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Recension Histoire

Vivre en dictature

À propos de : Ronan Hervouet, Le Goût des tyrans. Une ethnographie politique du quotidien en Biélorussie, Le Bord de l’eau


Une approche ethnologique originale permet de comprendre les espaces de liberté et de solidarité que les citoyens se créent dans les campagnes de Biélorussie, dernière dictature d’Europe. Mais ceci ne va pas sans certains accommodements.

Alors que les dictatures et autoritarismes sont la plupart du temps étudiés à partir des institutions et dirigeants qui les instaurent, le livre de Ronan Hervouet sur le régime autoritaire de Biélorussie est le bienvenu pour rappeler que ces régimes n’existent pas dans un rapport à la population exclusivement répressif et contraignant. La réalité anthropologique de ces régimes est tout autre et laisse entrevoir une large panoplie de rapports au système autoritaire faite d’adaptation, de soutien, d’évitement, ou de détournement (sans même parler de résistance).

Une « ethnographie en pointillé »

Après d’autres [1], Ronan Hervouet nous rappelle qu’un système politique, même autoritaire, ne peut subsister sans une certaine dose de consentement, ou tout du moins de tolérance ou d’habitude. Ce qui ne veut pas dire qu’il y aurait des peuples ou des groupes sociaux dans le patrimoine génétique desquels s’inscrirait l’autoritarisme.

C’est pourquoi le principal reproche que l’on peut faire à l’ouvrage est sans doute son titre, que l’auteur lui-même remet en question dans le cœur du texte où il va bien au-delà de ces conceptualisations englobantes stéréotypées. Non, il n’y a pas de « goût » pour les tyrans, qui serait forcément un « mauvais goût » à la Pierre Bourdieu. L’explication de l’acceptation d’un tel régime nécessite d’aller voir ce qui se passe au plus profond de la réalité sociale.

C’est précisément le défi qu’a relevé Ronan Hervouet, qui nous invite à une « plongée dans le quotidien de la dernière dictature d’Europe ». Et c’est ce qui rend l’ouvrage tellement riche et intéressant, foisonnant de détails truculents et de récits hautement édifiants. La première chose à dire de ce livre est qu’il se lit comme un roman, celui de la vie de certaines personnes choisies un peu au hasard des déambulations de l’auteur, mais dont les expériences de vie, reliées les unes aux autres et interprétées avec finesse, font sens et éclairent d’un jour nouveau la réalité sociale complexe de l’autoritarisme.

L’un des chapitres les plus savoureux et instructifs de l’ouvrage est le second, dans lequel l’auteur expose, avec humilité et sincérité, sa méthodologie d’enquête, qu’il nomme une « ethnographie en pointillé ». Ces quelques pages devraient absolument être lues par tous les apprentis sociologues et anthropologues, et bien au-delà, en ce qu’elles donnent des « ficelles » [2] éprouvées et commentées pour effectuer des enquêtes dans des milieux (populaires ici) ou des pays (la Biélorussie) souvent peu facilement accessibles aux enquêteurs.

La démonstration est faite que, malgré le manque de moyens et d’appuis institutionnels, l’inventivité, la débrouille, mais aussi la détermination et le sens du détail ainsi que la capacité d’écoute peuvent, en des mains expertes, faire des miracles et produire une connaissance originale, grâce à des rapprochements subtils, une enquête sur la longue durée et des retours multiples vers les mêmes personnes ou les mêmes lieux.

On sera moins élogieux sur l’ambition annoncée d’une ethnographie du quotidien des classes populaires en général. En fait, l’ouvrage s’attache surtout au monde des campagnes que Ronan Hervouet connaît bien pour y avoir consacré sa thèse [3]. Telle serait la limite principale que je verrais à ce livre : il ne spécifie jamais que l’objet en est presque exclusivement le monde rural et il s’aventure à généraliser des observations et argumentaires au monde industriel ou citadin, alors que manquent les données empiriques nécessaires.

L’absence du monde ouvrier est d’autant plus regrettable que la littérature ethnographique française mobilisée [4] porte justement sur les ouvriers. Les grèves et mobilisations des ouvriers de plusieurs entreprises industrielles de Biélorussie contre Alexandre Loukachenko, lors du mouvement de protestation contre la falsification du résultat des élections présidentielles de l’été 2020, ont en tout cas montré qu’une partie du monde ouvrier pouvait ouvertement se soulever contre un président autoritaire, malgré les risques encourus.

