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En écrivant le récit des hommes du passé – habitats, mobilités, hiérarchies, conflits –, en recueillant leurs traces muettes, l’archéologie montre qu’elle est histoire. Retour au IIe millénaire avant notre ère.

Agrégée d’histoire et archéologue, ancien membre de l’École française de Rome, Anne Lehoërff est professeur en Protohistoire européenne à l’université de Lille et vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologique. Après une thèse sur l’artisanat du bronze en Italie entre 1200 et 725 avant notre ère, elle a élargi ses recherches aux techniques métallurgiques et aux sociétés rurales et maritimes, sans négliger les enjeux méthodologiques de l’archéologie et ses liens avec la société. Elle a notamment publié deux ouvrages de référence, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix (Belin, 2016) et Par les armes. Le jour où l’homme inventa la guerre (Belin, 2018).
prise de vue, montage : A. Suhamy

La Vie des Idées : À l’origine, vous êtes spécialiste de l’artisanat métallurgique du IIe millénaire avant notre ère. Comment travaillez-vous concrètement ?

Anne Lehoërff : J’ai choisi ce domaine de spécialité, parce que ce qui m’intéressait, c’était d’essayer de voir les individus, les hommes qu’il y a derrière leurs fabrications ; essayer de comprendre des gestes, des choix, des techniques et des sociétés. Pour travailler, je regarde des objets, je fais des prélèvements – des micro-fragments de métal –, je les prépare, je les enrobe et je regarde à l’intérieur de la matière ce qu’elle raconte. Elle retrace une histoire thermo-mécanique, c’est-à-dire des éléments, des moments de la chaîne opératoire, dont le dernier état de l’objet. Avec les indices qu’il y a à l’intérieur de la matière, je reconstitue la chaîne opératoire, puis j’essaie d’interpréter cette chaîne en termes de gestes et de choix, pour remonter du plus petit, à l’intérieur de la matière, vers un plus général, qui serait les hommes et la société.

La Vie des Idées : À quoi ressemble la vie quotidienne dans un village d’Europe à la fin du IIe millénaire avant notre ère ?

Anne Lehoërff : Dans une région – disons du côté de la Seine, la campagne autour de Paris aujourd’hui –, on a des maisons construites en matériaux périssables (bois, torchis, clayonnage), des maisons rassemblées en villages ou en hameaux, implantées dans des plaines ou sur des hauteurs. Ce sont des sociétés de paysans, qui cultivent les terres et élèvent le bétail depuis plusieurs millénaires déjà. À l’intérieur des sociétés villageoises, on trouve des artisans, des spécialistes, dans un certain nombre de domaines techniques bien précis. Il y a des hommes qui voyagent, des hommes qui dirigent d’autres hommes, ainsi qu’une division du travail et de la société. On obtient finalement une image concentrée de sociétés qui font écho à des réalités qu’on connaît aujourd’hui et qui sont beaucoup plus tardives.

La Vie des Idées : Vous avez suggéré que les hommes se déplaçaient beaucoup à cette époque. Que pouvez-nous dire sur les voyages au IIe millénaire avant notre ère ?

Anne Lehoërff : On voyage beaucoup, au deuxième millénaire. L’homme n’a cessé de voyager depuis l’aube des temps. Il a commencé par être mobile, par se déplacer, puis, à un moment donné, au début du Néolithique, vers le VIe millénaire pour l’Eurasie, il s’est partiellement stoppé : il s’est sédentarisé. Mais, pour mettre en place le nouveau mode de vie du Néolithique, il faut des moyens de transport, parmi lesquels les bateaux, qui existent dès cette époque. Ensuite, l’homme n’a cessé de voyager. Une partie de la société est plus sédentaire, mais tout un pan de la société voyage, pour des raisons très variées : raisons politiques, raisons économiques, échanges de biens, de personnes et d’idées. Ces échanges s’intensifient au fil des millénaires à travers toute l’Europe. C’est une Europe très mobile que celle de la Protohistoire européenne.

