Recension Histoire

Tous populistes ?

À propos de : Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXe siècles, Gallimard


par , le 13 avril


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Le populisme continue à alimenter la veine éditoriale. L’originalité du livre de l’historien Marc Lazar tient à la focale mise sur la France : elle en serait le berceau.

Fruit d’un considérable travail de synthèse [1], refusant le vocabulaire de la pathologie ou le point de vue normatif, le livre s’efforce de comprendre ce phénomène politique jugé nouveau, même s’il en situe la première manifestation avec le boulangisme à la fin du XIXe siècle. Son objectif est de décrire et expliquer ce qui, selon lui, ne peut être saisi par les concepts majeurs de la théorie politique de la modernité : république, démocratie, dictature, totalitarisme. Une question s’impose, fil rouge du livre : « le populisme en France est-il inhérent, osons le mot, consubstantiel, à la démocratie représentative telle que les différentes Républiques l’ont instituée, ou forme-t-il son antithèse radicale ? » (p. 17). L’auteur souligne une évolution notable : si les « populismes d’antan » en appelaient au peuple pour mettre en cause la démocratie représentative au profit d’un régime autoritaire voire dictatorial, « les néopopulismes contemporains » se présentent comme de réels démocrates, s’opposant à des élites hors-sol et sourdes à la volonté du peuple, tout en restant opposés au libéralisme politique et à l’État de droit.

Pour Lazar, le populisme, inhérent à la démocratie représentative, est une tendance, voire une tentation, qui affecte tous les dirigeants politiques. Sa liste est impressionnante, qui va du général Boulanger en 1887 au Bernard Tapie du début des années 1980, en passant par l’entre-deux-guerres, avec les Ligues, le P.C.F., le P.P.F. de Doriot, puis, après la Libération, le poujadisme, les communistes et les maos jusqu’au gaullisme ; et, pour aujourd’hui, le Front puis Rassemblement national, la France insoumise, pour se terminer avec le mouvement des Gilets jaunes, posé comme paradoxal, car émanant du bas et se développant sans leader. Sans exclure les tentations populistes des leaders de droite ou du centre, Emmanuel Macron compris, qui auraient le tort de céder devant lui en croyant le combattre. Un tel catalogue conduit à s’interroger sur la pertinence heuristique du concept.

Construire un concept du populisme

Marc Lazar insiste : il est « difficile à définir » (p. 39), à la fois « unitaire et diversifié, extrêmement difficile à cerner » (p. 57), parce qu’il « n’existe pas de populisme pur » (p. 36). Il s’ensuit que « la recherche d’une épure du populisme s’avère vaine » : il est toujours « hybride » et « mutant » (p. 38). Quel concept suffisamment plastique permettrait de déterminer un tel phénomène mouvant afin de lever la confusion qui affecte la plupart des usages du mot ? Le populisme serait un discours politique prétendant se situer hors du cadre opposant droite et gauche, comme n’étant ni de droite, ni de gauche. Sa colonne vertébrale idéologique, faible (thin ideology [2]), qui « considère que la société se divise en deux camps homogènes et antagonistes, le peuple “pur” et l’élite “corrompue”, et qui affirme que la politique devrait être l’expression de la volonté générale du peuple » (Cas Mudde, cité p. 31). Cette volonté du peuple primant sur tout principe de droit la transcendant, est pensée ici comme explication de la « critique radicale du régime démocratique » (p. 37) par le populisme.

Cette dimension idéologique ne peut suffire : l’auteur construit un idéaltype, jamais pleinement effectué, permettant de distinguer des discours et des pratiques ayant en commun un ou deux caractères. Les premiers seront qualifiés de « populisme intermittent », les seconds de « populisme intégral » (p. 36). Après la thin ideology, le deuxième caractère est une stratégie identifiable à un style [3] affecté par les leaders se donnant non comme représentant, mais incarnation du peuple, affectant un ethos censé être populaire en rupture avec la classe politique traditionnelle ; le troisième, c’est la visée culturelle exprimant une empathie pour ceux d’en bas et une hostilité systématique pour le haut [4], prenant souvent forme d’anti-intellectualisme.

