés et généralisables pour construire des « problèmes » et des « enjeux » sur lesquels intervenir. Elles utilisent des recettes universelles, censées pouvoir être transposées d’un pays à l’autre. Elles promeuvent de « bonnes pratiques » supposées résoudre les problèmes d’organisation, améliorer la compréhension des besoins des populations, surmonter les obstacles à l’appropriation des projets au niveau local, accroître la transparence, la participation et la redevabilité. Elles prétendent même élaborer leurs interventions à partir de solutions proprement « techniques », permettant une gestion dépolitisée des questions de développement. Dans les faits, toutefois, la mise en œuvre concrète de l’aide internationale s’accompagne de tensions, d’adaptations et d’interprétations diverses qui démontrent le caractère relatif et contingent des activités qui font le quotidien des mondes du développement. Derrière l’uniformité des institutions se construisent « des configurations d’acteurs, de pouvoir et de savoir toujours spécifiques » (p. 21).

Travail ethnographique et enquêtes au long cours

Les auteurs de l’ouvrage prennent le parti de privilégier une démarche réflexive dans la construction de leurs arguments. Plutôt que de s’en tenir à l’analyse distanciée des institutions, ils utilisent systématiquement la première personne du singulier, décrivant les conditions d’entrée du chercheur sur son terrain, les choix des méthodes d’observation, les manières de collecter des données, les succès et les difficultés dans la conduite d’entretiens, les choix opérés lors du travail de restitution. Ils défendent l’intérêt de mobiliser les outils et concepts permettant de traquer l’informel et l’indicible dans un milieu institutionnel saturé de normes, de catégories et d’interprétations préconstruites véhiculées par les savoirs experts, circulant souvent comme des évidences parmi les agents. Ils interrogent également les effets provoqués par leur position d’observateur-participant au moment de l’enquête : l’implication professionnelle de l’enquêteur influe sur les façons d’observer l’institution, de sélectionner les objets d’enquête et de rendre compte de la vie des agents. Les auteurs reviennent sur les astuces et les savoir-faire du chercheur pour pénétrer les réseaux professionnels et les espaces de sociabilité, pour s’y mouvoir et s’y faire reconnaître, sans pouvoir éviter, parfois, la méfiance ou les résistances des agents observés. L’article de Philippe Lavigne-Delville retient l’attention en ce qu’il décrit les évolutions d’un parcours de recherche consacré à étudier les politiques foncières en Afrique sub-saharienne, marqué par un renouvellement des postures et des problématiques intellectuelles au gré des changements de postes et des bifurcations professionnelles.

L’ouvrage est donc extrêmement riche sur « les regards et les postures ethnographiques » adoptés par l’anthropologie des institutions de l’aide. Environnements complexes, fragmentés, soumis à des concurrences internes, marqués par réseaux d’agents divers dont les pratiques varient selon les lieux et les moments, caractérisés de surcroît par des formes de contrôle plus ou moins resserrées sur la production des connaissances, les bureaucraties de l’aide justifient selon les auteurs des « enquêtes au long cours ».

Les lecteurs qui ouvriront le livre avec l’ambition d’y trouver des analyses fouillées des institutions n’y trouveront pas toujours leur compte. Plusieurs articles proposent des développements fort intéressants décrivant les conditions de travail des agents, les usages croisés de l’expertise technique et des savoirs savants, les dispositifs de contrôle internes aux administrations, ou les rapports entre siège et terrain d’une ONG internationale, pour ne citer que quelques exemples. Néanmoins, il n’est pas toujours évident, pour le lecteur, de naviguer entre des exercices d’auto-analyse inclinant à des mises en abîme nombreuses dans les textes – l’observateur s’observe en train d’observer – et des développements de fond consacrés à la description des milieux institutionnels. L’exercice est difficile : autant les passages nombreux consacrés au travail ethnographique justifient une réflexion, de nature épistémologique, sur la contribution essentielle de l’anthropologie des institutions à la compréhension des mondes de l’aide, autant la restitution des terrains et les analyses de fond sur les institutions et leurs pratiques restent assez inégales selon les articles.

On peut enfin formuler un léger regret. Très attachés à valoriser l’enquête de terrain et à rendre compte de façon réflexive de l’activité de recherche, les articles présentent parfois une certaine réticence à proposer des hypothèses de recherche ou des modèles explicatifs de portée générale. Ce qui fait la force de l’analyse socio-anthropologique – saisir les modalités du quotidien, rendre compte de la diversité des pratiques sociales et professionnelles, montrer l’importance des normes informelles qui règlent le fonctionnement des organisations – ne permet sans doute pas de répondre à toutes les questions sur ce qui fait tenir ces « mondes de l’aide » comme des mondes sociaux spécifiques, distincts d’autres champs d’activité. Mais dans le dialogue engagé avec la sociologie des institutions et la sociologie des organisations, tout autant qu’avec la science politique, les auteurs auraient gagné à monter en généralité et formuler des arguments susceptibles de circuler dans les sciences sociales, afin d’observer d’autres milieux institutionnels. Alors que la notion d’institution, dans son sens sociologique, invite à traiter les bureaucraties de l’aide comme des mondes sociaux plus ou moins stabilisés autour de règles, de normes, de procédures formelles, de rôles prescrits, de savoirs autorisés, de pratiques standardisées et de routines d’organisation, les articles préfèrent insister sur la plasticité des relations sociales, la contingence des pratiques et la contextualité des interprétations.

On aurait ainsi aimé en apprendre un peu plus, au gré des articles, sur l’importance des divisions professionnelles, la forme prise par les réseaux d’acteurs, le poids des routines et des procédures, l’appropriation des standards ou des outils à l’intérieur des institutions, ou les asymétries de pouvoir dans l’administration par exemple. Mais on pourra nous rétorquer que là n’est pas l’objet de l’ouvrage, dont le cœur de la réflexion se concentre sur le travail ethnographique. Sur ce point, le plaidoyer des auteurs en faveur de l’anthropologie de l’aide constitue une entreprise particulièrement réussie et bien nécessaire à un moment où les sciences économiques se sont imposées comme la forme de savoir ultra-dominante dans la plupart des agences de développement.

Marion Fresia et Philippe Lavigne-Delville, dir., Au cœur des mondes de l’aide internationale. Regards et postures ethnographiques, Karthala, 2018. 362 p., 27 €.

par Olivier Nay, le 24 avril

Pour citer cet article :

Olivier Nay, « Embarqués pour aider », La Vie des idées , 24 avril 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Embarques-pour-aider.html

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