Dans le prolongement de cette critique, on peut également regretter le manque de réflexion sur la logique économique néolibérale autoritaire déployée par le régime, au contraire de la façon dont le pays est souvent représenté, soit comme l’un des derniers pays à l’économie socialiste. Ronan Hervouet mentionne ce fait en passant (en parlant des CDD comme « règle d’inspiration néolibérale » adoptée en 2002, p. 23), mais il n’insiste pas et, surtout, ne réfléchit pas au poids que fait peser la logique néolibérale, notamment la généralisation des contrats courts, sur le monde populaire, dont les capacités de résistance et les droits en sont d’autant plus restreints.

Convivialité et de solidarité

Cependant, l’essentiel de l’ouvrage n’est pas là, mais dans l’épaisseur de l’analyse fine que fait l’auteur des espaces de liberté et de solidarité que les acteurs parviennent à se forger, y compris en utilisant, légalement ou non, les ressources que le système existant met à leur disposition ou leur permet de détourner.

La description de la manière dont les kolkhozes fonctionnent met en évidence la somme d’interdépendances qui composent la chair du système local et font que les uns et les autres, quel que soit leur niveau dans la verticale du pouvoir, tiennent ensemble (ou se tiennent les uns les autres) pour que chacun puisse s’en sortir plus ou moins correctement (chapitre 5, p. 109-125).

Ce tableau, ainsi que le rappelle Ronan Hervouet, va à l’encontre des « discours médiatiques et académiques [qui] mettent l’accent sur la contrainte, la peur et la violence » (p. 124-125). Peut-être aurait-il été bon de s’interroger également sur l’inégalité liée aux positions plus ou moins privilégiées que les uns et les autres occupent dans le système d’interdépendance informel. Les subordonnés s’en sortent moins mal en ayant recours au système informel, parviennent même à « se construire des mondes à leurs yeux désirables » (p. 127). Ils n’en demeurent pas moins des subordonnés ayant des marges de manœuvre limitées.

Autre point à relever, Ronan Hervouet montre que le monde paysan n’est pas celui de l’anomie et du chacun pour soi, triste réalité de la Russie des réformes ultra-libérales des années 1990. Au contraire, l’auteur expose longuement la manière dont des formes importantes de solidarité s’y façonnent (chapitre 7, p. 149-172). Il examine ainsi différents cas de subbonitki, ces jours fériés consacrés au travail bénévole hérités de l’Union soviétique, en suivant les multiples interprétations qu’en donnent les différents acteurs. Il met ainsi en évidence la part d’altruisme, de convivialité et de solidarité qui entre dans cette pratique, qui n’est donc pas qu’une obligation décrétée d’en haut, mais peut laisser place à de multiples réappropriations d’en bas.

Heureuse est également la qualification d’une solidarité « pratique » découlant d’une injonction à faire qui est davantage vécue comme un rituel ouvrant des possibilités de faire, voire de faire autrement ou mieux.

Un monde rural « satisfaisant » ?

Les normes promulguées d’en haut ne sont donc pas automatiquement ni passivement adoptées par en bas : elles font l’objet de multiples réappropriations, détournements, accommodements, que Ronan Hervouet décrit en s’inspirant de Michel de Certeau et Erving Goffman [5]. Il conclut cependant que « les détournements observés ne s’affranchissent pas radicalement des visées du pouvoir » (p. 171) et, plus loin, que « le sens dont les acteurs dotent leurs actes, s’il n’est pas mécaniquement déterminé par le pouvoir, y fait toutefois directement écho » (ibid.).

L’auteur revient plusieurs fois sur l’idée que l’inventivité pratique dont témoignent les acteurs fait finalement écho au discours du pouvoir. Mais aucune définition n’est donnée de cette notion d’écho. Et jamais n’est discutée l’idée selon laquelle ce pourrait être le discours du pouvoir en place qui ferait en partie « écho » aux aspirations et valeurs du monde paysan d’en bas.

Ces valeurs (chapitre 8, p. 173-193) dessinent les contours d’une vie possiblement considérée comme digne d’être vécue et permettant donc le sentiment de dignité de soi. Les critères d’une vie digne sont la possibilité, pensée comme ouverte également à tous, de satisfaire ses besoins matériels, le mérite, l’autonomie, la solidarité : « Le monde de la campagne collectivisée peut ainsi être éprouvé comme juste » (p. 193).

Cette observation ne doit pas être sous-estimée. Elle rend compte pour une partie importante de la faiblesse des critiques adressées au régime, contrairement à ce qui se passe chez le voisin russe où les mondes populaires, urbains comme ruraux, sont vécus comme injustes. Et l’auteur insiste : « Ce constat de la possibilité d’une vie digne n’est pas le fruit d’une performativité de l’idéologie d’État » (p. 191). En termes simples, les classes populaires des campagnes valorisent les mondes qu’ils se sont forgés et ne sont donc pas a priori tentées par la perspective de changements radicaux, potentiellement catastrophiques pour elles-mêmes.

