Que fait l’Anthropocène à l’histoire ? Voilà, ainsi résumée en quelques mots, l’ambition de cet ouvrage collectif organisé par deux historiens spécialistes en théorie de l’histoire et en historiographie – un champ académique particulièrement dynamique au Brésil. À cette question d’ordre général, il convient d’en ajouter une autre, présente en filigrane dans ce volume qui réunit les contributions de 13 historiennes et historiens : qu’est-ce que le Brésil, ce pays continent placé aux avant-postes des bouleversements écologiques contemporains, peut nous apprendre sur l’Anthropocène ? La réponse est particulièrement riche et intéressera tant les spécialistes de l’Amérique latine que tous ceux qui s’intéressent à l’Anthropocène dans une perspective plus globale. En effet, chacune des contributions thématiques nourrit un dialogue constant avec la bibliographie la plus récente sur l’Anthropocène afin d’envisager au prisme de ce concept nouveau le passé et le présent du Brésil.
R. Turin et W. F. Figueiredo Lowande ouvrent l’introduction sur une question fondamentale, qui est à l’origine du projet éditorial : « Comment faire de l’histoire quand les conditions d’habitabilité de la planète se transforment plus rapidement que la propre capacité de (ré)action de ceux qui se considéraient, dans une large mesure, comme les uniques « agents de l’histoire » ? Au point de départ de la réflexion se trouve donc l’idée qu’il est non seulement utile, mais indispensable de prendre au sérieux l’idée d’Anthropocène, malgré toutes les critiques qu’on peut adresser à ce concept, et sur lesquelles reviennent de nombreux contributeurs tout au long de l’ouvrage. Certes, la commission de stratigraphie de l’Union internationale des sciences géologiques a refusé de valider le concept d’Anthropocène en 2024, mais cela n’interdit pas d’autres sciences de s’emparer de ce concept pour réfléchir à nouveau frais à leurs objets, à l’instar de la discipline historique. Ainsi, il s’agit moins de discuter la pertinence d’un concept que d’analyser les conséquences de son surgissement, ses usages et ses effets sur notre façon d’appréhender l’histoire et notre rapport au temps. Et dans cet ouvrage, le Brésil est au centre de la réflexion, alors que trop souvent il se situe en périphérie dès lors que la réflexion est menée depuis le « Nord ».
L’approche réflexive qui est ici de mise charrie avec elle une forte dimension prospective, partant du constat que, pour l’heure, la discipline n’a été affectée que de façon marginale par l’irruption de l’Anthropocène – un constat aussi pertinent au Brésil qu’en France, quand on observe les maquettes d’enseignement dans nos universités. Il s’agit dès lors de réfléchir aux changements profonds dans les pratiques et les savoirs que ce concept est susceptible d’apporter à la discipline ; ce que les auteurs proposent d’explorer en suivant trois directions, qui sont autant de défis pour écrire l’histoire. La première traite des questions aussi essentielles que celles des acteurs et des temporalités de l’histoire ; la deuxième analyse le concept de citoyenneté au prisme de l’Anthropocène ; la troisième porte sur des enjeux propres à la discipline historique et, plus largement, à l’université.
