En se concentrant sur la station balnéaire de Lloret de Mar en Espagne, une anthropologue étudie les sociabilités masculines dans un contexte où l’alcool, la fête et le sexe structurent les imaginaires. Quand « tourisme » rime avec « virilisme »…
En se concentrant sur la station balnéaire de Lloret de Mar en Espagne, une anthropologue étudie les sociabilités masculines dans un contexte où l’alcool, la fête et le sexe structurent les imaginaires. Quand « tourisme » rime avec « virilisme »…
Grâce à l’enquête d’Alix Boirot, ce qui se passe à Lloret ne reste plus à Lloret. Pour sa thèse, l’anthropologue a passé plusieurs étés dans la station balnéaire de Lloret de Mar sur la Costa Brava (Espagne), afin d’y étudier les pratiques festives de jeunes touristes européens. Employée comme rabatteuse pour une célèbre discothèque de la ville, dont elle a modifié le nom, elle a fait le choix d’une immersion prolongée au cœur des nuits lloretines, qui lui a permis d’observer au plus près les sociabilités masculines en contexte touristique.
Lloret de Mar s’est imposée comme l’une des principales destinations du tourisme festif – ou de borrachera (beuverie), selon l’angle depuis lequel on se situe. « Festif », si l’on est un jeune homme de 17 à 23 ans venu y éprouver les promesses de la nuit méditerranéenne ; « de borrachera », si l’on est un riverain de Lloret, aux premières loges pour en subir les conséquences néfastes, régulièrement relayées par les médias espagnols.
Ville de taille modeste durant l’hiver, Lloret de Mar se transforme aux beaux jours en un espace polarisé par les activités nocturnes. Bars, discothèques et fast-foods ouverts toute la nuit occupent une place centrale dans le paysage urbain, principalement sur l’Avinguda Just Marlès Vilarrodona et alentour. Des groupes de Français, Italiens, Britanniques ou Néerlandais, mais peu d’Espagnols, se côtoient dans cet environnement où l’alcool, la fête et la sexualité structurent les imaginaires et les pratiques.
Lloret ressemble aux autres destinations du tourisme festif, comme Albufeira dans l’Algarve, Magaluf aux Baléares ou l’Île des loisirs, près du Cap d’Agde. Elle s’en distingue toutefois par sa capacité à attirer des jeunes issus de plusieurs pays européens, là où les autres sont associées à des clientèles plus clairement identifiables. La station balnéaire s’est également imposée en raison de l’existence de séjours clé en main inspirés du Spring Break américain. Chaque printemps, l’agence de voyage Studimove propose un séjour à Lloret en placardant dans les universités une affiche vendant les ingrédients de la fête (alcool et sexe en moins) : « Spain Break – Lloret de Mar. Transport + hébergement + pack fiesta + photos et vidéos + animations et activités ».
La réputation de Lloret est étroitement associée à la fête, à l’alcool bon marché, à la figure fantasmée de femmes sexuellement disponibles et aux puticlubs, établissements liés à un marché prostitutionnel toléré, mais juridiquement ambigu [1]. Cette réputation trouve également un écho dans une connaissance personnelle ancienne du lieu : j’ai moi-même connu Lloret de Mar au début des années 2000. C’était une destination accessible pour un groupe d’amies de la banlieue de Grenoble, attirées par l’idée de vacances festives et bon marché en Espagne. Ce souvenir situé permet de mesurer davantage la portée analytique de l’enquête d’Alix Boirot, qui donne des noms, des formes sociales et une profondeur anthropologique à des pratiques perçues à l’époque de manière diffuse.
L’ouvrage comprend un prologue et trois parties qui présentent les différentes temporalités du voyage : avant le départ, l’expérience sur place et l’après. Alix Boirot commence par expliquer sa démarche d’enquête et son positionnement situé en tant que jeune femme chercheuse. Ces pages révèlent les conditions pratiques de son terrain, particulièrement exigeant. La réflexion qu’elle porte sur la méthodologie est l’un des apports importants du livre.
