Dalí, La persistance de la mémoire, 1931

Recension Philosophie

Après le présent

À propos de : Christophe Bouton, Sur les traces du temps, Minuit


par , le 14 mai


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À travers la critique du « primat ontologique du présent », Christophe Bouton entend renouveler la métaphysique du temps en restituant au passé, au présent et au futur leur égalité et leur interdépendance.

Après différents travaux consacrés au temps humain, dans son rapport avec la liberté ou avec la problématique sociale de l’urgence [1], Christophe Bouton revient avec un ouvrage ambitieux consacré au temps pris dans sa dimension ontologique [2]. Il ne sera donc pas ici question du « présent monstre du présentisme » comme nouveau régime d’historicité [3], mais du présentisme métaphysique, niant au passé et au futur toute existence, et des autres métaphysiques du temps partageant sans le savoir ce même « fétichisme du présent ». Pour reprendre le titre d’un livre récent sur le même sujet, l’auteur entend critiquer ce que ce fétichisme du présent fait à notre conception du « temps du monde [4] », dont le temps humain (la « temporalité ») n’est qu’une forme particulière.

L’auteur prend en effet pour point de départ un « réalisme temporel » admettant que le temps précède largement la conscience humaine. Cet « argument de l’ancestralité » impose à l’enquête métaphysique un ordre : si « l’être humain imprime au temps sa marque propre », alors il faut commencer par l’analyse métaphysique du temps pour seulement ensuite en « déduire » la temporalité (p. 16). Cette « analytique temporelle » entremêle histoire de la philosophie du temps (Aristote notamment), « méthode épistémologique » interrogeant l’apport des sciences, analyse conceptuelle mobilisant la métaphysique « analytique » contemporaine, et apports de Hegel (dont l’auteur est spécialiste) et de la phénoménologie. Souhaitant rendre au temps sa « négativité » et son « équivocité » sans la réduire à la seule présence (erreur imputable selon lui à l’ensemble de la métaphysique du temps), Christophe Bouton propose ainsi une enquête métaphysique sur la nature des différents « horizons » temporels du passé, du présent et du futur, d’abord dans leur relation « diachronique » concernant la succession des évènements, puis dans leur relation « synchronique » au sein d’une même chose.

Trace, présence, puissance : le « triptyque temporel »

Pour commencer par son versant « synchronique », le travail de Bouton entend montrer comment chaque chose exemplifie le « triptyque » du passé, du présent et de l’avenir. Un tableau (p. 58-59), un rocher (p. 377), présente tout à la fois des « traces » de leur histoire passée (les repentirs du peintre, des initiales gravées sur le rocher) et des « puissances » ou devenirs possibles (la possibilité de brûler, de s’éroder), qui sont irréductibles à leur « présence » (matérialité, forme, grandeur, lieu).

Plus précisément, ces « puissances » désignent les possibilités futures de la chose, que Bouton comprend à partir d’une approche temporelle et conditionnelle de la notion de disposition : toute chose a des dispositions, des propriétés qui se manifesteront si cette chose est placée à l’avenir dans certaines conditions (p. 394). Ces propriétés dispositionnelles possèdent une « base causale » dans les propriétés intrinsèques ou non-dispositionnelles de la chose (forme, composition, etc.), mais elles ne se réduisent pas à cette « présence » (p. 401). C’est pourquoi, à travers la puissance, l’avenir « s’enracine » dans le présent sans s’y réduire : ces deux horizons temporels y sont « co-originaires » et « interdépendants » (ibid.).

Toute chose contient également des « traces », des propriétés qui réfèrent au passé de ces choses. Bouton décrit ainsi la trace comme l’irréductible « incrustation de l’horizon du passé dans l’être des choses », « une espèce d’intentionnalité ontologique orientée vers le passé » (p. 453). Au réalisme des dispositions (qui ne se confondent pas avec une disponibilité pour des usages) répond un réalisme de la trace : celle-ci n’est pas relative à un regard humain cherchant dans le présent des signes du passé, qu’il s’agisse de fossiles, de vestiges, de déchets ; car c’est en elles-mêmes que les choses, au vu de leur histoire causale, réfèrent au passé. Pour autant, la trace n’est pas une « fenêtre » ouvrant sur un passé qui existerait en lui-même : « le passé est dans les traces et nulle part ailleurs » (p. 460), à savoir comme lointain effet présent de l’évènement passé. Ce serait encore reproduire le « primat ontologique du présent » que de croire que le passé existe indépendamment du présent, comme un présent simplement aboli, en présence duquel la trace nous mettrait miraculeusement (p. 458).