La présence de deux de ces traits suffit pour conclure à un « populisme intégral » (p. 36) : « le boulangisme, la plupart des Ligues des années trente, le dorgérisme, le poujadisme, les maoïstes des années 1960, le Front national, le Rassemblement national, Éric Zemmour et la France insoumise » (p. 36).

Le fascisme est-il un populisme ? Pour Lazar, si l’un et l’autre s’adressent « à ces masses entrées en politique mais qui se sentent marginalisées dans les institutions démocratiques » (p. 44), et font de la nation la référence absolue, on ne peut les confondre en raison d’une idéologie raciste forte et de la thèse d’un « État total » caractéristiques du fascisme. Les différences sont pourtant essentielles : les « populistes de droites » contemporains se font démocrates, affirmant respecter avant tout la « volonté du peuple » ; tout en soutenant l’existence d’un Peuple-Un détenteur de la souveraineté, ils soutiennent qu’il est « bon par essence » (p. 47) là où le fascisme, « lui reproche de ne pas se hisser à la hauteur de son ambition prométhéenne » (p. 48).

Doit-on en conclure que l’appel au peuple, trait commun de tous les populismes, suffirait à les caractériser ? Non : « Invoquer le peuple pour le rassembler n’est pas en soi populiste, tandis que le faire pour l’opposer de manière systématique aux élites l’est » (p. 132). Au fil de ses analyses, c’est en fin de compte cette question qui est discriminante : l’affirmation du primat du droit sur la volonté du peuple ferait le départ entre un populisme intermittent, voire simplement tactique, et un populisme intégral.

Il est impossible de s’attarder sur la première partie qui dresse un panorama des populismes depuis Boulanger jusqu’à De Gaulle. La seconde s’attarde sur la question contemporaine et expose l’enjeu majeur de l’étude en examinant le « populisme du RN », celui de la France insoumise et interrogeant le mouvement des Gilets jaunes, présenté comme un populisme paradoxal.

Si les deux mouvements politiques d’extrême droite et de gauche sont réunis sous le même concept, ce qui frappe dans le livre c’est l’ensemble des points qui les différencient, ce sur un aspect essentiel, sans même parler de leurs programmes politiques : la conception qu’ils développent du peuple auquel ils font appel. Deux peuples fort distincts en réalité. Le premier est un « peuple générique », menacé, tout comme la nation, « dans son existence même à cause de la “submersion migratoire”, du communautarisme, de l’Europe et de la mondialisation » (p. 150). Son origine est donnée comme antérieure à la Révolution, « immémorial héritage judéo-helléno-chrétien laïcisé par le siècle des Lumières qui fonda nos valeurs républicaines » (M. Le Pen, citée p. 150). Pourvu de « bon sens », il doit exercer sa souveraineté « grâce à la démocratie directe et référendaire », en opposition au Conseil constitutionnel et au « gouvernement des juges ». (p. 150). Le second « résulte de l’hybridation entre la plebs moderne, urbanisée, connectée, racisée, et un populus, un peuple conscient et politique » (p. 194). Il est né de la Révolution et appelé à la renouveler ; il est ouvert aux mouvements migratoires, traversé par la créolisation.

L’expérience populiste des Gilets jaunes quant à elle, est présentée comme « originale […], car elle n’était pas l’expression de mouvements et de partis politiques mais le produit d’une mobilisation venue du “bas” » (p. 195), indépendante d’un « chef qui allume l’étincelle » (p. 196). Ce qui frappe l’auteur, c’est le slogan unificateur, « Nous sommes le peuple », dont l’origine n’est pas claire, affirmation d’une partie se donnant pour le tout, voire usurpant le droit à parler pour le tout, en vue de « dépasser leurs éventuelles revendications particulières » (p. 201), et qui, en réalité, « en vient à refuser le pluralisme politique et la diversité des groupes sociaux » (p. 212).