Agentivités et temporalités
L’Anthropocène, parce qu’il relie l’histoire humaine classique, héritée de l’Antiquité gréco-romaine, avec les sciences du système Terre, oblige à repenser l’histoire hors des sentiers battus, en faisant le pari d’une plus grande inclusivité, par la prise en compte d’un éventail élargi d’acteurs, de sujets de l’histoire. Ce défi majeur est exploré notamment par N. S. Carvalho de Ostos dans un chapitre consacré à l’histoire multi-espèces. Paradoxalement, si l’Anthropocène est un concept qui place au centre de la focale l’impact de l’agentivité humaine sur le monde, la compréhension de cette réalité suppose dans le même temps d’opérer un décentrement par rapport à la perspective anthropocentrée, fondatrice de l’histoire comme discipline. Dans un contexte de nouvelle grande extinction, il appartient à l’histoire de rendre compte de ce passé multi-espèces, de la diversité de ses acteurs et de leurs interrelations complexes qui ont construit des mondes interdépendants. En outre, l’Anthropocène charrie avec lui l’idée d’une utilisation sans précédent des animaux par les humains, processus qui va bien au-delà de la longue histoire de la domestication animale, dont on sait qu’elle est une histoire de co-évolution plutôt que de domination pure et simple de l’homme sur l’animal domestiqué. L’entrée par l’histoire des animaux ou l’histoire interspécifique a également le mérite de mieux considérer d’autres histoires ayant échappé à la domination occidentale, dans lesquelles l’exceptionnalité de l’homme n’est pas toujours fondée.
Appréhender l’histoire dans une perspective multi-espèces est particulièrement fertile pour un pays comme le Brésil, anthropisée pendant des millénaires par des sociétés autochtones dont les cosmogonies ou les ontologies ne reposent pas sur la primauté absolue de l’homme, comme l’ont établi les travaux de P. Descola ou A. Viveiros de Castro, parmi d’autres. Dans un chapitre consacré à la « perspective indigène », G. Bianchi dresse un état des lieux de l’entreprise collective de réécriture de l’histoire du Brésil colonial et contemporain à la lumière de cette histoire indigène, en dialogue avec l’anthropologie. Parmi d’autres enjeux conceptuels, l’Anthropocène pose ici la question de la temporalité et des rapports au temps dans la mesure où, du point de vue des populations autochtones, la catastrophe écologique contemporaine s’inscrit plutôt dans la continuité d’une histoire de longue durée, dont le marqueur originel date des débuts de la colonisation, en 1500. Cette historiographie se montre aussi attentive à rendre compte de la trame très complexe des relations entre chaque peuple et son « environnement », qu’il s’agisse de la faune, de la flore ou des esprits qui participent de la configuration des mondes en présence.
C’est également la méthodologie à l’œuvre en histoire environnementale, à laquelle un chapitre est consacré, dans la mesure où celle-ci se fonde sur une conception renouvelée de l’articulation culture/nature et un élargissement de la sphère du politique, pour rendre compte de ces collectifs, de ces communautés au sein desquelles les êtres humains, pour satisfaire leurs besoins, interagissent avec d’autres espèces animales et végétales, et d’autres éléments du vivant, qu’il s’agisse de l’eau, du vent, des sols, du climat, etc.
Repenser la citoyenneté au prisme de l’urgence environnementale
De nombreux contributeurs rappellent à juste titre la nécessité d’appréhender de façon critique des concepts fondateurs du monde contemporain, comme la modernité ou l’idée de progrès. Cela est particulièrement criant vu du Brésil, où la modernité s’est imposée à marche forcée, via la colonisation des êtres et de la nature, aux dépens des populations autochtones et des millions d’esclavagisés amenés de force pour développer l’économie de plantation. Prendre au sérieux l’Anthropocène et les défis qu’il pose à l’habitabilité de notre planète suppose donc au préalable de rompre avec un idéal de citoyenneté à portée universelle, venu du Nord, dans la mesure où il est fondé sur l’exploitation démesurée des ressources naturelles et de la force de travail (animale et humaine), selon un scénario que personne de sérieux ne peut considérer comme soutenable désormais.
Dans un chapitre consacré à la « perspective féministe », M. da Glória de Oliveira rappelle que l’écoféminisme a établi les liens consubstantiels entre l’exploration de la nature et la subordination des femmes dans le processus de colonisation du territoire, au Brésil comme ailleurs dans le monde. Selon une approche interspécifique inspirée des travaux d’A. Tsing et D. Haraway, la perspective féministe permet également de détrôner l’homme de sa position de domination sur une nature perçue comme soumise ou dominée, et d’inventer une autre façon d’écrire l’histoire, émancipée des récits occidentaux configurés à partir des empires ou des États-nations, située au croisement des espèces ; une « histoire plus qu’humaine », en quelque sorte – selon une démarche que l’on retrouve à l’œuvre dans les études portant sur l’esclavage et les résistances esclaves au Brésil, un champ particulièrement dynamique de la discipline au Brésil, exploré dans le premier chapitre de l’ouvrage.
