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Recension Histoire

L’héritage de la RDA

À propos de : Agnès Arp, Élisa Goudin-Steinmann, La RDA après la RDA. Des Allemands de l’Est racontent, Éditions du Nouveau Monde


Un important travail d’histoire orale permet de retracer la vie des Allemands de l’Est « vue d’en bas ». À la dévalorisation de la RDA dans les années 1990 a succédé une réappropriation identitaire par ses citoyens. L’« autre Allemagne » nourrit une recherche de plus en plus dynamique.

L’Allemagne célèbre ses trente ans d’unification, qui ne sont toujours pas trente années d’unité. L’ouvrage d’Élisa Goudin-Steinmann et Agnès Arp apporte de l’eau au moulin de ceux qui pensent que la RDA et le processus d’unification ne sont pas de lointains souvenirs, mais des expériences au long cours qui continuent d’exercer une forte influence sur la vie de la nation allemande tout entière.

Une histoire orale de la RDA

Bien loin des discours tenus dans les années 1990 par les nouveaux « vainqueurs de l’histoire », cet ouvrage propose une histoire d’en bas de la vie des Allemands de l’Est en RDA, et pendant les trente années qui ont suivi la disparition du second État allemand, fondé en 1949 et officiellement absorbé par son grand frère le 3 octobre 1990. Le temps écoulé – une génération – permet de poser un regard plus apaisé sur ce petit État qui n’a existé que durant 40 ans, mais qui marque de son empreinte le vécu d’une partie importante de la population allemande, alors que l’autre partie continue d’ignorer le passé et l’existence actuelle des Allemands de l’Est.

Les chercheuses Élisa Goudin-Steinmann (germaniste, maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle) et Agnès Arp (historienne, chercheuse à l’université d’Iéna) inscrivent leur travail dans le mouvement de réhabilitation de certains aspects de la vie quotidienne en RDA par le biais de la revalorisation des études d’histoire orale. En effet, le matériau principal servant de fondement à cette étude est constitué par un corpus d’entretiens biographiques, menés en 2018 et 2019 avec des Allemands de l’Est de tous âges et de tous milieux, qui ont en commun d’être restés des anonymes, et dont le témoignage n’a pas été rendu public jusqu’ici. Un résumé biographique figure en fin d’ouvrage pour chacune des vingt personnes longuement interrogées.

La progression de l’ouvrage va dans le sens de la réhabilitation évoquée ci-dessus. À la période de forte dévalorisation de l’héritage est-allemand dans les années 1990 a succédé une réappropriation d’une identité par les citoyens, se transformant finalement en revalorisation des acquis, dont il pourrait subsister des traces dans les pratiques sociales actuelles.

La quatrième et dernière partie, enfin, est consacrée à une analyse de la RDA comme objet de la recherche : les auteures montrent comment l’approche univoque de la « dictature », imposée par la politique officielle (ouest-allemande) de la recherche a fait place à des analyses plus nuancées qui mettent en avant d’autres aspects et obtiennent dorénavant aussi quelques subsides de l’État.

Dévalorisations

Opposant leurs constats à ceux qui ont définitivement classé sans suite l’« ex-RDA », les auteures posent les questions suivantes :

Qu’est-ce que la RDA aujourd’hui ? Comment cet objet politique, historique, mémoriel, se décline-t-il dans les mémoires collectives, individuelles, familiales, officielles ou non officielles, dans les discours médiatiques, dans les prises de position des dirigeants politiques, dans la recherche scientifique ? (p. 27)

Pour répondre à ces questions, elles croisent les témoignages de « citoyens ordinaires, ceux et celles qui n’étaient ni opposants au régime, ni fonctionnaires du régime » (p. 18), s’appuyant sur le concept d’Eigensinn (ici traduit par « quant à soi ») développé par l’historien Alf Lüdtke.

Ce faisant, elles étudient ces sources orales à l’aune de leur connaissance approfondie de tout ce qui a pu s’écrire depuis une trentaine d’années sur différents aspects de la RDA. Le récit des histoires de vie est agréablement étayé par des références aux écrits savants sur les questions évoquées, dans un va-et-vient entre histoire grand public et recherche universitaire.

Alors que, fin 1989, la plupart des Allemands de l’Est avaient déjà fait le deuil d’une possible troisième voie, les « dévalorisations » subies par eux s’entendent principalement au sens économique. Les auteures rappellent, à travers les histoires personnelles, dans quelle mesure une part importante de la population a perdu en tout premier lieu ses emplois, lors du passage d’une économie planifiée socialiste à bout de souffle à une économie de marché dont le premier objectif était la rentabilité et la conquête de nouveaux débouchés.