Il conclut que le populisme peut être compris comme réaction à la fois aux déficiences de la démocratie, aux crises sociales produites par des inégalités qui s’aggravent et aux inquiétudes qui affectent les identités culturelles nationales devant les effets des mondialisations. Ceci engage un certain nombre de remarques et de questions. Je me limite à deux.

Aller au peuple

Le mérite de cette analyse est de faire apparaître le populisme comme une tendance qui affecte tous les courants politiques en démocratie, sans le réduire à la démagogie, fantôme aussi vieux que la démocratie et les critiques aristocratiques qu’elle subit. Le populisme français trouve, selon l’auteur, son origine dans « la force d’un mythe durable », celui d’un peuple se soulevant et prenant la Bastille, « usant d’une violence légitime ». Du coup, la démocratie naît sur une ligne de crête « point d’équilibre extrêmement instable […] entre le régime représentatif et le principe de la souveraineté populaire » (p. 19). Question décisive, en effet, qui interdit de réduire la démocratie à la seule représentation et met en tension aporétique un peuple formé par la représentation et un peuple acteur sur une « scène publique plébéienne » (Miguel Abensour) [5]. Cette tension prend, tout au long du XIXe, la forme de la barricade et trouve une formation de compromis avec la manifestation de rue au XXe [6].

Aussi la question de savoir « qui est le peuple ? » se pose-t-elle toujours dans le cadre d’un conflit possible entre deux dramaturgies. C’est dans les réponses contraires possibles que se situe l’espace du populisme. Ainsi des Gilets jaunes : « Ceux qui participaient à ce mouvement croyaient, ou désiraient faire croire, que la partie du peuple formée par les Gilets jaunes était Le peuple » (p. 202), comme en une perdurance de « la mythologie populaire et glorieuse de la Grande Révolution » (p. 203).

Or, dans cette généalogie, une absence étonne, celle de Michelet. Son texte, Le peuple [7], peut être lu comme un manifeste du populisme intellectuel [8] : « ce sont les hommes d’instinct, d’inspiration, sans culture, ou d’autres cultures […], ce sont eux dont l’alliance rapportera la vie à l’homme d’études, à l’homme d’affaires le sens pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps » [9]. Sa position doit être prise dans un mouvement plus ample, celui des intellectuels romantiques allant au peuple, ce dont témoignent avec force les narodniki russes. C’est ce même mouvement qui rend compte du premier usage du mot en français pour désigner un courant littéraire.

Cette référence aurait mieux rendu compte du « populisme des maos » analysé par l’auteur, en y incluant l’établissement, démarche d’intellectuels renonçant à leur carrière pour travailler en usine. Elle éclaire, autrement que par « la sacralisation de la classe ouvrière » (p. 125), l’engagement d’un Sartre, d’un Foucault ou d’un Deleuze : on reconnaît là une tendance profonde à la fois de la démocratie et de l’esthétique modernes. Il est vrai, cette généalogie empêcherait un usage par trop extensif du terme « populisme » en le limitant à des mouvements égalitaires opposés à la captation du pouvoir par les représentants, comme l’écrit Jean-Yves Pranchère :

Dans des systèmes politiques sclérosés où les partis politiques sont déconnectés de leurs électeurs, les populistes sont très susceptibles de dénoncer les institutions représentatives existantes, mais plus par attachement à la démocratie populaire que par anti-pluralisme. [10]

Pranchère en tire la conclusion, pertinente à mes yeux, que l’on ne peut qualifier l’extrême droite de populiste.

Peuple contre élites ?

Une deuxième question se pose portant sur ce qui est donné par l’auteur comme un trait commun aux populismes : la conception d’une société structurée par deux pôles, les « élites honnies » et le peuple à la fois bon et vérace, doué de bon sens. Forme générale qui doit être passablement amendée. Comme l’a montré Olivier Schwartz dans un article important [11], pour une partie des membres des classes populaires la représentation du monde social est triangulaire et non binaire : ils ont le sentiment de subir une pression du haut, bien sûr, mais aussi du bas, par exemple des chômeurs qui vivent des allocations, « sentiment d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres » [12]. C’est aussi ce que Rancière, reprenant Jacotot, nomme « passion pour l’inégalité », animant en profondeur les sociétés contemporaines [13].