Le rapport ordinaire au politique est présenté comme excluant la remise en cause de la légitimité du régime ou des règles qui font tenir des mondes ruraux pensés justes et satisfaisants. Les critiques du quotidien visent beaucoup plus la « fragilité du monde » (chapitre 9, p. 195-218) qui peut menacer la stabilité de ces formes de vie acceptables. Cette menace aux collectivités morales rurales proviendrait non du système, mais de certaines personnes, que l’auteur dénomme les « offenseurs de la moralité », à savoir les « profiteurs », les « paresseux » et « les moralistes », en particulier les militants de l’opposition libérale.

À double sens

Il est demandé aux autorités et aux dominants de protéger la communauté rurale de ces menaces. Mais il est surtout requis du système qu’il respecte l’« économie morale » (au sens d’Edward Thompson et de James Scott [6]) de ces communautés. Concrètement, le pouvoir en place est tenu de tolérer « les menus illégalismes qui permettent aux honnêtes gens de vivre convenablement » et de protéger leurs « mondes justes » (p. 217).

L’auteur conclut en repoussant l’idée d’une domination absolue et d’une annihilation des capacités critiques des acteurs. L’accommodation des communautés rurales au régime autoritaire se fait grâce à l’économie morale qui « fait écho », sans en être la reproduction mécanique, aux fondements idéologiques du régime (p. 241), mettant notamment en avant l’égalité, la solidarité et la dignité. « L’attachement à ces principes [est] le prolongement symbolique de pratiques ancrées dans la vie quotidienne » (p. 242). Cette dernière remarque nous incite à penser que l’« écho » entre la propagande d’État et les valeurs du monde rural se joue à double sens.

L’ouvrage réussit à dépasser les « raisonnements binaires » (p. 243) entre adhésion et opposition, ou résistance et collaboration – couples antagonistes couramment mobilisés pour définir les régimes autoritaires (et au-delà). Ronan Hervouet propose même de concevoir le « texte caché » [7] comme enchevêtré avec le texte public : même l’infra-politique ou les pratiques souterraines de résistance seraient imbriqués au discours officiel. Cette idée de l’enchevêtrement est sans doute l’apport le plus significatif de Ronan Hervouet à l’étude de la politique ordinaire.

Ronan Hervouet, Le Goût des tyrans. Une ethnographie politique du quotidien en Biélorussie, Le Bord de l’eau, 2020, 281 p., 24 €.

par Karine Clément, le 26 avril

Pour citer cet article :

Karine Clément, « Vivre en dictature », La Vie des idées , 26 avril 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Ronan-Hervouet-Le-Gout-des-tyrans.html

Nota bene :

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Notes

[1SCOTT James C, La domination et les arts de la résistance : fragments d’un discours subalterne. Ed. Amsterdam, Paris, 2008 [1992] ; BURAWOY Michael, VERDEREY Catherine (ed.). Uncertain transition : Ethnographies of change in the postsocialist world. Rowman & Littlefield Publishers, 2000 ; HUMPHREY, Caroline. The unmaking of Soviet life : everyday economies after socialism. Cornell University Press, 2002.

[2BECKER, Howard S. Les ficelles du métier : comment conduire sa recherche en sciences sociales. La découverte, 2002.

[3Voir l’ouvrage tiré de sa thèse : HERVOUET Ronan, Datcha blues. Existences ordinaires et dictature en Biélorussie, Paris, Belin (« Europes centrales ») [1re édition : 2007, Montreuil, Aux lieux d’être (« Mondes contemporains »)], 2009.

[4SCHWARTZ Olivier. Le monde privé des ouvriers. Paris : Presses universitaires de France, 1990 ; WEBER Florence, Le Travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière. Paris : INRA/Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1989.

[5CERTEAU Michel (de), L’invention du quotidien : 1 : Arts de faire. Gallimard, 1990 [1980] ; GOFFMAN Erving, Asiles : études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus. Éditions de Minuit, 1968.

[6SCOTT James C., The moral economy of the peasant : Rebellion and subsistence in Southeast Asia. New Haven : Yale University Press, 1976 ; THOMPSON Edward P., The moral economy of the English crowd in the eighteenth century, Past & present, 50.1, 1971, 76-136.

[7SCOTT James C., Domination and the arts of resistance : Hidden transcripts. New Haven : Yale university press, 1990.

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