« Le Jardin du tier Paysage », Saint Nazaire - Gilles Clément

Entretien Philosophie

Leçons du jardin en mouvement.
Entretien avec Gilles Clément


par , le 2 juin


Contre la domination technique qui uniformise les milieux, Gilles Clément appelle à l’humilité écologique  : faire avec le vivant plutôt que le dominer. Dans son «  jardin en mouvement  », aléatoire et diversité révèlent notre interdépendance avec la terre

Gilles Clément, né en 1943 à Argenton-sur-Creuse (Indre), est jardinier formé en horticulture puis au paysage dans les années 1960. Dès 1977, à Crozant (Creuse), il crée La Vallée, terrain d’expérimentation à l’origine de sa notion de « jardin en mouvement ». Il compte de nombreuses autres réalisations parmi lesquelles le jardin du musée du Quai Branly Jacques Chirac à Paris. Enseignant à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles (1979-2012) et au Collège de France (2011-2012), il promeut une éthique d’humilité écologique.

Il a notamment publié Le Jardin en mouvement (Pandora, 1991), genèse de sa philosophie ; Thomas et le voyageur (Albin Michel, 1997), fiction explorant le concept de « jardin planétaire » ; Manifeste du tiers paysage (Sujet/Objet, 2004), plaidoyer pour les espaces délaissés.

Cet entretien, mené le 10 décembre 2025 à Bourges, procède d’un partenariat entre l’association Les Mille Univers, porteuse d’un projet d’École du Jardin planétaire dans cette ville et le département Carrières Sociales parcours « Villes et territoires durables » de l’IUT de Bourges.

Jardinier, avant tout

La Vie des idées : Comment aimez-vous qu’on vous définisse, lorsque l’on évoque votre travail sur les jardins, les parcs et les paysages ?

Gilles Clément : En général, je préfère que l’on dise « jardinier » plutôt que « paysagiste », même si, officiellement, mon métier est paysagiste. Le jardinier est dans l’obligation de travailler en permanence avec les êtres vivants, les plantes, et de connaître leurs comportements, leurs difficultés à vivre, leur diversité. Le paysagiste compose avec du vivant, mais aussi du béton, du bois sculpté, des reliefs de terre, des choix parfois intéressants qui, cependant, ne priorisent pas nécessairement ce domaine. J’y tiens parce que le mot « jardinier » signale d’emblée que le centre de gravité du métier n’est pas le projet, ni la forme, mais la relation au vivant et la durée. Le jardinier ne peut pas oublier les plantes dont il se sert, ni les sols ni les insectes qui circulent entre tout cela. Il ne peut pas non plus oublier qu’il intervient dans une histoire déjà en cours, qu’il n’est jamais le premier arrivé. Du reste, il m’arrive aussi de me définir comme voyageur : j’ai beaucoup voyagé, d’abord enfant en Algérie pendant sept ans avec mes parents négociants en vins, puis à bord d’un pinardier vers l’Afrique du Sud pendant un mois et demi, pour en ramener des vins après le grand gel de 1956. Plus tard, je suis allé au Nicaragua pour le service non militaire, puis en Indonésie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, et souvent à Bali où j’ai rencontré un peuple heureux. Ces voyages m’ont ouvert à la diversité des flores et cultures, reliant le jardin local aux dynamiques planétaires.

Figure 1. Jardin du Musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris (photographie de 2025), conçu par Gilles Clément. Source : document de l’auteur.

Naissance du jardin en mouvement

La Vie des idées : Comment le jardin que vous avez créé en Creuse en 1977, La Vallée, a-t-il marqué un tournant dans votre rapport au vivant et à la maîtrise des milieux ?

Gilles Clément : Avec ce jardin, je décide d’accueillir toute la diversité : ne plus supprimer systématiquement ce qui ne paraît pas « adapté » esthétiquement ou culturellement. Dans la maintenance des jardins, à l’époque, mais c’est encore le cas aujourd’hui, on élimine tout ce qui ne correspond pas à un certain modèle, sans se demander si, biologiquement, c’est une bonne idée. Moi, je me suis placé du côté de la vie. Si les plantes s’établissent spontanément dans un endroit, c’est qu’elles y trouvent leur place, donc je suis amené à les conserver. J’en ai aussi rajouté et parfois je me suis trompé puisqu’elles sont parties d’elles-mêmes.

