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Champs de bataille littéraires

À propos de : Gisèle Sapiro, Les écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Seuil


Sans se limiter aux grandes figures de l’engagement, Gisèle Sapiro théorise l’évolution des relations entre pratiques littéraires et politiques au XXe siècle, en appliquant les outils de la sociologie aux études historiques et littéraires.

Directrice du Centre européen de sociologie et de science politique, Gisèle Sapiro livre dans cet ouvrage une étude large et approfondie des liens entre littérature et politique. Elle y poursuit notamment sa réflexion, développée dans un précédent essai, sur la responsabilité des écrivains dans le contexte des crises qui ont marqué le court XXe siècle, de la Première Guerre mondiale à la guerre froide [1]. Ce nouvel ouvrage reprend une série d’articles déjà publiés – et pour partie retravaillés – dont la cohérence est assurée par l’approfondissement des théories issues de la sociologie de la culture, spécialité de Gisèle Sapiro.

Si l’approche retenue est sociologique, l’étude s’enrichit d’un dialogue avec les autres disciplines que la sociologie croise dans ce champ de recherche : l’histoire sociale et culturelle – notamment l’histoire des médias – d’une part, les études proprement littéraires, d’autre part. Cette réflexion permet à Gisèle Sapiro d’interroger de façon détaillée les liens entre les écrivains et la politique − au-delà de la question de l’engagement intellectuel défini dans un sens strict comme une prise de position dans le débat public (qui se manifeste par la signature de pétitions, la publication de tribunes ou d’œuvres clairement engagées) − et de renouveler ainsi l’approche de la question.

En dépit d’un sous-titre presque obligatoire pour ce sujet − de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie − indicateur de la période retenue, l’ouvrage ne revient pas en détail sur les épisodes les plus célèbres − et déjà largement étudiés [2] − des engagement intellectuels. Si elles sont convoquées, les figures de Zola et de Sartre, qui demeurent associées à la mobilisation des intellectuels dans l’Affaire Dreyfus ou contre la torture dans la guerre d’Algérie, ne sont pas au centre de l’étude. C’est en effet à la question plus large des relations entre littérature et politique que cette dernière cherche à répondre − une question dont Gisèle Sapiro souligne l’acuité contemporaine. Ayant rappelé en introduction l’intérêt actuel pour les œuvres pamphlétaires d’écrivains impliqués dans la Collaboration, elle donne d’emblée à sa réflexion un caractère d’urgence qui confère à cet essai un ton engagé : le but est, au-delà de l’exploration historique, de comprendre les représentations et les visions du monde dont notre époque a hérité et que les combats politiques de l’après-guerre froide ont fait ressurgir, sur fond de montée de l’extrême droite et de la xénophobie. Cette interrogation explique aussi l’attention que l’auteur accorde, également dans un souci de rééquilibrage historique, aux écrivains engagés aux deux extrêmes, gauche et droite, et aux moments de crise républicaine, particulièrement des années 1930 et de la Seconde Guerre mondiale.

L’engagement des écrivains : politisation du champ littéraire et crises républicaines

La première partie de l’ouvrage est consacrée aux liens entre champs littéraire et politique. Elle s’ouvre sur un exposé méthodologique qui revient sur la notion de champ, telle que théorisée par Pierre Bourdieu, qui sert ici de cadre d’analyse. Reprenant l’idée d’une autonomisation et d’une professionnalisation progressive des champs littéraire et politique, G. Sapiro montre comment cette situation a conduit à une séparation des carrières politique et littéraire rendant plus difficile l’investissement des hommes de lettres dans le champ politique.

Elle identifie dès lors deux motifs principaux justifiant l’engagement des écrivains, dans le champ de production idéologique ou dans le champ politique : ceux-ci apportent d’abord une légitimation charismatique aux acteurs politiques, particulièrement en temps de crise, ce qui renvoie à leur capacité à délivrer un message perçu comme prophétique. Les écrivains peuvent aussi tirer leur légitimité d’une forme d’expertise. Le besoin d’une véritable expertise de la culture se fait en effet particulièrement ressentir dans l’entre-deux-guerres, dans le cadre des efforts de coopération intellectuelle menés par la Société des nations et des programmes éducatifs et culturels du Front populaire, et, plus encore, pendant la guerre froide, qui voit l’essor de la diplomatique culturelle (outil de prestige national) et d’une véritable politique culturelle. Cette double action est incarnée par André Malraux, nommé en 1959 ministre des Affaires culturelles par le général de Gaulle : ce poste, qu’il est le premier à occuper, lui permettra de démocratiser la culture française et de la promouvoir à l’étranger.

