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Dans le sillage de Magellan
Entretien avec Romain Bertrand


par Ivan Jablonka , le 4 décembre 2020


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Le « tour du monde » de Fernand de Magellan en 1519-1522 dissimule tout un univers passionnant et méconnu : des équipages, des rois, des peuples, des végétaux, des rencontres pacifiques ou sanglantes, des espoirs et des peurs. Mais, au fait, Magellan a-t-il vraiment fait le tour du monde ?

Directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques et membre du Centre de recherches internationales, Romain Bertrand a notamment publié L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident, XVIe-XVIIe siècle (Seuil, 2011), Le Long Remords de la conquête. Manille-Mexico-Madrid, l’affaire Diego de Àvila, 1577-1580 (Seuil, 2015) et, en codirection, L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes découvertes (Seuil, 2019).

Prise de vue et montage : Ariel Suhamy.

La Vie des Idées : Vous venez de publier Qui a fait le tour de quoi ? L’affaire Magellan (Verdier, 2020). Beaucoup apprennent à l’école que Magellan a fait le « tour du monde » au début du XVIe siècle ; il y a même un détroit qui porte son nom au sud de l’Amérique. En fait, cela semble plus compliqué…

Romain Bertrand : Magellan est un nom qui résonne dans notre imagination. Il scande le récit et l’épopée des Grandes découvertes, c’est-à-dire ce siècle qui s’ouvre par la découverte des Amériques par Christophe Colomb et qui va mener les Européens en bien des sociétés lointaines avec lesquelles ils n’avaient jusque-là que des rapports très distants ou, du moins, très indirects. Le nom de Magellan reste associé à l’idée qu’il est le premier à avoir fait, par voie maritime, le tour du monde.

Mais les choses sont plus compliquées. D’abord, on sait très bien par les sources d’époque, par les chroniques du « grand voyage », que Magellan n’a pas à proprement parler fait le tour du monde, puisqu’il est mort aux deux tiers de son périple, sur un îlot des Philippines, en avril 1521. Il est vrai que le périple s’est poursuivi en son absence et qu’une poignée de survivants ont réussi, avec la dernière des cinq nefs de l’expédition, la Victoria, à regagner l’Espagne en 1522, suivis de quelques rescapés de la Trinidad un temps emprisonnés par les Portugais. Magellan peut donc tout de même être considéré, à bon droit, comme l’un des architectes de ce « tour du monde ».

Mais il faut ajouter que Magellan n’avait très probablement pas l’intention et, en tout cas, n’avait certainement pas pour mandat de la part de Charles-Quint, le roi d’Espagne, de faire le tour du monde. À l’époque, le monde était divisé entre l’Espagne et le Portugal, et Magellan n’avait pas le droit de pénétrer dans l’espace réservé aux Portugais, leur « démarcation » [aux termes du traité de Tordesillas ratifié en 1494].

Tout ceci nous amène à une dernière considération : l’écart prodigieux entre ce nom, qui claque au vent comme une sorte d’étendard de la romance européenne, et la réalité d’un homme sur lequel on en sait très peu.

La Vie des Idées : À l’époque, on ne sait pas mesurer la longitude. L’enjeu est pourtant de taille, pour des raisons tant pratiques (la navigation) que politiques (le traité de Tordesillas). Comment Magellan se figure-t-il ce grand océan qui sépare le Chili des Philippines ? D’ailleurs, est-il si « pacifique » que cela ?

Romain Bertrand : En septembre 1519, la flottille des cinq nefs est armée et quitte l’avant-port de Séville, Sanlúcar de Barrameda. La vraie question, c’est celle que tous les membres d’équipage et les autres capitaines se posent : l’itinéraire. Où va-t-on ? Que pense trouver Magellan – non pas « découvrir », mais trouver, puisqu’il a visiblement bien une idée en tête ? C’est un dossier compliqué et toujours débattu que de savoir à quels éléments cartographiques ou cosmographiques Magellan a eu accès préalablement au départ de son expédition.

Ce qui est à peu près certain, c’est qu’il était convaincu qu’il existait un passage entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique. Il était persuadé qu’il s’agissait non d’un détroit, mais d’une sorte de chenal qui coupait de part en part le sous-continent américain. Raison pour laquelle il passe des semaines à explorer l’immense embouchure du Rio de la Plata, en pensant qu’il s’agit de l’entrée de ce chenal qui le mènera à l’océan suivant. Finalement, ne trouvant pas ce fameux chenal, il décide de continuer à descendre le long des côtes de l’Argentine jusqu’à trouver le détroit qui porte aujourd’hui son nom.

Voilà, sur la foi des savoirs de l’époque, ce que pensait Magellan. Ce que l’on savait, c’est qu’il existait bel et bien un autre océan, une « mer du Sud », de l’autre côté du sous-continent sud-américain. On le savait parce qu’un conquistador, Balboa, l’avait aperçu depuis l’isthme de Panama en 1513. Lorsque, après la découverte du détroit, l’expédition s’engage sur cet océan, Magellan va le renommer « Pacifique », mais pacifique pour le malheur des navires. En effet, il est trop pacifique ! On a du mal à y prendre les vents porteurs, et les nefs louvoient parfois des jours et des jours avant de pouvoir véritablement avancer.

