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Retour à la ligne

À propos de : Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles Editions.


Qu’est-ce qu’écrire, dessiner, tisser, effectuer un trajet ? Avant tout une façon de produire des lignes, répond l’anthropologue Tim Ingold. Dans Une brève histoire des lignes, celui-ci trace les contours de l’univers techno-culturel des lignes, tellement omniprésentes dans la vie quotidienne qu’elles en deviennent presque invisibles.

Recensé : Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles Editions, 2011.

La lecture du livre Une brève histoire de lignes qui vient d’être traduit de l’anglais et publié par les éditions Zones Sensibles pourra commencer par la fin du volume. Sous l’intitulé « Remerciements », l’auteur, Tim Ingold, nous raconte la genèse de l’ouvrage et nous donne d’une manière très plaisante des éléments de contexte fort utiles à la compréhension de son projet. Anthropologue de renom, il fût invité en 2000 par l’Association des antiquaires d’Écosse à prononcer les Rhind Conferences de 2003. Pressé de donner un titre, il propose : « Les lignes du passé : pour une archéologie anthropologique des pratiques ». La formule est assez ronflante mais suffisamment générale pour couvrir, pense-t-il, un domaine qu’il veut explorer depuis longtemps : celui des relations entre la parole, le chant, l’écriture et la notation musicale (p 221). Il avait devant lui trois ans pour s’y mettre. Or, confesse-t-il, ce n’est qu’un mois avant le rendez-vous à Edimbourg qu’il trouve le temps de travailler.

Un essai fondé sur l’analogie

L’urgence, comme on le sait, peut être un puissant moteur de la création : c’est ainsi qu’Ingold découvre que le vague sujet qu’il avait annoncé ouvre « un champ d’investigation beaucoup plus large et ambitieux : la fabrication humaine de la ligne sous toutes ses formes. Sans le vouloir, j’étais tombé sur une mine d’or. » Enthousiaste, il écrit sous l’emprise d’une sorte d’illumination et boucle en quelques jours les trois conférences.

Vient ensuite le projet de publication. Il rédige un premier ensemble, qui correspond aux trois premiers chapitres de l’ouvrage, qu’il présente et discute ici et là à l’occasion d’interventions à des séminaires et à des colloques d’anthropologie et enrichit de travaux menés avec des collègues et des étudiants à Aberdeen où il enseigne. Il y ajoute trois derniers chapitres tirés de recherches universitaires. Achevé en 2006, publié en 2007 chez Routledge, l’ouvrage nous arrive dans une traduction soignée de Sophie Renaut, spécialiste des arts graphiques.

Lignes entraîne le lecteur dans un parcours original marqué par le plaisir communicatif d’Ingold à explorer sa mine d’or. Il y a de belles pépites, de surprenantes galeries, de vraies trouvailles mais aussi, il faut le reconnaître, des raccourcis peu convaincants et des classifications sommaires. C’est pourquoi l’histoire du livre méritait d’être contée : il s’agit bien d’une exploration et non d’une somme, d’un essai et non d’une recherche aboutie ; c’est de ce point de vue qu’il nous faut lire Lignes, d’autant que Tim Ingold annonce Life on the Line, une œuvre majeure sur la question.

Parmi les points forts du livre nous retiendrons le projet de déployer à partir d’un terme polysémique, « ligne », une stratégie de recherche fondée sur l’analogie. Or l’analogie est rarement convoquée par les chercheurs ; elle est même rejetée (Barthes parlait du « démon de l’analogie »). C’est pourtant elle qui guide les pas de notre auteur. Tout ce qui ressemble à des lignes, que l’on prenne le terme au sens littéral ou métaphorique, toutes les activités qui s’apparentent à l’action de « faire des lignes » deviennent alors comparables. Ingold nous propose de considérer LE monde des lignes qui n’avait encore jamais été identifié et ainsi de découvrir les relations entre des activités aussi quotidiennes que marcher, écrire, chanter, parler, classer etc.

Une telle idée ne pouvait sans doute venir que d’un anthropologue spécialiste d’écologie, ayant longuement travaillé sur les relations entre les hommes et les animaux lors de ses premières recherches en Finlande chez les Saami éleveurs de rennes. C’est bien d’un intérêt pour les savoirs ancrés sur la perception de l’environnement que part Ingold, d’expériences telles que la chasse aux rennes sauvages ou les manières de marquer les animaux d’un troupeau. Fort des leçons tirées de ses terrains et de sa culture anthropologique – il a été l’éditeur en chef de la revue Man –, il a entrepris depuis plusieurs années un profond travail de décloisonnement entre disciplines favorisé par l’approche écologique. Il cherche, par exemple, à analyser les connections des « “4A”, anthropologie, archéologie, architecture et arts ». Le projet défendu dans Lignes participe de cette volonté de faire bouger… les lignes justement en déployant un point de vue nouveau sur des activités quotidiennes.