Après cette présentation méthodologique, la première partie commence par une étude stimulante de l’importation des catégories de « droite » et « gauche » dans le champ littéraire, importation qui précède et annonce la forte mobilisation des années 1930 et le clivage des écrivains en deux camps. Cette analyse, qui se fonde sur l’étude de l’itinéraire de 185 écrivains, parvient à rendre la diversité et la complexité des positionnements politiques, sans pour autant en obscurcir le sens et la portée. Gisèle Sapiro montre notamment comment ces catégories recoupent d’autres clivages propres au champ littéraire, qui en compliquent l’utilisation et le déchiffrement, le label accolé à certains écrivains n’étant pas tant le reflet de leurs opinions politiques que de leur position dans le champ littéraire. Le Prix Goncourt décerné à Marcel Proust en 1919 fut ainsi perçu par la presse de gauche comme une victoire de la droite (via l’Académie Goncourt) - en dépit de la participation du lauréat au combat dreyfusard. L’analyse du jeu de forces que recouvre l’utilisation de ces catégories permet ainsi d’échapper à la lecture binaire, morale ou politique, qu’implique souvent le recours aux notions de droite et gauche.

Responsabilité et engagement des écrivains

Dans cette compétition politico-littéraire, la notion de responsabilité de l’homme de lettres, sur laquelle s’affrontent les écrivains de droite et de gauche, apparaît centrale. L’analyse en montre bien l’évolution au cours du XXe siècle : si dans l’entre-deux-guerres les écrivains de droite mettent en avant la responsabilité morale de l’écrivain, s’opposant aux écrivains de gauche qui la réfutent au nom de l’autonomie du champ littéraire, à l’inverse, dans le contexte de guerre froide, les écrivains engagés à gauche s’en réclameront – suivant le modèle sartrien de l’engagement – alors que les écrivains de droite, dont plusieurs sont discrédités par leur participation à la Collaboration, défendront l’autonomie du champ littéraire.

L’analyse des forces qui s’exercent au sein du champ littéraire permet à Gisèle Sapiro de distinguer quatre idéaux-types de l’écrivain, définis par leur position (dominante ou dominée) aux deux pôles du champ littéraire (pôle autonome et pôle hétéronome) : la politisation du champ littéraire découle des positions de domination en son sein, et des oppositions entre « notables » et « esthètes », qui occupent les positions de dominants (au pôle hétéronome pour les premiers, autonome pour les seconds), et « polémistes » et « avant-garde » dominés (au pôle hétéronome et autonome respectivement). Cette analyse éclaire de façon convaincante les ressorts mais aussi la violence des querelles littéraires qui voient s’opposer des conceptions différentes de la littérature, et partant de la responsabilité de l’écrivain. Se gardant bien d’assigner une position fixe aux individus, G. Sapiro montre au contraire la fluidité des positions et la façon dont les individus évoluent entre ces positions.

Cette analyse donne des pages passionnantes sur l’engagement des écrivains à l’extrême droite dans les années 1930 et sous l’Occupation, au cœur de la thèse de Gisèle Sapiro, publiée sous le titre La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999). Fondé sur l’étude de 44 écrivains, ce chapitre, nourri par l’historiographie récente, éclaire, de façon précise et détaillée, les voies multiples vers le fascisme, et les raisons − parfois contradictoires − ayant conduit ces hommes de lettres à soutenir Vichy ou l’occupant, qu’il s’agisse de « notables », souvent initialement proches des idées de Charles Maurras, d’abord attirés par le programme traditionnaliste de Pétain, avant, pour certains (comme Abel Hermant), de se convertir au national-socialisme, d’écrivains de la Nouvelle Revue française, comme Drieu la Rochelle, prompts à exalter les valeurs guerrières et séduits par une vision organiciste (et anti-démocratique) de la nation, ou de « polémistes » qui comme Robert Brasillach verront dans le redressement allemand un rempart contre le bolchevisme et une source de régénération du corps social Suit une analyse de l’autre extrême, étudié à travers la figure d’Aragon et de son engagement au sein du PCF ; cette étude, centrée sur la trajectoire d’un individu au sein d’une institution, montre aussi la complexité du positionnement de l’écrivain engagé au sein d’un parti, et la façon dont celui-ci a pu chercher à combiner l’adhésion à la ligne du parti (qui fait de la littérature un art au service du parti) et la défense de l’autonomie littéraire.

Littérature et idéologie : la littérature comme « cadrage de la perception »

La deuxième partie étudie la dimension idéologique de la littérature : rappelant que les œuvres littéraires véhiculent une vision du monde d’une part et produisent un « cadrage de la perception » d’autre part, Gisèle Sapiro pose la question de leur réception − question majeure de l’histoire culturelle, dont elle souligne les difficultés, la compréhension d’une œuvre ne pouvant s’appréhender qu’en relation aux autres discours de l’époque et en prenant en compte les médiations sociales qui en permettent la réception. Ces précautions posées, c’est à partir d’une analyse littéraire des œuvres, replacées dans leur contexte de production et de réception, que l’ouvrage explore la dimension idéologique, et donc politique, de la littérature. Parce qu’elles véhiculent une idéologie (ou une vision du monde) et, plus largement, « des schèmes de perception et d’évaluation », les productions littéraires ont en effet, souligne Gisèle Sapiro, une dimension politique qui dépasse les engagements et prises de position politiques explicites de leurs auteurs.

