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Ce que l’arnaque recèle

À propos de : Christian Chavagneux, Les Plus Belles Histoires de l’escroquerie, du collier de la reine à l’affaire Madoff, Seuil


L’affaire du « collier de la reine », la pyramide de Ponzi, les montages de Madoff ont été rendus possibles par des structures socio-économiques spécifiques. Ces passionnantes histoires de gogos ont trois composantes : l’escroc, ses victimes, un public.

Le titre du livre de Christian Chavagneux, éditorialiste à Alternatives économiques et économiste hétérodoxe, ne rend pas justice à l’originalité et à l’ampleur du travail de recherche accompli. En effet, son analyse dépasse totalement l’anecdotique et la réduction personnalisante pour montrer les structures socio-économiques qui ont rendu possibles ces grandes escroqueries. L’auteur se propose de mettre en évidence l’« équation de l’arnaque », à savoir l’ensemble des facteurs contextuels qui sous-tendent ces manipulations magistrales et expliquent leur réussite, dont certaines ont duré plusieurs décennies.

Chaque dossier, minutieusement documenté, est l’occasion de montrer les dynamiques économiques et sociales dont ont su jouer des personnages hors normes, mais dont les propriétés individuelles sont insuffisantes pour comprendre leurs entreprises fructueuses, qui ont mobilisé des dizaines, voire des milliers de personnes – victimes et comparses.

Les ressorts de la crédulité humaine

À juste titre, Chavagneux souligne que les sciences sociales ont délaissé le phénomène de l’escroquerie, réduit le plus souvent à de l’anecdotique transgressif et spectaculaire, des scandales comme il y en a tant d’autres. Pour les économistes, la principale question est de savoir dans quelle mesure ces fraudes perturbent ou non le marché. Les criminologues s’interrogent sur la forme de personnalité criminelle qu’incarnent les escrocs, acteurs à l’opposé de leur clientèle habituelle, car « trop bien insérés socialement ». Les sociologues se sont surtout focalisés sur les transgressions des « cols blancs », image trompeuse, car ils s’intéressaient, en fait, à celles des entreprises et de leurs dirigeants.

L’ambition de Chavagneux est de comprendre les ressorts de la crédulité humaine dont les conséquences sont aussi importantes dans les relations interpersonnelles qu’en économie et en politique. Quels sont les obstacles individuels et collectifs qui rendent souvent difficile la distinction entre les apparences et le réel, les promesses et les résultats ? La confiance est un ressort fondamental des activités humaines, en particulier économiques, mais elle n’est ni homogène, ni stable.

Il existe toujours des jeux de confiance et le répertoire des « techniques de ruse » est très fourni. L’humain adore croire en des histoires, en des récits gratifiants qui lui font penser qu’il atteindra aisément ses buts, s’enrichira vite et qu’il démontrera ainsi aux autres sa puissance, faite de savoir-faire et de chance.

Plus fondamentalement, Chavagneux propose un modèle combinant trois composantes : l’escroc, ses victimes, un public. Il se demande si l’escroquerie est une activité dominée par l’offre (celle des escrocs) ou par la demande (celle des gogos). Leurs interactions sont d’autant plus fortes que leurs échanges se font devant une audience face à laquelle les uns comme les autres jouissent de l’exhibition de leur talent et de leur réussite.

Une entremetteuse et des financiers

Le chapitre qui ouvre le livre est exemplaire de la démarche de l’auteur. Beaucoup croient connaître l’affaire du « collier de la reine », parce que le personnage de Marie-Antoinette est central en apparence et que sa vanité, son aveuglement, voire ses liaisons secrètes accaparent toujours l’attention des historiens et conteurs d’histoire. Mais, comme dans Les Ménines de Vélasquez, la jeune princesse en blanc qui trône au centre de la toile est un leurre. Ce n’est pas d’elle en effet que le peintre réalise le portrait, mais celui de ses souverains de parents que l’on ne voit qu’indirectement [1].

De la même façon, au-delà des frasques d’une reine, l’affaire du collier est abordée sous l’angle des codes de la société de cour analysés par Norbert Elias en 1969. Ce sont les stratégies économiques et de pouvoir du clan des Rohan qui sont le ressort de cette série d’événements :

La valeur sociale d’un aristocrate […] ne dépend pas de sa valeur fondamentale, de sa richesse ou même de ses perspectives de richesse, mais de ce que les autres nobles pensent qu’il vaut. Et leur opinion dépend à son tour de ce qu’ils pensent que les autres pensent de Rohan. (p. 35)

Pris dans ce jeu d’exigences croisées, Rohan n’a qu’une obsession : obtenir, pour lui, sa famille et son réseau, les faveurs de la reine. Il devient ainsi la cible parfaite pour les manœuvres d’une jeune escroqueuse. À froid, celle-ci manque totalement de crédibilité, mais en situation elle manœuvre très habilement. Au point de parvenir à persuader Rohan qu’elle a un accès direct à Marie-Antoinette et qu’elle est l’entremetteuse dont il a besoin.