D’une nuit l’autre : un « procès » en cinq temps

Sur le versant « diachronique », cette coexistence irréductible des horizons en chaque chose conduit à un « procès temporel » des évènements, s’ouvrant par leur sortie d’une « nuit du futur » et par leur apparition dans l’horizon de l’avenir, puisque « les évènements futurs ne sont pas donnés d’avance de toute éternité, mais jaillissent au fur et à mesure à la faveur des interactions qui interviennent constamment au sein du monde des choses et des événements » (p. 291-292). À cette incomplétude de l’avenir s’ajoute sa contingence, jugée compatible aussi bien avec la physique quantique qu’avec la théorie de la relativité. Cette contingence prend la forme d’une « arborescence » de possibilités pondérées par des probabilités, dont l’auteur propose une interprétation ontologique (p. 139). L’obsession déterministe pour l’image d’un « grand livre de l’avenir », linéaire et écrit d’avance, tient au « primat ontologique du présent » puisqu’il refuse l’existence d’évènements qui ne seront jamais présents (p. 158). « L’indéterminisme » défendu par Bouton renvoie troisièmement à l’absence de détermination complète de l’évènement futur, dont le procès temporel est la « concrétisation » (p. 137). Cela répond à la double « négativité » de l’avenir, celle d’une « transcendance » par rapport au présent et d’un « rapprochement » du présent par lequel l’évènement cesse de plus en plus d’être indéterminé.

Mais le présent possède lui aussi sa négativité, que Bouton caractérise comme son « évanescence » : à peine l’évènement parvient-il à la présence et à la pleine détermination qu’il n’est déjà plus. Il devient alors passé, ce qui implique de nouvelles formes de négativité, l’éloignement du présent et l’irréversibilité. À cela s’ajoute une « imperfection ontologique » du passé, du fait que ses traces deviennent toujours plus lacunaires, vagues (p. 219-220). Cette négativité du passé devient à son tour auto-négation dans la mesure où les traces sont précaires et peuvent faire perdre à l’évènement passé tout support ontologique. L’événement achève alors sa carrière dans une « nuit du passé » (p. 226). Il n’y a donc pas plus de « grand registre du passé » que de « grand livre de l’avenir » ; il faut plutôt imaginer un registre « incomplet, fragmentaire, ponctué de vides » créés par l’effacement des traces (p. 255). Cela n’empêche pas un « réalisme critique du passé » (p. 251), car même si les événements passés dont la trace a disparu n’existent plus sous aucune forme, et même si les propositions à leur sujet ne sont plus ni vraies ni fausses, il n’est pas question de nier qu’ils se sont bien produits.

Le privilège biologique du présent

Cette conception du temps conduit Bouton à écarter l’idée d’un « univers-bloc », confondant la mise à égalité des horizons temporels avec leur pure et simple identification, comme si les trois volets du triptyque temporel fusionnaient « en un seul grand tableau monochrome » (p. 366). Mais l’auteur en vient à rejeter, au sein des « théories A » du temps, un présentisme affirmant l’existence exclusive du présent, tout autant qu’une théorie du « bloc en croissance » niant la réalité de l’avenir et se trompant sur la nature du passé (p. 367-369). Si Bouton se rapproche plus d’un univers ramifié ou d’un temps « qui bifurque [5] », c’est pour en affirmer le caractère dynamique : l’arbre des possibles n’existe pas de toute éternité, il se modifie en « élaguant » des possibilités alternatives et en se « ramifiant » en possibilités nouvelles (p. 370). L’analytique aboutit ainsi à une ontologie originale, affirmant l’« égalitarisme » des horizons temporels (p. 451).

Comment expliquer alors qu’un privilège ontologique ait été si communément accordé au présent ? Une partie de la réponse se trouve sur le plan de la connaissance : le présent est donné immédiatement et pourrait sembler « plus digne d’être considéré comme existant » (p. 449). Bouton note néanmoins que ce privilège épistémique est « largement indu » : l’immédiatement donné n’est pas du connu, et le plus connu n’est pas nécessairement ce qui existe le plus (p. 450). Le privilège épistémique doit donc être subordonné à un « primat biologique » du présent. L’auteur critique certes l’idée heideggerienne d’une « inauthenticité » saisissant la réalité comme présence, en se détournant de l’horizon futur de la mortalité (p. 446). Mais il la rejoint en affirmant que c’est bien notre finitude qui nous pousse au « fétichisme » du présent. Car le corps biologique, périssable, est fondamentalement présence ; c’est pourquoi pour l’humain « la négation de sa présence équivaut à la négation de son être (…). Parce que la non-présence est synonyme de non-être, la présence devient synonyme d’être » (p. 552).