Parmi ces plantes que l’on chasse habituellement et que, moi, je n’ai pas chassées, il y a beaucoup d’annuelles à cycle court. L’une d’entre elles a été décisive : la grande berce du Caucase qui culmine à plus de trois mètres et porte de grandes ombelles attirant les insectes. Elle est aujourd’hui interdite, soi-disant parce que « envahissante », mais elle m’a beaucoup appris, beaucoup enseigné. Chaque année, sa taille créait un paysage nouveau, et jamais au même endroit. Pour la garder, il fallait accepter que les graines, emportées par le vent, se ressèment ailleurs, si bien que la perspective changeait complètement : chaque année, le jardin se recomposait. C’est à partir de cette expérience concrète, répétée, que j’ai parlé de « jardin en mouvement ». On pourrait dire que ce type de jardin naît au moment où le jardinier cesse de vouloir tout prévoir et tout imposer.

À La Vallée, j’ai d’abord construit ma maison de mes mains – aidé par quelques amis – mais le plus souvent seul au travail de maçon. Je n’aurais jamais imaginé faire cela un jour. En parallèle, je m’occupais du jardin et, à mi-temps, je partais quinze jours par mois ailleurs pour gagner ma vie, en enseignant dans des écoles de paysage et d’agriculture et en créant des jardins pour des particuliers avant de privilégier les espaces publics. La Vallée a été le laboratoire de ce renoncement : un lieu isolé, un bout de terrain, une maison en chantier, et le temps de regarder ce qui se passait dès qu’on s’abstenait de « nettoyer ». Ce n’est pas une théorie qui descend sur le jardin, c’est un jardin qui, par ses transformations, oblige à revoir les théories du jardin.

Le tiers paysage par différenciation

La Vie des idées : Dans la chronologie de vos ouvrages, après la notion de jardin en mouvement vient celle de « tiers paysage ». Comment s’articulent-elles ?

Gilles Clément : Ce n’est pas faux du tout, mais la différence énorme, c’est que, dans le jardin en mouvement, on intervient, dans le tiers paysage, on ne fait rien. Un tiers paysage, c’est un lieu d’accueil pour une diversité qu’on chasse généralement : friches, terrains abandonnés, espaces laissés en réserve, qui deviennent forêts après cinquante ans. Les espèces y disparaissent parfois sous l’ombre puis réapparaissent quand la lumière revient. Cette idée vient de l’observation du mode de gestion du territoire, quelquefois aussi des exploitations agricoles. Le remembrement, par exemple, a fait disparaître les haies pour laisser place aux machines ; les pentes devenues impraticables se sont peu à peu reboisées.

En analysant le paysage autour du lac de Vassivière, j’ai constaté que là où l’homme agissait, la diversité que je cherchais avait disparu ou presque. À l’inverse, là où il n’intervenait pas, elle foisonnait. Ce paysage étrange du Limousin, dominé par les forêts de conifères, les Douglas, et les prairies à vaches, ne révélait sa richesse qu’à la marge  : bordures de routes peu entretenues, sommets de collines, tourbières où poussent orchidées rares, droseras carnivores et graminées splendides dans la vase, au contact des bruyères aquatiques ou des saxicoles des rochers.

Figure 2. Jardin de l’École normale supérieure de Lyon, site Descartes (photographie de 2026), conçu par Gilles Clément et Guillaume Geoffroy-Dechaume. Source : document de l’auteur.

Le tiers paysage, c’est le peuple des espèces marginales, des délaissés, comme le Tiers-État de l’abbé Sieyès tel qu’il l’a formulé en 1789 : « Qu’est ce que le Tiers État ? Tout. Qu’a t il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Qu’exige t il ? Qu’à l’avenir il soit quelque chose. » Autrement dit, tout ce qui existe, mais qu’on ignore, un refuge génétique vital pour les écosystèmes. L’anthropisation se traduit par un double mouvement : d’un côté, la réduction drastique des espaces primaires (forêts originelles exploitées industriellement, jusqu’en Amazonie), de l’autre, la création d’espaces délaissés secondaires (pentes abandonnées après remembrement, terrains ingrats que les machines ne peuvent atteindre). C’est cette inversion du paysage qui fait naître les tiers paysages : les lieux commodes se vident au profit de l’agro-industrie, les incommodes se reboisent ou deviennent réserves de diversité. Il est clair que nous avons tout intérêt à protéger cette diversité, refuge vital pour les écosystèmes.