Une seconde dimension de ce dossier est en général totalement négligée : le rôle des financiers (distincts des banquiers) dans le fonctionnement de la société de cour : « Ils appartiennent à la microsociété des élites qui fraient avec les privilégiés. […] Ils participent à la course au rang et au statut de haute société » (p. 52). Sans leurs investissements dans le paiement de pierres remarquables et le travail de bijoutiers réputés, rien n’eût été possible. La société de cour vit d’emprunts et de dettes.

Ponzi and co

Les chapitres suivants illustrent deux grands cas de figure qui se retrouvent dans l’utilisation perverse des dynamiques économiques et sociales propres à chaque période. D’un côté sont présentés des escrocs de carrière qui, seuls ou en petite bande, exploitent les désirs spéculatifs de la grande et petite bourgeoisie.

Grégor et Charles mènent, à cinquante ans de distance, une escroquerie similaire à la colonisation, vendant des terres lointaines et des titres honorifiques sans aucune réalité. Humbert séduit la cupidité de grandes fortunes en entretenant avec brio pendant vingt ans le mythe d’un héritage américain à venir. Lemoine persuade les exploitants de mines de diamant et les meilleurs joailliers qu’il est l’inventeur d’un procédé de fabrication de diamants de synthèse. Ponzi attire les investisseurs en quête de hauts rendements en rémunérant ses anciens clients avec les fonds fournis par les nouveaux entrants, et cela sans aucune activité réelle. Enfin, Sindona, escroc lié à la mafia sicilienne devenu banquier, parvient à capter les fortunes de l’Italie du Nord, puis celle du Vatican en assurant une circulation anonyme de fonds considérables via des places offshore et la spéculation sur les monnaies.

D’un autre côté se trouvent des acteurs ayant une activité économique réelle qui sert de couverture à leurs activités illicites : Kruger, industriel suédois, est spécialisé dans la production d’allumettes. Quoi de plus rassurant ? Il détiendra jusqu’à 250 usines dans le monde. Mais, parallèlement, il crée des sociétés de placement à haut rendement, devient un « aimant à capitaux » et emprunte sur la base de sa crédibilité industrielle. Il octroie également des prêts aux États, en échange de conventions de monopole sur les bois, les allumettes et autres. En vingt-cinq ans, il capte ainsi 13 milliards de dollars, avant de faire faillite.

Dans la même catégorie se situe Madoff. Certes, il y a des antécédents d’escroquerie dans sa famille, mais il parvient assez jeune à créer une société de placement. En marge de cette activité, il développe à très grande échelle une pyramide à la Ponzi, en ne s’adressant qu’à de très hauts revenus, recrutés en particulier dans la communauté juive à laquelle il appartient. Sa crédibilité financière est telle qu’il devient incontournable sur la place de New York, mais aussi en Europe. Son système de justification de fausses opérations est tellement performant qu’un contrôle de trois ans mené par la SEC [2] ne détecte rien. Après plus de vingt ans de trafics, Madoff sera finalement l’une des victimes de la crise de 2008, avec 19 milliards de pertes et des milliers de victimes.

Et les bitcoins…

Le livre de Chavagneux réussit le pari de réaliser en même temps un recueil de récits d’aventures exceptionnelles menés à un rythme haletant et une série d’analyses historico-socio-économiques approfondies. Le tout est rédigé dans un style alerte qui donne à l’expression de « vulgarisation scientifique » toute sa noblesse. L’esprit du lecteur en sort décloisonné.

Un livre récent vient compléter parfaitement la démonstration de Chavagneux. Il s’agit de J’ai vendu mon âme en bitcoins (2020) de Jake Adelstein. Le point de départ est une enquête sur une énorme escroquerie aux bitcoins. En 2014, Mark Karpelès, dirigeant de l’entreprise Mt.Gox, une plateforme d’échange de Bitcoins, disparaît avec 850 000 bitcoins (à peu près 500 millions de dollars), mettant sa société en faillite. Poursuivi par beaucoup de clients, il est finalement retrouvé au Japon et condamné pour escroquerie et falsification de comptes.

Au-delà du thriller, l’ouvrage démonte avec précision l’univers des bitcoins : l’ingéniosité de ses inventeurs, l’avidité de ses clients, l’attractivité majeure de la confidentialité et les difficultés des régulations publiques. Une fois encore, au delà des auteurs, c’est le système économique lui-même qui a fourni les ressources de la première escroquerie majeure du XXIe siècle.

Christian Chavagneux, Les Plus Belles Histoires de l’escroquerie, du collier de la reine à l’affaire Madoff, Seuil, 2020. 384 p., 23 €.

par Pierre Lascoumes, le 7 septembre

Pour citer cet article :

Pierre Lascoumes, « Ce que l’arnaque recèle », La Vie des idées , 7 septembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Christian-Chavagneux-Plus-Belles-Histoires-escroquerie.html

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Notes

[1Sur ce sujet, voir Michel Foucault, « Les suivantes », Les Mots et les Choses, Gallimard, 1966, p. 10-21.

[2Il s’agit de la Security Exchange Commission, organisme de surveillance des activités boursières et de placement. Après l’effondrement du système Madoff, elle sera mise en cause pour la faiblesse de ses contrôles.

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