Comment les Occidentaux du XIXe siècle ont-ils construit des stéréotypes raciaux sur les Chinois ? Et que révèlent-ils des dynamiques de pouvoir et des tensions entre perceptions occidentales et réalités chinoises ?
Comment les Occidentaux du XIXe siècle ont-ils construit des stéréotypes raciaux sur les Chinois ? Et que révèlent-ils des dynamiques de pouvoir et des tensions entre perceptions occidentales et réalités chinoises ?
« Observer le corps des observateurs de corps » : voilà comment Clément Fabre résume son ouvrage dédié à la production, par les Occidentaux au XIXe siècle, de savoirs pratiques sur la race chinoise (p. 35). Cette enquête réflexive mobilise une documentation d’une richesse exceptionnelle, rassemblant récits de voyage, dépêches diplomatiques, rapports médicaux et écrits littéraires.
À l’ombre de la race adopte une approche résolument socio-historique. Revendiquant la critical race theory (p. 10), l’auteur fait du récit historique un véritable terrain d’observation, attentif au rôle des « agents d’influence » français et anglo-saxons – missionnaires, médecins, diplomates – dans les processus de construction des savoirs raciaux. Les Chinois seraient indifférents au bruit et à la puanteur ; dotés de nerfs sous-développés, ils ressentiraient moins la douleur ; ils seraient tous impassibles et ne trahiraient jamais leurs émotions… Pour C. Fabre, la notion de race chinoise, fruit de l’accumulation de ces stéréotypes racistes, découle d’une invention largement indépendante de l’anthropologie physique du XIXe siècle, où elle ne constituait pas une catégorie d’analyse établie (p. 9).
Le récit de l’auteur replace la production de ces savoirs raciaux dans « l’expérience sensible de l’environnement chinois » (p. 111), révélant les inconforts et les décalages éprouvés par les Occidentaux au contact du quotidien du Céleste Empire. Il souligne, à ce sujet, une forte présence de bruits et d’odeurs dans les espaces publics, l’utilisation d’une literie jugée rudimentaire (brique en guise d’oreiller, lits durs, etc.), des pratiques vestimentaires inconfortables, et un supposé manque de sensibilité aux couleurs (chap. 1). L’auteur évoque également la complexité de l’étiquette chinoise ainsi que les vains efforts déployés par les Européens pour s’y adapter (chap. 4), les conflits entre la médecine occidentale et la perception chinoise des pratiques médicales, telle que la réticence à l’amputation malgré le risque de mort (chap. 5). Selon les témoignages de ces observateurs du XIXe siècle, le corps chinois résisterait mieux aux perturbations sensorielles (chap. 1), aux infections (chap. 4) et à la douleur (chap. 5).
La production de ces savoirs ne fut cependant pas le fruit d’un simple constat intuitif. L’auteur l’inscrit plutôt dans des dynamiques de pouvoir méconnues au sein des milieux anglophones et francophones. Elle résulta, en premier lieu, de tentatives visant à établir des relations de confiance avec les populations locales (p. 110). Les médecins étrangers, en particulier, cherchaient à désamorcer la xénophobie chinoise – obstacle majeur à l’ouverture du pays – afin de mieux servir les intérêts de leurs congrégations évangéliques ou des administrations étatiques dont ils dépendaient (chap. 2).
Ensuite, la mise en savoir de ces prétendues particularités chinoises, observées sur le terrain à travers une « connaissance intime de la Chine » (p. 113), reflétait notamment l’intérêt des agents d’influence d’accroître leur propre autorité (chap. 2 et 3). Missionnaires, médecins et diplomates se livrèrent à une forme d’émulation éditoriale, parfois en infraction avec les règles de leurs services d’appartenance (p. 132). Cette recherche d’intimité, entendue comme le désir de pénétrer les couches les plus profondes de la société chinoise, constituait ainsi un levier central de leur production savante. Ce qui explique un intérêt accru porté aux rapports médicaux reflétant la configuration physique du corps chinois, aux pieds bandés des femmes, ainsi qu’à la vie personnelle de l’Empereur de Chine. C’est à cette lumière que sont examinés les travaux littéraires de Victor Segalen et de George Soulié de Morant, comme symptomatiques d’une volonté de pénétrer au plus profond de la vie intime du Palais impérial, jusqu’aux secrets d’alcôve des souverains célestes (chap. 3).