Une enquête sociologique récente le confirme largement : « les groupes minoritaires sont perçus essentiellement comme des usagers de l’État et de ses prestations, non comme des producteurs de valeur » [14]. Les « gros » sont souvent vus comme hors d’atteinte, le ressentiment se concentrant sur ceux situés plus bas que soi [15]. Les analyses de terrain confirment l’hypothèse de Michel Feher : l’extrême droite veut former un « peuple moralisé », méritant, composé « des citoyens utiles et responsables dont le sort est menacé par deux catégories de prédateurs — les uns qui opèrent dans les hautes sphères et déprécient leurs capitaux, les autres qui sévissent au bas de l’échelle sociale et ponctionnent leurs revenus » [16]. Ce rejet de l’égalité rend discutable ici l’usage du concept de « populisme ».

Le populisme, dès lors que l’on soutient la validité d’un tel concept générique, devrait être pris sur un mode problématique plutôt que descriptif ou déterminant [17] : il permet de poser un problème essentiel à la modernité politique plus qu’il ne permet de décrire des discours et des pratiques en cherchant à isoler leurs invariants.

Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXe siècles, Paris, Gallimard, 2025, 307 p., 22€,50 (ISBN 9782070141975).

par , le 13 avril

Pour citer cet article :

Gérard Bras, « Tous populistes ? », La Vie des idées , 13 avril 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Tous-populistes

Nota bene :

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Notes

[1La bibliographie des ouvrages cités occupe près de 30 pages.

[2Terme repris des politistes Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser, p. 30-sq.

[3Terme repris des travaux de Pierre-André Taguieff.

[4Terme repris des travaux de Pierre Ostiguy.

[5Sur cette question, je me permets de renvoyer à mon dernier livre, Faire peuples (Paris, Kimé, 2024), dont c’est l’objet.

[6Voir Danielle Tartakowsky, «  Ordre et désordres politiques : de la révolte à la manif  », in Danielle Tartakowsky (dir.), Histoire de la rue de l’Antiquité à nos jours, Paris, Taillandier, 2022.

[7Jules Michelet, Le Peuple (1848), présentation, notes et bibliographie par P. Viallaneix, Paris, GF Flammarion, 1974.

[8Voir notamment Alain Pessin, Le mythe du peuple et la société française du XIXe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 1992  ; Federico Tarragoni, «  Le peuple et son oracle. Une analyse du populisme savant à partir de Michelet  », Romantisme 2015/4 n° 170  ; Aurélien Aramini, Michelet à la recherche de l’identité de la France, Besançon, P.U. de Franche Comté, 2013  ; Gérard Bras, Les voies du peuple, chap. 4 «  L’invention du peuple  », Paris, éditions Amsterdam, 2018  ; Paule Petitier (dir.), Défricher la tempête. Michelet et la Révolution française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024.

[9Michelet, op. cit. p. 138-139.

[10Jean-Yves Pranchère, article cité.

[11Olivier Schwartz, «  Vivons-nous encore dans une société de classe  ?  » in La Vie des idées, 22 septembre 2009.

[12Ibid.

[13Jacques Rancière, «  Aujourd’hui le peuple du ressentiment fabriqué par les milliardaires tient le haut du pavé  », entretien paru dans Le Monde, 25 août 2025.

[14Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024, p. 78. Voir aussi, du même auteur, «  Vote RN et racialisation de la solidarité  », in La Vie des Idées, 11 mars 2025.

[15C’est sur ce ressort que Jacques Chirac a joué, un jour au moins. On a retenu la formule «  du bruit et de l’odeur  » qui conclut, comme un supplément, par une diatribe contre «  une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler  », cité p. 161-163.

[16Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.

[17Voir Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 2016.

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