La première partie replace la ville de Lloret de Mar dans l’histoire du tourisme espagnol. Bien que relativement bref, ce retour sur la construction historique de la station balnéaire est primordial. En s’appuyant sur les travaux pionniers de Sasha D. Pack, Boirot rappelle que les premiers night-clubs ouvrent à Lloret dans les années 1960, alors que l’Espagne franquiste est en plein boom touristique. Les loisirs nocturnes donnent alors une image de normalité et de modernité, même s’il s’agit uniquement d’îlots de tolérance pour les étrangers.
Une plus grande attention est donnée à la période récente, marquée par les conflits d’usage entre habitants, professionnels du tourisme et visiteurs. Ces derniers arrivent en vacances avec une image préétablie de leur destination, une image de transgression, liée à l’alcool et au sexe. Ce male gaze, entre érotisation et exotisme de pacotille, est au cœur du marketing pratiqué par les lieux de fête.
La deuxième partie constitue le cœur de l’ouvrage et nous emmène dans les nuits lloretines, pour une « vision chorale du tourisme festif » (p. 12), depuis les pratiques professionnelles des rabatteurs jusqu’aux trajectoires des touristes. L’autrice décrit les conditions de travail (illégales et précaires), les logiques économiques et les mécanismes qui structurent l’industrie de la fête.
Concernant les touristes, si Alix Boirot a choisi de se concentrer sur les groupes de garçons, c’est parce qu’ils sont largement majoritaires, tournés vers l’excès à toutes les étapes du voyage, et parce qu’ils constituent un terrain privilégié pour analyser les formes contemporaines de socialisation masculine, les rites de passage associés aux vacances et les injonctions à la performance virile.
Mais les filles ne sont absentes ni des boîtes de nuit de Lloret, ni des pages du livre d’Alix Boirot. Elles occupent une place centrale dans la mise en scène et la validation des masculinités virilistes. Toutefois, les pratiques des jeunes femmes sont souvent appréhendées à travers le regard masculin qui domine et structure l’espace de la fête ; et si l’on regrette parfois que la parole ne soit pas davantage donnée aux touristes féminines, cette asymétrie est justement l’un des éléments de l’enquête.
Derrière des pratiques qui peuvent sembler immuables, Alix Boirot révèle les normes sociales, les hiérarchies de genre, de classe, de race, ainsi que les formes de sociabilité qui structurent l’expérience touristique contemporaine. De fait, le tarif proposé à l’entrée des boîtes de nuit dépend de la nationalité du groupe de touristes (les touristes d’« Europe du Nord » ont meilleure réputation que ceux du « Sud »).
Les pages consacrées à la discrimination à l’entrée des clubs sont très éclairantes, car elles mettent en évidence son caractère intersectionnel. Celle-ci passe par le prix, qui peut jouer le rôle de repoussoir, sans que le critère racial soit explicitement mentionné. Pour les jeunes racisés, d’autres éléments sont mis en avant, comme le style vestimentaire « associé aux banlieues et au rap » (p. 101). C’est le portier qui déterminera le prix d’entrée, sans que cette pratique semble faire débat.
Une fois sur place, ce qui paraît le plus important pour ces garçons, c’est, comme dans tout séjour touristique, de faire coïncider les attentes et la réalité. Ils sont venus pour « la fête et les filles », et le dispositif festif, publicitaire et commercial pensé pour ce public masculin et hétéronormé le leur promet. Le paradoxe soulevé par Alix Boirot est que les garçons viennent pour les filles – hypersexualisées dans les publicités –, mais que leur pratique relève de l’homosocialité, que ce soit en discothèque ou dans les puticlubs.
Dans ces maisons de passe, l’expérience est non seulement homosociale, mais son récit demeure lui aussi dans un cadre masculin : ils ont d’ailleurs quelques difficultés à raconter leur expérience à l’anthropologue, car elle est une femme. L’enquête montre également que la performance virile observée à Lloret s’inscrit dans des trajectoires sociales ambivalentes, où certains jeunes hommes possèdent des attributs associés à la domination, « blanchité, masculinité, jeunesse », sans être pour autant « véritablement dans une position sociale dominante » (p. 200-201). L’analyse intersectionnelle permet de saisir cette tension.
