Recension Histoire

Penser avec et contre l’Occident

À propos de : Thomas Brisson, La désoccidentalisation des savoirs, La Découverte


par , le 22 juillet


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Comment le savoir occidental a-t-il été absorbé et réinterprété par les sociétés extra-occidentales ? L’ouvrage érudit de T. Brisson remet en cause l’image d’un hégémonisme sans nuance.

Depuis maintenant plus de dix ans, les historiennes et les historiens ont mis en valeur le projet répandu parmi les espaces extra-européens de « se moderniser sans s’occidentaliser » [1], contestant à l’Occident le monopole de la modernité scientifique. Thomas Brisson, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 8, s’inscrit dans cet héritage par une synthèse énergique et stimulante qui s’intéresse aux modalités de diffusion des savoirs occidentaux, leur réception mais aussi leur réinterprétation au Japon, en Chine, en Inde, ou dans le monde arabe. Tous ces espaces sont considérés dans l’unité de leur préoccupation : en leur sein, « les sciences occidentales permettaient à la fois de se former une image d’un monde inégal et de contester cette inégalité » (p. 88). L’ouvrage, puisant dans de nombreuses synthèses et quelques études originales, montre bien l’universalité de certaines tendances intellectuelles de pays autrefois soumis à l’impérialisme informel ou la domination coloniale, comme les traductions de nouveaux concepts occidentaux dans les langues locales ou la « néo-traditionalisation » des savoirs anciens remis au goût du jour (p. 148).

Diffusion des savoirs et modernités alternatives

Le livre prend d’emblée position contre certaines lectures post-coloniales qui prirent l’habitude de citer l’œuvre d’Edward Saïd sur la fabrication des savoirs sur l’Orient, mais sans conserver toutes ses nuances. Thomas Brisson rappelle que si les sciences sociales se sont en effet imposées dans des contextes non-occidentaux dans une relation déséquilibrée, celle-ci n’élimine pas la capacité des acteurs locaux à penser et agir par eux-mêmes, et la circulation de prétendus « savoirs hégémoniques » de l’Occident ne se résument pas à un rapport de pouvoir univoque.

Le livre insiste ainsi sur la multiplication des voyages et des entreprises de curiosité de savants, ambassadeurs ou militaires qui visitent l’Occident pour le comprendre, au sein de projets réformistes qui caractérisent aussi bien le Japon de l’ère Meiji que l’Égypte du siècle de la Nahḍa du XIXe siècle. Ces entreprises militaires ou techniques introduisent par incidence les sciences sociales dans la réflexion de ces savants, ce qui n’est pas sans créer des troubles ou des contestations internes que l’ouvrage rappelle très bien. Dans une même perspective interactionniste, Thomas Brisson revient sur l’importation du modèle des universités occidentales et des sciences sociales en contexte colonial, puis leur hybridation avec d’anciennes traditions savantes, montrant la souplesse des unes comme des autres. La sociologie, née dans le contexte de la Révolution industrielle, est par exemple employée en Chine ou ailleurs pour penser des sociétés majoritairement rurales.

Certaines pages parmi les plus intéressantes concernent le voyage des mots ou l’apparition, sous des vocables anciens, de nouveaux sens. Les considérations sur l’invention de la « société » (le terme apparaît alors dans un sens nouveau dans ces langues) démontrent en particulier des mouvements synchrones entre la modernité politique européenne et le reste du monde ; la société, autrefois communauté de croyants, marqueterie ethnique ou relations entre sous-ensembles comme les tribus, devient un tout objectivable, le sujet de science donc d’interventions pour la changer. Le Japon est particulièrement précurseur mais le livre rappelle le succès universel des philosophies de l’histoire ou des modèles de société, à travers la diffusion de l’œuvre de Spencer ou de Darwin.

Cette diffusion n’est en rien une imitation. Elle peut provoquer une réinvention défensive de ses propres traditions, la construction de forteresses impénétrables à l’influence occidentale où des intellectuels s’arment d’un « essentialisme stratégique » (p. 131) pour se protéger de l’aliénation par les savoirs des autres. Autre mouvement, les sciences occidentales sont assimilées pour formuler une critique de l’Occident, ainsi du marxisme, dont le caractère « euro-centrique » que souligne l’auteur (p. 139) n’est pas contradictoire avec son appropriation, en Iran ou en Chine, pour repenser l’histoire de ces pays, renouveler leur propre tradition ou critiquer l’Occident. S’approprier et réfuter Marx pouvait donc s’accomplir dans un même geste.

Le livre, en mettant en vis-à-vis des mouvements synchroniques, souligne des tendances intellectuelles communes à ces sociétés qui l’emportent sur une forte variété de contextes politiques, économiques ou sociaux. Il en donne ainsi un judicieux exemple dans la tendance à penser des « précurseurs alternatifs » aux savoirs occidentaux, conséquence contradictoire du désir de retrouver une authenticité tout en se battant sur le même terrain que l’Occident. Le Bouddha devient l’inventeur de la psychologie, Ibn Khaldūn, historien maghrébin mort en 1406, celui de la sociologie : à chaque fois, il s’agit de « se situer par rapport à un corpus de référence tout en prétendant s’en décentrer » (p. 176). Le livre démontre le caractère ambivalent des réponses à la diffusion des savoirs occidentaux, mettant aussi au jour des tendances fondamentales car partagées.