À travers les récits de vie, les auteures montrent à quel point cette rupture brutale a pu attiser le sentiment de dévalorisation de nombreux Allemands de l’Est, en raison notamment de l’action de la Treuhand, institution fiduciaire mise en place pour liquider les entreprises d’État de la RDA sous couvert d’une transition « douce ». Entre 1989 et 1992, le nombre d’emplois en Allemagne de l’Est a été divisé par deux (p. 61).

Les auteures mettent aussi en lumière les dommages symboliques et financiers liés à la liquidation du passé. Des victimes du SED n’ont jamais obtenu de réparation juridique et financière dans l’Allemagne réunifiée, qu’il s’agisse de frontaliers de la RFA déplacés de force loin du Mur après son édification en 1961, de marginaux ou de certaines victimes de la Stasi. Elles brisent un tabou en donnant la parole à un ancien officier de la Stasi qui, s’il n’est pas le témoin le plus à même de susciter l’empathie, est très qualifié pour analyser la déshérence économique de la fin du régime qu’il a connue dans ses rouages les plus intimes.

La place des femmes

Les passages consacrés aux « réappropriations » mettent en lumière la permanence de certaines pratiques sociales qui étayent la thèse d’une identité collective. L’antifascisme continue d’être perçu comme un point de départ incontournable pour l’existence d’un État allemand ; on continue d’offrir des fleurs à toutes les femmes le 8 mars, Journée internationale des femmes ; les enfants sont toujours heureux de se soumettre au rite de la Jugendweihe, une sorte de communion laïque héritée de la RDA.

Pour introduire la problématique de la perte des acquis sociaux de la RDA, les auteures citent le titre du spectacle de Franck Castorf à la Volksbühne en 1997 : « La liberté rend pauvre » (Freiheit macht arm). Cette entrée en matière sert à relativiser l’exercice d’une liberté qui n’existe pas sans soubassement économique. L’analyse ne fait pas ici l’économie d’un éclairage sur le comportement électoral qui diffère à l’Est et à l’Ouest, avec des scores élevés à l’Est pour l’AfD, le parti d’extrême droite [1]. Celui-ci s’expliquerait par les « arbitrages économiques et sociaux consécutifs à l’unification ».

La revalorisation à l’œuvre passe clairement par des pratiques sociales héritées de la RDA, puis de la période de mise à l’écart des « citoyens de seconde zone » que les Allemands de l’Est ont souvent eu l’impression d’être depuis 1990. Les auteures proposent une synthèse des différents domaines dans lesquels une spécificité de l’Est se fait encore jour : éducation, art, culture ou place des femmes, pour citer les plus saillants.

Un exemple donne à penser : aujourd’hui encore, les performances des jeunes Allemandes de l’Est en mathématiques demeurent bien supérieures à celles de leurs camarades de l’Ouest – lointaine revanche d’un pays qui avait beaucoup insisté sur la réduction des inégalités entre femmes et hommes, alors que, dans le même temps, en RFA, il a fallu attendre 1977 pour que les femmes ouest-allemandes aient le droit d’exercer une profession sans l’accord de leur mari.

Approches nouvelles

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la place de la RDA dans la recherche en sciences humaines et sociales. La présentation chronologique de l’évolution en ce domaine suit les mêmes étapes que celles de l’évolution sociale ressentie par les Allemands de l’Est : la RDA fut dans un premier temps diabolisée comme exemple type de la dictature et de l’État de « non-droit », un jugement qui continue d’être souvent encore la seule analyse proposée et coupe court à toute vision sur le long terme.

D’autres approches ont peu à peu émergé, évaluant de façon variée la marge de manœuvre dont les citoyens pouvaient réellement disposer à l’intérieur du régime, entre opposition, résistance et quant-à-soi. Au fur et à mesure que la RDA s’éloigne, il devient possible de l’aborder plus sereinement en comblant peu à peu les lacunes, en dépassant le stade de la non-reconnaissance symbolique.

Cette entreprise est parfaitement menée à bien dans cet ouvrage qui émane justement de deux chercheuses non allemandes. Leur vision de l’extérieur leur permet de ne pas être écrasées par le poids du politiquement correct imposé par le milieu de la recherche ouest-allemande. En cela, elles apportent une contribution importante qui renforcera l’intérêt que portent depuis longtemps de nombreux chercheuses et chercheurs français à l’« autre Allemagne ».

Agnès Arp, Élisa Goudin-Steinmann, La RDA après la RDA. Des Allemands de l’Est racontent, Paris, Éditions du Nouveau Monde, 2020, 406 p.

par Anne-Marie Pailhès, le 10 décembre 2020

Pour citer cet article :

Anne-Marie Pailhès, « L’héritage de la RDA », La Vie des idées , 10 décembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Arp-Goudin-Steinmann-La-RDA-apres-la-RDA.html

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