La Vie des Idées : Avec le bronze et les alliages cuivreux, on peut fabriquer des outils, mais aussi des épées, des lances et des casques. Ces innovations suffisent-elles à expliquer l’« invention de la guerre », comme vous l’écrivez ?

Anne Lehoërff : L’invention de la guerre est un sujet extrêmement difficile, à partir du moment où l’on ne dispose que d’une documentation archéologique. J’ai voulu partir de certitudes, pour éclairer la naissance d’un objet particulier, l’épée, qui est destinée à blesser et à tuer. Je me suis interrogée sur la signification de cet objet et sur tout ce qui est nécessaire à sa fabrication. Il faut des compétences techniques, celle des bronziers, mais il faut aussi des utilisateurs, c’est-à-dire des gens qui commanditent ces objets et organisent, à travers l’Europe, les échanges de matières premières pour que ces objets soient possibles.

Au-delà de l’épée elle-même, tout un système se met en place, qui préside à la naissance non pas de « la » guerre, mais d’une forme de guerre. Les objets qui précédaient l’épée et les armes métalliques étaient des objets polyvalents, qui pouvaient avoir des usages pluriels, comme l’arc. On ne peut pas exclure qu’ils aient pu servir à des formes de guerre. Toutefois, on est sûr d’une chose : au cours du deuxième millénaire, dans le cadre de sociétés de plus en plus spécialisées et hiérarchisées, on assiste au début d’une course à l’armement, qui passe par l’artisanat métallurgique.

La Vie des Idées : À quoi ressemble une guerre vers -1500 ?

Anne Lehoërff : Vers 1500 avant notre ère, on assiste au début de la diffusion des épées métalliques, avec lesquelles on va pouvoir blesser ou tuer. Il y a deux options conjointes, que l’on observe à travers les objets eux-mêmes et à travers les représentations, en particulier en Scandinavie et en Espagne. D’abord, il y a le face-à-face. L’épée introduit le duel : deux épéistes se retrouvent face à face. Même si l’on peut imaginer que, précédemment, les hommes aient pu s’affronter avec des flèches, ils sont désormais obligés de se rapprocher, l’un face à l’autre. On n’a pas de certitude absolue que la guerre se déroule systématiquement ainsi, mais il y a très probablement cette dimension de face-à-face, d’autant que d’autres indices, à cette époque, suggèrent que l’individu en tant que tel émerge, parallèlement à cette forme de guerre.

On dispose d’un autre aspect intéressant et complémentaire : le développement du cheval, qu’il faut très certainement associer à cette pratique de la guerre, avec des combattants à cheval, qui viennent là aussi en face-à-face, mais avec une grande mobilité sur le champ de bataille. Le site de Tollense, au nord de Berlin, nous guide vers ce type de combat. Épées et chevaux : il faut imaginer ces deux aspects combinés.

La Vie des Idées : Étymologiquement, le « Néolithique » renvoie aux outils en pierre. Au IIe millénaire, lui succède l’« Âge du bronze », qui renvoie à des outils en métal. Que valent ces découpages, calés sur des usages techniques ? Faut-il, comme Boris Valentin, parler de « Paléohistoire », une étude de longue portée retraçant l’anthropogenèse ?

Anne Lehoërff : Les découpages chronologiques sont un héritage du XIXe siècle, moment où l’on a découvert ces époques très hautes et où l’on a voulu mettre de l’ordre dans les collections anciennes, qui n’étaient pas réellement organisées. C’est Christian Thomsen (1788-1865), un Danois, premier directeur du musée de Copenhague, qui a mis en place ces découpages, en classant ses collections : Âge de pierre, Âge du bronze, Âge du fer. Il l’a fait dans un contexte très particulier, qui lui était utile, avec une vision évolutionniste de l’histoire et des sociétés. Dans son esprit, le bronze était plus complexe que la pierre, le fer plus complexe que le bronze. Tout cela rentrait dans une déclinaison chronologique.