L. Marques prolonge ces réflexions en analysant les défis que pose l’Anthropocène à l’histoire économique et sociale. Parmi ceux-ci figure la nécessité d’opérer une grande révision des récits de l’innovation ou du progrès économique, qui contribuent à réifier la nature en termes de ressources monnayables et exploitables en contexte de mondialisation accélérée. Cependant, L. Marques rappelle aussi, à juste titre, et en faisant référence, notamment, à l’école des Annales, l’existence d’une attention déjà ancienne à la matérialité des mondes économiques et des environnements ; tradition historiographique avec laquelle il serait utile de renouer pour renouveler l’histoire socio-économique, tant en Occident que dans les « Suds ».
A. F. Cândido da Silva et D. Miranda de Sá procèdent à un même inventaire critique à partir de l’histoire des sciences, en soulignant le rôle ambivalent de ces dernières qui ont, certes, permis de décrire et de documenter la catastrophe écologique en cours, mais qui ont aussi été le relais et le moteur des processus de colonisation et d’exploration du monde, dans le cadre des impérialismes européens, en particulier. Dans cette refonte nécessaire de la citoyenneté comme idéal universel, l’histoire a donc pour tâche d’appréhender de façon critique le rôle joué par les sciences dans la mise en œuvre de logiques de développement dont l’insoutenabilité est désormais démontrée, afin de pouvoir imaginer d’autres devenirs possibles, en dialogue avec les sciences de la soutenabilité.
Une histoire ouverte, de nouvelles pratiques académiques
Les diverses contributions à ce volume promeuvent une conception élargie de l’histoire, dont le renouveau et la révision doivent passer par une meilleure prise en compte de l’interdisciplinarité, indispensable pour relever les défis anthropocéniques. L’histoire environnementale est un bon exemple des vertus du dialogue avec d’autres disciplines des sciences du système Terre, à l’heure de penser les interactions entre les sociétés et la « nature » dans leur profondeur historique, et les bouleversements que la colonisation a entraînés. Plus largement, le champ disciplinaire de l’histoire au Brésil bénéficie d’un dialogue fécond avec d’autres disciplines, en particulier la sociologie, la philosophie et l’anthropologie, ou encore l’histoire de l’art et du patrimoine – objet d’un chapitre ad hoc dans cet ouvrage.
Le dernier chapitre du livre porte sur un enjeu essentiel, celui de la transmission de ces savoirs renouvelés, à partir d’une réflexion sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles au brésil. J. Klanovitcz et A. Freyesleben s’interrogent sur les grandes difficultés qu’il existe pour émanciper l’enseignement de l’idéologie du progrès sur laquelle se fonde une grande partie de nos récits historiques. Pour ce faire, ils proposent de constituer un nouveau lexique conceptuel susceptible de changer notre compréhension du passé. Les deux auteurs contestent également la façon dont les savoirs sont découpés en disciplines autonomes à l’université, selon un cadre conceptuel ancien, venu du « Nord ». Or ce cadre universitaire fait obstacle à la nécessaire révision des savoirs à transmettre aux nouvelles générations, du fait de leur rigidité et de leur (relative) étanchéité, à l’heure où il serait urgent pour l’université de faire émerger de nouvelles façons d’habiter la planète, à partir de savoirs transversaux et novateurs.
Rodrigo Turin et Walter Francisco Figueiredo Lowande (dir.), Antropoceno. Perspectivas historiográficas, Rio de Janeiro, Nau Editora, 2024, 280 p.