« Faire avec » plutôt que « contre »

Le jardin en mouvement est un jardin fabriqué à partir des espèces qui viennent s’installer toutes seules, en plus de celles que l’on rajoute. Il ne s’agit pas de laisser tout faire, mais de « faire avec », c’est-à-dire d’intervenir ponctuellement pour protéger certaines espèces, en limiter d’autres, sans tout contrôler. J’appelle cela un « jardinage par soustraction ». On enlève quelques plantes, on en taille d’autres, de manière ciblée. Le but est de rendre lisible et agréable quelque chose qui, au départ, est très confus, avec énormément d’espèces mêlées. Cela n’empêche pas de rechercher une résolution esthétique, mais cette esthétique-là accepte la complexité du vivant au lieu de chercher à la gommer.

« Faire avec », c’est prendre acte de la logique des plantes qui occupent l’espace, se disséminent, entrent en concurrence ou en association les unes avec les autres. On ne cherche pas à annuler ces logiques, mais à les accompagner, à les détourner parfois, en se demandant : qu’est-ce que je peux enlever, et non pas qu’est-ce que je peux ajouter de plus pour imposer une forme ? Pour ce faire, le jardinier observe d’abord l’écosystème : chenilles mangeant telle plante, oiseaux mangeant les chenilles, papillons qui en dépendent ensuite. Tuer une plante, c’est tuer indirectement le papillon sans le savoir. C’est cette compréhension qui fonde le jardin en mouvement : intervenir en observant les chaînes du vivant, sans les rompre. C’est faire avec le plus possible et contre le moins possible, en respectant les diversités comportementales (vivaces versus annuelles, systèmes racinaires adaptés aux sols filtrants ou compacts, pH acides ou calcaires).

La Vie des idées : Ce jardinage par « faire avec » suppose de bien connaître les dynamiques naturelles. Quelle place donnez-vous à l’aléatoire dans ces dynamiques ?

Gilles Clément : Les dynamiques végétales sont extrêmement diverses et il faut en effet commencer par les comprendre. Il y a des vivaces, des annuelles, des arbres à tronc massif, des plantes très fluides, des systèmes racinaires adaptés à des sols filtrants ou compacts, des espèces liées aux sols acides ou calcaires, etc. Mais, même avec cette connaissance, il y a toujours une part d’aléatoire. Pour le jardinier, c’est une évidence.

Figure 3. Jardin du cloître de l’Abbaye de Noirlac – Centre culturel de rencontre à Bruère-Allichamps (photographie de 2026), conçu par Gilles Clément. Source : document de l’auteur.

Chaque jour, il découvre quelque chose qu’il n’avait pas vu la veille. Ensuite, il interprète : est-ce que je garde, est-ce que je taille, est-ce que je laisse passer une saison de plus ?
C’est pour cela que l’idée d’un « plan de gestion » figé, à répéter comme un tableau Excel d’une année sur l’autre, est une absurdité dans un jardin. Le vivant invente autre chose, d’autres plantes arrivent ; on ne peut pas reproduire les gestes à l’identique. À mon sens, un vrai jardinier n’applique pas un protocole, il invente son mode de gestion en fonction de ce qu’il comprend, chaque jour, de ce qui est en train de se passer. Cet aléatoire n’est pas un désordre pur, c’est une part de jeu laissée aux autres êtres vivants. La météo, les insectes, les oiseaux, les sols eux-mêmes produisent des variations qu’aucun plan préétabli n’aurait pu anticiper. De mon point de vue, le rôle du jardinier est d’être suffisamment attentif pour transformer ces surprises en ressources plutôt qu’en problèmes.

Une approche éminemment éthique et politique

La Vie des idées : En quoi cette approche redéfinit-elle fondamentalement la relation entre l’homme et ce qu’on appelle traditionnellement «  la nature  » dans la pratique paysagère  ?

Gilles Clément : Au lieu de dire « nous sommes les maîtres, nous dominons tout », on change complètement de posture. Celle-ci rompt avec l’héritage d’une conception ancienne, issue de la tradition antique, où l’homme se tenait au centre et façonnait le monde à son image. Il s’agit au contraire de reconnaître notre interdépendance avec tous les êtres vivants. On entre dans un dialogue. On écoute, au sens propre et au sens figuré, ce que fait le vivant et l’on intervient à partir de cette écoute. Ce n’est plus l’idée « je maîtrise, c’est moi qui fais tout », mais une manière de vivre avec la complexité du vivant dont, par ailleurs, nous dépendons entièrement.