Ensuite, on s’est rendu compte qu’il fallait introduire de la subtilité, d’où la subdivision en 1865 entre le Paléolithique et le Néolithique, c’est-à-dire l’« Âge de l’ancienne pierre » et l’« Âge de la nouvelle pierre ». On a continué à subdiviser le temps, toujours dans cet esprit d’évolution technologique. Plus on avance dans le temps, se disait-on, plus les sociétés sont évoluées, parce qu’elles maîtrisent de mieux en mieux un certain nombre de matériaux.

Aujourd’hui, on ne raisonne plus de cette manière-là. On a gardé les terminologies, parce qu’elles ont été inventées et que c’est commode – commodes et imparfaites, comme toutes les terminologies. En même temps, on a aujourd’hui un regard qui prend en considération des données beaucoup plus complexes : pas simplement le matériau, mais un assemblage de données et de traces qui intègrent le matériau et qui le dépassent. Concernant la Paléohistoire, je ne sais pas s’il faut inventer un mot supplémentaire. C’est déjà assez compliqué : on a une Préhistoire, mot souvent utilisé au singulier, alors qu’on devrait plutôt l’utiliser au pluriel, parce que la Préhistoire est plurielle.

Vient s’ajouter une Protohistoire qui fait débat, mais qui a du sens, y compris dans les divisions chronologiques. On la fait commencer avec le début de la néolithisation, qui est une vraie rupture dans l’histoire de l’humanité. C’est important de pouvoir la marquer par une terminologie qui lui donne du sens. Pour le reste, un mot nouveau viendrait plus brouiller les pistes que clarifier les situations.

La Vie des Idées : Jean-Paul Demoule affirme que dix millénaires, entre la fin du pléistocène et l’Âge du fer (disons entre 11000 et 1000 avant notre ère) ont été « oubliés », notamment dans les programmes scolaires. Ce manque d’intérêt est d’autant plus préjudiciable que ces millénaires ont été marqués par des inventions cruciales, agriculture, élevage, guerre, hiérarchie politique et sociale. Partagez-vous ce sentiment que nous avons « oublié » la Protohistoire ?

Anne Lehoërff : Pendant très longtemps, on a oublié la Protohistoire. Ce que dénonce Jean-Paul Demoule est tout à fait exact. On a occulté tout un pan de l’histoire sur la très longue durée, pour des raisons qui s’expliquent par la recherche, en raison d’une définition très étroite de ce qu’est l’histoire et d’une définition assez complexe de ce qu’est l’archéologie. D’une certaine manière, à partir du moment où l’on n’avait pas de textes, on n’était pas dans l’histoire. On a eu beaucoup de mal – et on continue à être dans ces débats aujourd’hui – à intégrer l’histoire des sociétés qui n’ont pas laissé de traces écrites pour se raconter, mais qui ont laissé des vestiges matériels à partir desquels il faut mener l’enquête. C’est vrai qu’il y a ici une lacune.

Depuis deux ans, il y a eu une petite évolution, avec un retour, une réintroduction de la Préhistoire en classe de sixième, mais on voit bien qu’elle reste à la marge. Elle n’est pas au cœur de l’histoire, ni au cœur de la définition de l’histoire telle qu’elle est acceptée par tout le monde. De ce point de vue-là, il y a encore du chemin à faire, pour accepter que les sociétés anciennes – celles qui sont sous nos pieds en Europe – appartiennent pleinement à l’histoire.

La Vie des Idées : Il ne reste pas grand-chose des sociétés du IIe millénaire. La Protohistoire serait-elle une histoire anonyme ?

Anne Lehoërff : C’est une forme d’histoire que l’on peut qualifier d’anonyme, même si elle ne l’est pas totalement. J’ai tendance à décrire la documentation archéologique comme une documentation en apparence muette et immobile. De ce point de vue, il n’y a pas de mots qui la désignent, en tout cas pas de la part des sociétés qui ont laissé ces traces. C’est nous, les chercheurs, qui inventons ces mots, qui désignons les objets, les traces de ces sociétés et de ces époques. Cette histoire n’est pas anonyme, parce que nous lui donnons une identité et une réalité, mais ce dont nous héritons l’est d’une certaine manière. C’est donc à nous de faire le chemin vers ces hommes, vers ces femmes, vers ces sociétés, pour les sortir de l’anonymat.