L’ouvrage constitue également une histoire de la théorisation des savoirs raciaux. L’investissement des agents d’influence dans le champ sinologique les pousse en effet à hasarder des explications aux écarts sino-occidentaux qu’ils observent (p. 328). Ces affirmations généralisantes nécessitent une mise en cohérence entre les différents registres de savoir produits, ce qui suscite à son tour des réflexions d’ordre théorique. C’est ainsi que prend forme la théorie de la « spécificité nerveuse » des Chinois : longtemps contraints à refouler leurs émotions, ceux-ci deviendraient structurellement impassibles, tout en demeurant susceptibles d’exploser soudainement – comme en témoigne, aux yeux de ces observateurs, le mouvement des Boxers (chap. 5).
Certes, l’absence quasi totale de sources chinoises dans l’ouvrage a déjà fait l’objet de critiques dans des recensions précédentes [1]. P. Fuller s’alarme, pour sa part, du manque de moyens laissés aux lecteurs pour « contrôler la validité de ces réclamations d’expertise » (« test the validity of these claims to expertise ») ou « distinguer savoirs et stéréotypes » (« distinguish between knowledge and stereotype »). M. Bouchez, de son côté, souligne également que la prise en compte de voix de médecins chinois, par exemple, « aurait permis d’illustrer comment “l’écart” se réduit au contact de praticiens chinois » [2]. Néanmoins, on pourrait se demander quelle place l’auteur aurait pu accorder à des témoignages chinois dans une recherche où la véracité des propos racistes émis par les Européens du XIXe siècle ne peut qu’être mise en suspens, son objet d’étude étant, en définitive, l’évolution d’un système discursif racialisant plutôt que d’un quelconque contenu empirique.
De toute évidence, l’auteur ne souhaite pas s’engager dans une analyse qui risquerait de faire dévier son travail vers une direction bien différente, voire problématique, au regard de l’inquiétude exprimée par P. Fuller lui-même quant au risque de « faire revivre des perspectives propres à l’époque coloniale » (« it also runs the risk of reviving colonial-era perspectives ») et de réduire au silence les Chinois. Une approche consistant à distinguer le vrai du faux dans les savoirs produits par ces agents d’influence conduirait en effet à évaluer la dimension factuelle de ces discours, ce qui reviendrait précisément à réactiver des débats sur les races.
Toutefois, l’ajout de voix chinoises aurait été souhaitable dans les passages consacrés aux pratiques diplomatiques. Compte tenu du caractère opaque des affaires politiques, une telle intégration aurait permis de mieux restituer les circonstances réelles et de nuancer les propos tenus officiellement. Dans le passage consacré aux « gestes des mains », l’auteur revient ainsi sur un fonctionnaire impérial qui mit fin à des audiences accordées à des diplomates britanniques et français, afin de protester contre le fait que ces derniers avaient frappé sur la table, geste perçu comme injurieux (p. 202-204). Or, le fonctionnaire en question, « Son Excellence Zhang », n’était autre que Zhang Peilun (1848-1903), politicien ayant bâti sa carrière sur des positions bellicistes et xénophobes. Qui songerait à attribuer une importance décisive, dans la colonisation de l’Algérie par la France, à l’incident du 30 avril 1827, au cours duquel le dey d’Alger, lors d’une conversation, frappa le consul de France d’un coup d’éventail, épisode ensuite érigé en prétexte à l’intervention française ?
C. Fabre apporte par ailleurs une contribution majeure à l’étude des mécanismes socio-psychologiques à l’œuvre dans la construction des savoirs sur l’ailleurs. Il nuance la figure de l’« agent d’influence » au service de la nation, dépassant le cadre des rivalités franco-britanniques pour analyser ces productions, selon les mots de P. Tenne, « au plus près des pratiques des individus » [3].