Chronologies et bibliographies non-occidentales

Le lecteur, impressionné par l’érudition comparative de l’ouvrage, peut être parfois étourdi par la manipulation de grands ensembles (où les « Arabes » côtoient les « Japonais », toujours situés par rapport à « l’Occident »), même si l’auteur multiplie les nuances et les approches fines. Il explique bien ne pouvoir livrer ici une « histoire mondiale des sciences humaines et sociales » (p. 201) mais propose plutôt de rappeler que les circulations ne se font jamais sans critiques, qui ont elles-mêmes favorisé d’autres circulations. La distance mise par l’ouvrage avec le contexte et les conséquences de la domination coloniale est toutefois frappante. L’auteur démontre de manière indiscutable qu’elle ne résume pas les rapports intellectuels entre ces grandes aires culturelles, mais les degrés de présence coloniale et la dose de violence qu’elle introduisait dans la circulation des savoirs distinguèrent les espaces de manière parfois très nette. La modernisation alternative du Japon est intéressante à cet égard ; non seulement l’impérialisme européen y fut moins prégnant, mais le Japon lui-même se livra à des projets impérialistes. Une situation différente du monde arabe confronté au XIXe siècle à un rapport bien plus brutal avec l’entreprise coloniale, au Moyen-Orient et plus encore au Maghreb.

Les savants formés dans les universités après les indépendances ont également hérité de l’orientalisme sa réinvention de traditions intellectuelles locales, et sa conservation sélective de manuscrits ou d’auteurs [2]. Ces projets intellectuels dépendent aussi des conditions matérielles de leur production, la faiblesse des moyens accordés aux sciences humaines ou les limites imposées aux libertés académiques par les régimes autoritaires issus des indépendances, du moins dans un certain nombre de pays cités. La traduction (ou non) de nouveaux concepts intellectuels se comprend au travers du corset du bilinguisme imposé par la domination coloniale, lequel implique une aisance inégale dans le maniement des registres linguistiques et une hiérarchie symbolique installée entre eux, y compris après les indépendances.

La chronologie a aussi fait l’objet de renouvellements dans l’histoire des sciences de ces régions. S’agissant du monde arabe, la recherche a montré le caractère peu représentatif des penseurs réformistes de la Nahḍa, dont l’intérêt précoce pour l’Occident suscita en retour la curiosité des premiers spécialistes du Moyen-Orient dans les universités occidentales. En instaurant un panthéon fixe d’auteurs réformistes, ces derniers ont exagéré leur importance par rapport à d’autres courants intellectuels. Si le XIXe siècle est bien celui des contacts accrus avec l’Occident, le siècle précédent offre aussi d’autres formes de renouveau, à travers les sciences, le néo-soufisme, les « Lumières musulmanes » ou le réformisme juridique, qui se firent précisément « sans l’Europe » [3]. Le renouvellement scientifique du XIXe siècle est ainsi héritier de transformations plus longues qui ne se résument pas au reflet, même critique, renvoyé par l’Occident. Il serait donc utile, au moins du point de vue des historiens, d’étendre les chronologies pour ces espaces, en dehors des habituelles divisions entre histoires moderne et contemporaine calquées sur l’Europe.

Plus en aval, le livre prête aussi à d’autres prolongements. Il éclaire de manière limpide des pensées complexes, celles de théories alternatives de la modernisation, les « troisièmes voies » et les contremodèles ... mais ceux-ci sont surtout formulés dans les universités occidentales, par des intellectuels issus des régions concernées. L’ouvrage scrute ainsi la circulation de concepts, comme celui de ʿaṣabiyya (l’esprit de corps, idée centrale chez Ibn Khaldūn) non pas chez les penseurs arabophones, mais parmi les congrès scientifiques occidentaux. L’occidentalisation des savoirs se formule pourtant aussi au sein des universités locales qui ont développé, depuis des décennies, leurs propres écoles et paradigmes, par le biais de travaux en sciences sociales publiées en japonais, en arabe, ou en chinois. L’ouvrage se conclut de manière très pertinente sur la permanence d’une diversité épistémique, après avoir démontré les marges de manœuvre de penseurs qui ne s’enferment pas dans des références occidentales, tout en les ayant assimilées par des lectures critiques. Cette diversité appelle encore d’autres enquêtes, dans la lignée de ce riche ouvrage, sur les contextes de production des épistémologies dans les régions ici étudiées ou encore en Amérique du Sud ou en Afrique.

Thomas Brisson, La désoccidentalisation des savoirs, Paris, La Découverte, 2025, 252 p., 22 € (ISBN : 9782348081873).

par , le 22 juillet

Pour citer cet article :

Antoine Perrier, « Penser avec et contre l’Occident », La Vie des idées , 22 juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Thomas-Brisson-La-desoccidentalisation-des-savoirs

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Notes

[1Voir Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016  ; Maurice Godelier, Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle). Peut-on se moderniser sans s’occidentaliser  ?, Paris, CNRS Éditions, 2023.

[2Un exemple pour le Maroc : Mehdi Ghouirgate, Les Empires berbères : constructions et déconstructions d’un objet historiographique, Berlin, De Gruyter, 2024.

[3Ahmad S. Dallal, Islam Without Europe. Traditions of Reform in Eighteenth Centuy Islamic Thought, Chapell Hill, The University of North Carolina Press, 2019.

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