La Vie des Idées  : L’histoire a longtemps considéré l’archéologie comme une science « auxiliaire ». Inversement, les archéologues se sentent parfois plus « scientifiques » que les historiens. Faites-vous encore une différence entre histoire et archéologie ?

Anne Lehoërff : À titre personnel, je considère que l’archéologie est histoire, point. La finalité de l’archéologie est d’écrire le récit des hommes du passé, que ce soit un passé proche ou très éloigné, que l’on dispose de sources écrites ou pas. Néanmoins, les débats existent toujours parmi les archéologues. L’archéologie aujourd’hui est démultipliée en des spécialités et méthodes très pointues, ce qui nourrit les échanges sur les spécificités ou l’isolement de l’archéologie. D’où la volonté de certains de se positionner comme les tenants d’une science « autonome », en opposition à « auxiliaire ». Les débats existent et il faut peut-être en garder le côté positif. Mais, pour ma part, la question est réglée : nous sommes histoire.

Aller plus loin

Légendes des illustrations présentes dans la vidéo

« Casque-Paris-358 » : Casque découvert dans la Seine à Paris, près du Pont-au-Change, lors d’opération de dragages en 1848. Il intégra les premières collections du Musée des Antiquités nationales inauguré en 1867 où il est toujours conservé. C’est un casque typique de la fin de l’Âge du bronze, datable vers 1000 avant notre ère. Il complète la panoplie défensive du guerrier de cette époque. © Anne Lehoërff

« CERA-BZ-F » : Gobelet céramique du Bronze final, vers –1000, provenant de la fouille de Pont-de-Metz (Somme), dont la forme est typique des régions comprises entre le bassin parisien et les régions plus orientales. © « BOAT 1550 BC »

« CRUNDALE » : ensemble de fragments d’objets métalliques, ou « dépôt », de Crundale, Kent, Angleterre comprenant en l’état 182 éléments pour un poids de 14 kg. Les objets sont brisés et volontairement rassemblés et déposés en terre dans une mise en scène ou jetés dans les eaux. Ce type d’ensemble a une vocation cultuelle. © « BOAT 1550 BC »

« JUGNES Originale » : épée du Bronze moyen (vers 1500 avant notre ère) découverte à Jugnes (Aude), typique des modèles anciens de cette arme offensive © Jean Guilaine 1972.

« JUGNES réplique » : réplique de l’épée de Jugnes réalisée en 2012 par Jean Dubos pour l’épée d’académicien (AIBL) de Jean Guilaine © Jean Dubos

« Malleville » : Restitution graphique du village de Malleville-sur-le-Bec (Eure), comprenant un village, une enceinte palissadée et un ensemble de tertres funéraires circulaires (tumuli), donnant une vision des paysages et des terroirs dans la seconde moitié du IIe millénaire avant notre ère dans ces régions des abords de la Manche © Laurent Juhel/« BOAT 1550 BC »

« ST-G-P » : Cuirasse découverte dans la Saône à Saint-Germain-du-Plain (Saône-et-Loire), datable des tout débuts du Bronze final, vers le XIIIe siècle avant notre ère et conservé au Musée d’archéologie national. Cet objet témoigne de l’excellence des bronziers qui doivent associer ici une parfaite maîtrise du martelage autant de la fonderie, mais aussi ces choix cultuels de dépôt volontaire de ces pièces d’armement en milieu humide ou en dépôt terrestre. © Anne Lehoërff

« VITLYCKE-SUEDE » : Gravure rupestre (ou pictogramme) de l’Âge du bronze, site de Vitlycke (Bohuslän, Suède) représentant des bateaux, des guerriers, des joueurs de trompe de guerre (ou « Lur »). La Scandinavie est très riche de ce type de scène qui intègrent également des affrontements de combattants, des astres solaires et lunaires, différents animaux dans des registres iconographiques complexes © Yann Lorin/« BOAT 1550 BC »

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Voyage en -1500. Entretien avec Anne Lehoërff », La Vie des idées , 11 janvier 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Voyage-en-1500.html

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par Ivan Jablonka , le 11 janvier