Au chapitre 3, l’examen des publications savantes révèle des stratégies de carrière visant à asseoir l’autorité des agents. En soulignant le caractère spontané, voire aléatoire, des échanges entre la Chine et la métropole, l’auteur remet en cause la validité des « centres de calcul » proposés par Bruno Latour (p. 120-121). Cette analyse, attentive aux dynamiques internes et à la rationalité des individus, mérite une attention accrue dans le domaine de l’histoire diplomatique, où l’étude de la production des savoirs sur l’Orient et l’Extrême-Orient est encore largement dominée par des approches macro-historiques privilégiant les intérêts globaux et les décideurs de l’administration centrale.
Néanmoins, l’attention que C. Fabre accorde aux initiatives individuelles et aux « interactions interpersonnelles » (p. 110) sino-occidentales tend à atténuer la réalité des rapports de pouvoir entre dominants et dominés. Son analyse en vient parfois à placer sur un même plan acteurs chinois et européens, omettant ainsi l’asymétrie structurelle des échanges. C’est surtout le cas au chapitre 4, où l’auteur dépeint les efforts d’Occidentaux sincères pour acquérir, non sans maladresse, l’étiquette chinoise.
La question se pose de savoir si le recours au paradigme de l’incorporation de Pierre Bourdieu, qui suppose l’acquisition inconsciente d’un habitus par le corps dans la pratique, est pertinent comme fil directeur de l’ouvrage. Deux limites peuvent être soulignées. D’abord, dans quelle mesure ces étrangers, le plus souvent repliés sur les concessions, étaient-ils réellement en contact direct avec des Chinois ordinaires pour que ces décalages d’habitudes deviennent un véritable enjeu pour eux ? Ensuite, même dans le cadre de contacts limités, jusqu’à quel point les Européens – y compris ceux nés en Chine – prirent-ils sincèrement au sérieux la nécessité d’acquérir l’étiquette chinoise, et non l’inverse ?
L’auteur lui-même émet d’ailleurs des doutes sur la pertinence du paradigme d’incorporation lorsqu’il souligne le caractère réflexif de ce processus d’apprentissage, lequel implique que les étrangers adaptent délibérément leur corps aux formes de salutation chinoises (p. 206). Dans les métropoles chinoises du XIXe siècle, les rapports de force entre les deux étiquettes n’étaient évidemment pas déterminés par la seule supériorité numérique de l’un ou l’autre groupe. Cette illusio bourdieusienne (p. 212) semble, en revanche, mieux rendre compte des crises identitaires subies par les Chinois à l’étranger que de celles des Occidentaux en Chine.
Malgré ces réserves, l’ouvrage de C. Fabre possède une valeur incontestable : il propose une analyse systématique et théorisée des mécanismes de production des savoirs raciaux en Chine sur plus d’un siècle, en couvrant presque l’ensemble des acteurs occidentaux et en offrant un aperçu complet de leur vie quotidienne. À ce titre, il mérite pleinement d’être considéré comme un ouvrage de référence sur le quotidien des Occidentaux en Chine. Fin observateur du « corps des observateurs de corps », l’auteur s’affirme ainsi comme un véritable savant de la « mise en savoir » des savoirs.
par , le 25 mai
Gong Zhang, « Comment s’inventent les stéréotypes », La Vie des idées , 25 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Comment-s-inventent-les-stereotypes
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[1] Pierre Fuller, « Clément Fabre, À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle », Histoire Politique, mis en ligne le 31 mars 2026.
[2] Marie Bouchez, « À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle : une autre histoire des savoirs sur le corps, un livre de Clément Fabre », Revue Alarmer, mis en ligne le 8 janvier 2026.
[3] Pierre Tenne, « La Chine à distance ? », En attendant Nadeau, mis en ligne le 11 novembre 2025.