La troisième partie s’intéresse à l’après-Lloret et aux récits produits et diffusés. Les souvenirs, principalement le merchandising des boîtes de nuit, les photographies, les discussions entre amis et les publications sur les réseaux sociaux, construisent une mémoire sélective des vacances, avec, logiquement, des expériences vécues enjolivées et réorganisées autour de quelques motifs qui viendront alimenter les imaginaires de la destination.
L’ouvrage d’Alix Boirot est remarquable à plusieurs titres. Il apporte une contribution originale à l’étude des masculinités contemporaines, en donnant la parole aux acteurs ordinaires depuis une perspective bottom-up, tout en proposant des conclusions qui dépassent le cadre de Lloret de Mar, pour apporter une réflexion plus générale sur la jeunesse, le genre et les formes contemporaines de la sociabilité masculine.
Ce n’est pas uniquement un récit d’expérience, car l’autrice convoque la bibliographie des gender et masculinity studies et dialogue avec Judith Butler, Raewyn Connell, James W. Messerschmidt, Isabelle Clair, Elsa Dorlin et Vulca Fidolini. Le livre montre que les masculinités touristiques relèvent d’un jeu de positions situé, où des formes marginalisées de virilité – celles des garçons qui crient, vomissent, pratiquent la drague prédatrice – peuvent devenir, le temps des vacances, une norme locale et faire partie de l’ordre social.
Le cas de Lloret s’ouvre sur une contradiction plus large. Depuis l’affaire de La Manada et les mobilisations féministes qui l’ont suivie [2], l’Espagne s’est imposée comme l’un des pays européens où les revendications féministes ont le plus nettement investi l’espace public, le débat juridique et l’action institutionnelle, notamment autour des violences sexuelles, du consentement et des droits des femmes.
Or Lloret apparaît comme une enclave touristique où des jeunes hommes peuvent rejouer, sous couvert de vacances, des formes exacerbées de sociabilité viriliste devant des groupes de filles souvent gênées ou conduites à développer des stratégies d’évitement. La force de l’enquête est de montrer que les normes virilistes peuvent se redéployer dans des espaces touristiques où l’économie de la fête les rend visibles et parfois rentables.
L’ouvrage constitue une réflexion particulièrement stimulante sur l’enquête anthropologique. En suivant l’autrice sur les trottoirs bruyants de Lloret, depuis lesquels elle propose aux touristes de passer une partie de leur soirée au « Moonlight », le lecteur saisit concrètement ce qu’implique un travail de terrain, avec ses hésitations et la possibilité d’une évolution. En effet, l’un des aspects les plus intéressants du livre réside dans la transformation progressive du regard de la chercheuse.
Les jeunes touristes, initialement perçus à travers les stéréotypes négatifs associés au tourisme de masse, apparaissent peu à peu dans toute leur complexité. L’approche adoptée, attentive aux acteurs ordinaires et à leurs propres récits, permet de dépasser les jugements moraux, pour mettre au jour des attentes socialement construites, des vulnérabilités et des contraintes produites par un ordre social fortement marqué par les normes virilistes.
Lire cette enquête après ma propre expérience lloretine remue quelque chose de très concret – outre les photographies avec 20 ans de moins, un débardeur arborant le logo d’une boîte de nuit et un tatouage au henné. Pour qui travaille aujourd’hui sur l’histoire du tourisme, elle donne une intelligibilité sociale à des souvenirs qui, sur le moment, relevaient surtout de l’insouciance, et rappelle que les lieux de vacances ne sont jamais de simples parenthèses.
par , le 25 juin
Ivanne Galant, « Tourisme et virilisme », La Vie des idées , 25 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Tourisme-et-virilisme
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.
[1] L’autrice précise – et nous jugeons bon de le faire aussi – que le terme est accepté de toutes et tous en Espagne, travailleuses du sexe incluses.
[2] « La Manada » (la « Meute ») désignait le groupe WhatsApp de cinq hommes condamnés en 2018 à neuf ans de prison pour « abus sexuel » après les violences commises contre une jeune femme de 18 ans, lors des fêtes de San Fermín à Pampelune en juillet 2016, puis condamnés en 2019 à quinze ans de prison par le Tribunal suprême espagnol, qui a requalifié les faits en viol collectif. Voir le podcast.