Il s’agirait au contraire de redonner à la temporalité humaine toute son ampleur. L’humain instancie comme tout être un « halo » de trace, de présence et de puissance (p. 594). Ce triptyque prend chez lui la forme d’une « aura », formée par un « horizon de rémanence », par la présence de la corporéité et par un « horizon d’attente » (reprenant ainsi des concepts de Walter Benjamin et de Reinhart Koselleck, cités p. 549). Tandis que la rémanence renvoie principalement aux souvenirs, ces « traces psychiques » du passé vécu, l’attente est la conscience d’une arborescence de possibilités appuyées sur les capacités du sujet et de son environnement (p. 558). Sur le plan diachronique, toutes deux donnent à la conscience du passage du temps une forme singulière, entre rétention et anticipation.

Conclusion

Au terme de l’ouvrage, on voudra peut-être tempérer l’insistance constante sur la « négativité » ou la « ruinance » caractérisant le procès temporel, par exemple en interrogeant le rapport entre temps et négation dans une optique bergsonienne ou deleuzienne, d’autant plus que l’auteur souligne ponctuellement la « générescence » et la « fécondité » du temps (p. 232). On pourra également regretter la réduction de la question de l’intersubjectivité à quelques pages, comme si elle n’était pas essentielle à marquer le propre de l’expérience humaine, et alors même que l’auteur admet qu’« horizon de rémanence » et « d’attente » sont construits socialement (respectivement p. 575 et 560).
On pourra avant cela s’interroger sur l’approche « ontologique » de l’ouvrage, qui entend aller du temps de la nature au temps humain et nullement l’inverse (p. 33). L’auteur ne semble pas vraiment croire à la possibilité d’une discontinuité entre les deux : la temporalité humaine doit avoir des « contreparties ontologiques » (p. 34), car le temps humain n’est pas « un empire dans un empire » (p. 15), mais reproduit sous une forme singulière les traits généraux du temps de la nature [6]. Mais dans ce cas, une fois écarté le « primat du présent » dans l’étude du temps humain, rien ne semble empêcher de remonter des traits généraux du temps humain à leurs « contreparties » : le souvenir comme « trace psychique », la capacité comme disposition ou puissance humaine, l’expérience du passage du temps, semblent bien nous mettre sur la voie du temps de la nature qu’ils incarnent singulièrement [7].

Mais ces questionnements n’enlèvent en rien à l’ouvrage son originalité et sa remarquable clarté. La proposition théorique de Christophe Bouton de renouveler la métaphysique du temps autour d’une critique du « primat du présent » n’est pas seulement stimulante, elle se montre fructueuse par son traitement de problèmes classiques au sujet du temps (la contingence du futur, la succession et la flèche du temps, le temps relativiste), mais aussi de thématiques métaphysiques plus vastes (substance et évènement, la causalité, les dispositions).

Christophe Bouton, Sur les traces du temps, Paris, Minuit, 2026, 608 p., 29 €.

par , le 14 mai

Pour citer cet article :

Louis Guichard, « Après le présent », La Vie des idées , 14 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Apres-le-present

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Notes

[1 Temps et liberté, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008  ; Le temps de l’urgence, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2013.

[2Question déjà abordée dans Temps de la nature, nature du temps, co-dirigé avec Philippe Huneman, Paris, CNRS Éditions, 2018.

[3C’est le titre d’un des chapitres de son ouvrage L’Accélération de l’histoire, Paris, Seuil, 2023. Le «  présentisme  » comme régime d’historicité renvoie, entre autres, à François Hartog et à Jérôme Baschet : voir son ouvrage Défaire la tyrannie du présent, Paris, La Découverte, 2018.

[4Francis Wolff, Le temps du monde, Paris, Fayard, 2023. Voir sa recension par Christophe Bouton dans cette revue : https://laviedesidees.fr/L-avant-et-l-apres.

[5Suivant la célèbre image de Jorge Luis Borges, «  Le Jardin aux sentiers qui bifurquent  » (El jardín de senderos que se bifurcan), 1941, dans Fictions, édition révisée par Jean-Pierre Bernès, Paris, Gallimard, 2018.

[6Idée qu’on pourrait dire «  naturaliste  » si ce terme n’y était pas réservé à une approche du «  temps de la nature  » à partir des sciences naturelles (p. 26)

[7Bouton évoque comme un repoussoir «  l’impasse  » à laquelle Heidegger aurait été conduit en cherchant à passer de la «  temporalité  » du Dasein à la compréhension de «  l’être-temporal  » de l’être en général  ; mais il semble davantage montrer en quoi cette impasse tient non pas à l’espoir d’un tel passage mais à la conservation par Heidegger d’un certain «  primat ontologique du présent  » qu’Heidegger entendait pourtant déconstruire (p. 53).

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