Il y a là une éthique : accepter la diversité biologique des éléments qui composent l’environnement – plantes, animaux, humains – et renoncer à appliquer une seule recette pour tous. Accepter cette diversité implique aussi une forme d’humilité. Quand on se croit « le plus fort », on fait des bêtises, et même de très grandes bêtises. On voit bien, dans l’histoire récente de l’agriculture ou de l’aménagement, ce que produit la croyance en la toute-puissance technique : l’uniformisation des paysages, l’appauvrissement des sols, la disparition de la diversité, plus largement le développement de milieux hostiles à la plupart des formes de vie. Depuis le milieu du XIXe siècle, l’emprise du capitalisme, avec sa névrose du rendement, des machines et, plus tard, des produits phytosanitaires, a progressivement détruit les polycultures et les polyélevages qui rendaient les habitants de l’espace rural majoritairement autonomes, indépendants, pauvres, mais pas malheureux. Cette logique a été destructrice. Elle s’est imposée de façon très violente, poussant, dans la période récente nombre d’exploitants au suicide par détresse sociale.

Le jardin en mouvement propose, à son échelle, une manière modeste de corriger cette croyance avec des gestes – ou des absences de gestes – qui disent : « nous ne sommes pas seuls et nous n’avons pas le dernier mot ». En ce sens, le « faire avec » définit une posture éthique et politique où l’on apprend à ne plus intervenir partout, mais à reconnaître la capacité de la vie à s’autoréguler dans chaque lieu.

L’expérience en partage

La Vie des idées : Votre approche est très empirique, ancrée dans l’expérience située du jardin et des territoires. Comment cette dimension vécue se relie-t-elle à votre travail de transmission et d’écriture ?

Gilles Clément : Si l’on n’a pas les pieds sur terre, si l’on n’est pas dans le constat et le concret, on est dans le rêve permanent. Le risque, alors, est de multiplier les erreurs, parce que l’on ne confronte pas ses idées à la réalité biologique. Quand j’ai écrit Le Jardin en mouvement, le premier livre que j’ai publié au début des années 1990, c’était d’abord pour mes étudiants. L’écriture permet de fixer un peu le réel, de donner un temps de calme, de construire une pensée avec des mots qui, sans être définitifs, donnent une base à partir de laquelle on peut élaborer autre chose. Sans cela, tout se perd dans le flux, y compris ce que la nuit apporte comme idées ou comme images.

La Vie des idées : Comment le jardin en mouvement évolue-t-il vers ce que vous appelez le « jardin planétaire » et, dans son prolongement, l’« École du Jardin planétaire » ?

Gilles Clément : Le jardin planétaire, c’est le territoire sur lequel, à l’échelle de la planète, on préserve la qualité des milieux biotiques importants : première sédentarisation alimentaire, enclos et paradis, brassage planétaire accéléré par vents, courants, humains. L’École du Jardin planétaire vise à transmettre pratiquement cette conscience vitale, prolongeant l’éthique du jardin en mouvement. Dans l’enseignement comme dans les jardins, ce qui compte, c’est de faire comprendre la complexité du vivant pour rendre les décideurs, les concepteurs et les aménageurs moins autoritaires. Lorsque ces derniers acceptent le dialogue avec les êtres vivants non humains, une forme de responsabilité s’installe et tout devient plus facile et plus heureux. L’interview, le cours, le livre sont pour moi des prolongements du jardin : d’autres manières de partager cette expérience de coopération avec le vivant qui ne se limite pas aux plantes, mais s’étend aux humains qui les regardent, les entretiennent, les habitent. Si cela peut aider quelques lecteurs, quelques étudiants, quelques jardiniers à renoncer à la domination pour entrer dans cette collaboration, alors le jardin en mouvement aura réellement changé quelque chose à notre manière de vivre avec notre environnement.

par , le 2 juin

Pour citer cet article :

Laurent Aucher, « Leçons du jardin en mouvement. . Entretien avec Gilles Clément », La Vie des idées , 2 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Lecons-du-jardin-en-mouvement

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