Si le premier chapitre s’apparente à une histoire des genres littéraires, brossée à grands traits, la place laissée aux textes et à la production des écrivains étudiés jusque-là est appréciable. Elle montre ainsi comment des œuvres de fiction ont pu, dans leur forme littéraire même et pas seulement dans leur contenu, articuler une parole politique et une idéologie. Sont évoqués la littérature de pamphlet et la chanson sous la Restauration, le roman de la fin du XIXe siècle, abordé à travers le procès de Mme Bovary, les romans de guerre publiés après 1914-1918, le roman psychologique dans l’entre-deux-guerres et sa reprise par Sartre, ainsi que le Nouveau Roman.

Cette partie s’achève sur une série d’études plus brèves qui proposent une analyse serrée de figures déjà évoquées au fil de l’ouvrage (André Gide, Drieu la Rochelle et Aragon). Ces études de cas s’achèvent sur l’analyse du parcours d’André Malraux, une manière de boucler la démonstration, en revenant aux idéaux-types que l’écrivain engagé, devenu conseiller du prince et ministre de la Culture, a pu incarner.

Littérature et politique aujourd’hui : une repolitisation de la littérature en contexte de crise ?

Composé à partir de plusieurs longs articles, l’ouvrage convoque à plusieurs reprises les mêmes exemples − répétitions le plus souvent notées par l’auteur elle-même. Si elles n’entament en rien la clarté de la démonstration, elles nécessitent toutefois du lecteur une certaine maîtrise de la chronologie et de la littérature de la période considérée. L’ouvrage s’adresse ainsi, également en raison de son ouverture par un chapitre méthodologique très serré (et proposant peu d’exemples détaillés), à un public averti et connaisseur. Il parvient néanmoins, en raison de cette structuration méthodologique, à éviter tout jugement moral, ce qui constitue l’un des dangers majeurs du sujet, et évite soigneusement les anachronismes que l’examen a posteriori des engagements passés peut parfois entraîner.

Ce souci de contextualisation donne toute sa richesse à l’étude. Il fait pleinement ressentir la contingence et la complexité des itinéraires individuels, particulièrement dans des moments de crise républicaine. La question sous-jacente, abordée par un rapide examen final des relations entre littérature et politique après la guerre d’Algérie, est celle d’une nouvelle crise politique dont la littérature, par sa « repolitisation » à droite (avec l’apparition d’écrivains réactionnaires ou conservateurs) et à gauche (avec l’émergence d’une littérature qui remet en cause les stéréotypes de classe, de genre ou de race) serait aussi l’indicateur.

Le sentiment que la littérature actuelle affronte une crise nouvelle domine dans les dernières pages ; le parallèle, implicite, entre notre époque et l’entre-deux-guerres, engendré par le regain d’intérêt pour les écrivains collaborateurs, est toutefois nuancé par le refus de plaquer sur notre époque les maux de du passé ; elle montre ainsi comment les auteurs de la nouvelle droite, d’Éric Zemmour à Michel Houellebecq, s’attaquent, par l’affichage d’une pensée présentée comme anticonformiste, aux mobilisations en faveur du multiculturalisme, de l’antiracisme et du féminisme, qui succèdent aux révoltes de Mai 68 dont l’héritage est ainsi fustigé. Surtout, Gisèle Sapiro souligne la diversité des postures, littéraires et politiques, que recouvre l’expression « nouveaux réactionnaires », notamment diffusée par Daniel Lindenberg dans Le Rappel à l’ordre [3]. Cette ouverture au contemporain, bien que rapide, apparaît aussi comme un plaidoyer pour la littérature dont la fonction idéologique et la capacité à interroger notre vision du monde et nos schèmes de pensée est ici réaffirmée. Cette affirmation entraîne une autre question − laissée de côté par l’ouvrage, en raison de la méthodologie mais aussi de la période étudiée – sur l’héritage de cet « âge d’or » des intellectuels et écrivains engagés : quelle peut être aujourd’hui la portée des engagements, au sens large, des écrivains à une époque où l’environnement médiatique semble en réduire le poids et où l’essor d’une diplomatie publique (promouvant une action culturelle large, non limitée à la promotion d’une « haute culture » mais aussi fondée sur le recours aux médias de masse), dans laquelle s’investissent non plus les écrivains, experts de questions culturelles, mais aussi des artistes, notamment musiciens, vient contester leur expertise et leur légitimité ?

Gisèle Sapiro, Les écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Seuil. 408 p., 25€.

Pour citer cet article :

Elisa Capdevila, « Champs de bataille littéraires », La Vie des idées , 1er mai 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Champs-de-bataille-litteraires.html

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par Elisa Capdevila , le 1er mai

Notes

[1Gisèle Sapiro, La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle), Paris, Le Seuil, 2011.

[2Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France, de l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, A. Colin, 1986.

[3Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, « La République des idées », 2002.