La Vie des Idées : À vous écouter, il ne reste plus grand-chose de l’aventure du grand homme. Finalement, quel est l’exploit de Magellan ?

Romain Bertrand : Le grand exploit maritime de l’expédition de Magellan, c’est la traversée du Pacifique. D’abord, parce qu’on ne sait absolument pas s’il est traversable ou navigable. Ensuite, parce que la traversée va prendre des mois, ce qui aurait dû décimer les équipages par suite du scorbut ; mais cela n’a pas été le cas, car ils avaient fait provision de bocaux d’un céleri sauvage, ramassé avant de s’engager dans la traversée, et riche en vitamine C.

Ce voyage les mène en Asie, mais tout d’abord aux îles Marianne, sur l’île de Guam. Cette première terre habitée est aussi le théâtre de la première grande cruauté au sortir de la traversée, puisque Magellan va décider, pour les châtier d’un vol, de faire massacrer plusieurs dizaines d’insulaires, des Chamorros.

La Vie des Idées : Dans son journal, l’Italien Antonio Pigafetta évoque les Moluques « où naissent les clous de girofle », les noix muscade, l’écorce de palme dont se vêtent les femmes, les fameux géants de Patagonie (en fait, des guerriers Tehuelche). Comment définir ce carnet de bord entre littérature et ethnographie ?

Romain Bertrand : La chronique d’Antonio Pigafetta est le principal document qui nous permet de comprendre l’expédition de 1519-1522 dans ses moindres détails, ou presque. Il s’agit d’un texte qui restera sous forme manuscrite jusqu’au tout début du XIXe siècle.

À propos de Pigafetta, on en sait très peu. En revanche, c’est lui qui nous apprend à peu près tout ce que l’on sait de Magellan au cours de cette expédition. On sait seulement que Pigafetta est un jeune patricien venu de Vicenza, en Terre ferme vénitienne, dans la suite d’un nonce apostolique dépêché en Espagne, qu’il rencontre Magellan à la cour et qu’il le prend immédiatement pour maître et mentor. Pigafetta sera l’un des fidèles d’entre les fidèles de Magellan, jusqu’à la mort de ce dernier. C’est pour laver l’honneur de Magellan, pour perpétuer le souvenir de sa grandeur, qu’il va écrire cette chronique en 1522-1523.

En effet, Magellan trouve la mort le 27 avril 1521, à l’issue d’un incident que beaucoup qualifient, à la suite de Stefan Zweig, de « bagarre stupide » sur un îlot des Philippines. Ayant noué alliance avec le rajah Humabon, le souverain de l’île de Cebu, Magellan, à la demande de ce roi, s’en va châtier un chef de guerre rebelle, Lapu-Lapu, sur un îlot voisin, le minuscule îlot de Mactan. Pensant affronter une troupe de « sauvages » incapables de guerroyer convenablement, il tombe sur une bande de guerriers très professionnels. Il s’effondre dans un lagon, percé par des flèches et des javelines. Antonio Pigafetta se tient à ses côtés, dans le carré des derniers combattants. C’est lui qui, après la mort de Magellan, continue de tenir la chronique de l’expédition.

Son texte est probablement l’un des plus beaux récits de voyage européens des XVIe et XVIIe siècles. Il est d’une précision quasi ethnographique, pour ce concerne aussi bien les Tupinambas du Brésil et les Indiens Tehuelche de Patagonie que les sultanats de Bornéo ou des Moluques. En même temps, c’est un texte empreint de toute l’anthropologie chrétienne et politique de l’époque. Il porte souvent sur ces peuples, dont il décrit les us et coutumes, un regard de mépris et de supériorité.

La Vie des Idées : Vos précédents livres se passent à Java, en Malaisie, à Manille ou à Madrid. On pourrait croire que ce voyage circumterrestre va vous décentrer par rapport à votre zone de recherches. En fait, Magellan quitte Séville pour aller mourir aux Philippines, sur un îlot situé à 3 000 km de Malacca. Quel est cet « Orient » auquel vous vous intéressez ?

Romain Bertrand : Le monde qui m’intéresse est cette partie de l’Asie du Sud-Est en sa portion insulaire : Malaisie, Indonésie, Philippines, Brunei (à Bornéo), c’est-à-dire ce monde « insulindien » qui, dès le XVe siècle, est un monde densément interconnecté, puissamment relié au reste de l’Eurasie, notamment à l’océan Indien et à la Chine impériale.

C’est un monde malais et musulman qui possède une relative unité culturelle. Le malais est la langue véhiculaire du négoce, des échanges commerciaux : elle est comprise d’un bout à l’autre de ce monde, de Sumatra aux Philippines. C’est ce qui permettra à Magellan, grâce à son esclave malais Enrique, de prendre langue avec les habitants des Philippines. C’est aussi un monde très profondément marqué par la diffusion de l’islam à compter du XIVe siècle. On dit souvent que c’est une « autre Méditerranée », selon les termes de Denys Lombard, mais une Méditerranée du Sud-Est asiatique et profondément musulmane.

Je me suis intéressé à l’expédition de Magellan parce que, travaillant sur les Philippines et m’intéressant à la partie orientale de l’archipel indonésien et au rôle-clé que jouent les Moluques au XVIe siècle, j’ai croisé il y a longtemps la chronique de Pigafetta. Elle décrit pour la première fois, de manière très précise, plusieurs lieux-clefs de ce monde.

La Vie des Idées : Vous avez codirigé L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes Découvertes (Seuil, 2019). À quoi ressemble une histoire des grandes découvertes « à parts égales » ?

Romain Bertrand : Ce n’est pas une histoire nécessairement plus « équilibrée », au sens où il s’agirait de déposer sur l’un des plateaux d’une balance imaginaire un surcroît de documentation extra-européenne pour rééquilibrer le récit. Mais c’est une histoire plus équitable, qui accorde la même attention, le même intérêt, le même crédit à l’histoire de sociétés autres que celles de l’Europe. Dans le récit des Grandes découvertes, cela signifie plusieurs choses.

Tout d’abord, dans l’ombre du nom des grands découvreurs, Colomb, Cortès, Pizarro, Magellan, se tapit tout un petit peuple, tout un ensemble de gens qui rendent concrètement possibles ces voyages d’exploration : non seulement des mousses, des calfats, des artilleurs des équipages d’ailleurs très cosmopolites, mais aussi et surtout ceux qu’on a longtemps appelés les « intermédiaires indigènes », sherpas, traducteurs, supplétifs. Ces derniers appartenaient aux sociétés auxquelles les Européens abordaient. On se rend compte qu’ils ont joué un rôle beaucoup décisif que ce qu’on a longtemps cru. En les suivant, en s’intéressant à eux autant qu’aux grands découvreurs européens, chrétiens, à peau blanche, on s’aventure sur les chemins d’autres histoires.

Une histoire « à parts égales » des Grandes découvertes, ce n’est donc pas nécessairement une autre histoire des Grandes découvertes, comme s’il s’agissait de remplacer un grand récit par un autre. En revanche, c’est la porte entrouverte sur tout un monde d’autres histoires.

La Vie des Idées : Dans votre livre, vous écrivez que les grands voyages du XVIe siècle ne finissent jamais : « Ils traînent derrière eux, comme une mariée triste, […] un immense voile de conséquences. » Quel est ce voile ?

Romain Bertrand : En effet, les grands voyages comme l’expédition de Magellan et d’Elcano ne s’arrêtent jamais. C’est la raison pour laquelle on en parle encore aujourd’hui. Dans le temps même de leur accomplissement et de leur dénouement, cette immense suite de conséquences englobe tous ceux qui y ont survécu comme tous ceux qui en sont morts. Car des années, et même des décennies durant, leurs familles, leurs parentèles, des veuves plus ou moins éplorées, des héritiers plus ou moins légitimes vont ester en justice, vont abreuver le Roi et ses conseils de lettres de supplique afin de percevoir leurs restants de soldes, et ainsi faire vivre, bruire autour des grands noms, toutes les vies minuscules qui ont été effacées par la mort ou par l’oubli.

L’autre traîne de conséquences est encore plus importante. C’est le filet d’encre qui part de l’événement et qui va peu à peu, par retouches successives, par effacements et par distorsions, ériger la légende. Car lorsqu’on est face à l’expédition de Magellan et d’Elcano, on est inévitablement confronté à autre chose qu’à l’histoire technique, sociale, politique et économique de ces hommes et de leurs exploits maritimes : on est confronté à une pièce maîtresse du grand récit des Découvertes, c’est-à-dire à rien moins qu’à toute la romance de la modernité européenne, au conte dont l’Europe s’est longtemps bercée.

Et on doit faire avec. Mais pas seulement avec les armes de l’érudition historique. C’est le moment où il faut, prenant appui sur la littérature mais retournant les pouvoirs de la littérature contre elle-même, engager une écriture différente. Et ce n’est pas seulement pour « décrotter les auréoles de leurs dorures », comme le disait Éric Vuillard, mais aussi pour entretenir avec notre passé, c’est-à-dire avec l’idée trop complaisante que nous nous sommes longtemps faite de nous-mêmes, une relation plus sereine, plus mature, qui rende plus habitable un présent où sourdent incessamment les traces de ce passé.

Propos recueillis et retranscrits

par Ivan Jablonka, le 4 décembre 2020

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Dans le sillage de Magellan. Entretien avec Romain Bertrand », La Vie des idées , 4 décembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Dans-le-sillage-de-Magellan

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