Le monde des lignes

La thèse principale part de l’idée, présentée comme un constat, que « les lignes sont partout. Où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, les hommes font des lignes, en marchant, en parlant, ou en faisant des gestes » ; tous les « aspects de la vie quotidienne de l’homme sont englobés dans la fabrication de lignes qui, de ce fait, les regroupe dans un champ d’études unique » (p. 7). Le lecteur doit donc accepter cette affirmation et consentir à ce travail de réduction drastique de la marche, de la parole (ce qui est fort curieux) et des gestes à une ligne, admettre que les lignes sont partout, visibles, invisibles, hallucinées, peu importe. La proposition intrigue, le ton est enlevé, nous entrons sans trop de résistance dans le monde des lignes. Il faut aussi signaler que l’ouvrage est parsemé de dessins, de croquis, de schémas, d’illustrations faites à la main. Un style graphique se dégage qui n’est pas sans rappeler celui des anciens manuels de sciences naturelles (Le monde de Lignes n’est sans doute pas sans rapport avec l’enfance de l’auteur qui insère p. 61 le dessin du Mycélium fongique fait par son père le mycologue C.T. Ingold).

Les chapitres 2 (« Traces, fils et surfaces ») et 3 (« Connecter, traverser, longer ») livrent les principaux résultats de l’enquête sur les lignes et apportent, de notre point de vue, les considérations les plus stimulantes.

En bon naturaliste, Ingold commence par distinguer deux familles de lignes : les fils et les traces. Le fil est un filament qui peut être entrelacé avec d’autres ou suspendu. Appartiennent à cette catégorie, une pelote de laine, une bobine de fil, un hamac, un filet de pêcheur, un pont suspendu, etc. Il existe aussi quantité de fils naturels : racines, rizhomes, tiges, aiguille. Les animaux peuvent aussi être perçus comme des « faisceaux de fils reliés entre eux ». Très inspiré par les travaux de Gottfried Semper, Ingold accorde à la fabrication de fils une importance majeure dans les processus d’hominisation. La trace définie comme « une marque durable laissée dans ou sur une surface solide par un mouvement continu » s’oppose au fil car elle présuppose un support. Une trace peut être additive – c’est le cas de la ligne dessinée au fusain sur papier –, ou soustractive – lorsqu’elle enlève de la matière par grattage, incision, gravure.

Jürg Wassman / Corde à noeuds Palingawi, Kandingei, Moyen-Sepik, Papouasie- Nouvelle-Guinée.

L’analyse se poursuit par l’examen des relations entre fils et traces. Elle s’étend aux œuvres d’artistes comme Richard Long (« Une ligne faite en marchant », 1967), aux réflexions de Kandinsky, aux pratiques des éleveurs de rennes, aux lignes de la main, et jusqu’aux « lignes fantômes ». Progressivement sont convoquées des ethnographies de toutes les parties du monde incluant l’art décoratif des Abelam de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les broderies des Indiens shipibo-conibo de l’Amazone péruvien, le tissage des couvertures navajo, les quipu incas et bien d’autres. Mais pour Ingold il ne s’agit pas de faire un inventaire de cas mais plutôt d’entraîner son lecteur dans un exercice perceptif nouveau. En effet, fils et traces ne sont pas des objets inanimés. Ils ne peuvent se comprendre que du point de vue des mouvements qu’ils intègrent et qu’ils suggèrent. Les analyses de Lignes supposent de regarder un tissage, un trait de plume, des traces de pas, des nœuds, du point de vue du parcours d’un fil sur une trame, du tracé d’une plume sur une page, de la pose du pied sur une piste et mieux encore du trajet dans l’espace d’une corde qui se noue.

Felipe Guaman Poma de Ayala / Le quipucamayoc, ou «<small class="fine"> </small>gardien du quipu<small class="fine"> </small>», décrit par Felipe Guaman Poma de Ayala au tournant du <span class="caps">XVII</span><sup class="typo_exposants">e</sup> siècle, tient dans ses mains le quipu. Le schéma représenté dans l'angle en bas à gauche est un taptana, une sorte de machine à calculer en pierre.

Felipe Guaman Poma de Ayala / Le quipucamayoc, ou « gardien du quipu », décrit par Felipe Guaman Poma de Ayala au tournant du XVIIe siècle, tient dans ses mains le quipu. Le schéma représenté dans l’angle en bas à gauche est un taptana, une sorte de machine à calculer en pierre.

C’est pourquoi le chapitre 3 est entièrement consacré à une analyse cinétique des lignes. Là encore, Ingold commence par identifier deux grandes familles, celle des trajets et celles des transports. Les lignes des trajets sont des promenades, elles bougent, elles vivent, elles se déploient dans l’espace, alors que les lignes des transports sont des assemblages de segments secs qui connectent des points sur une surface. Pour se faire bien comprendre, il nous convie à faire des exercices pratiques avec crayon, calque et règle : nous voyons alors comment on passe d’un trajet, celui d’une arabesque dessinée à la main, à un ensemble de points puis à un réseau qui relie ces points et qui illustre la définition du transport (illustrations p 97, 98, 99). L’exploration du monde des lignes se charge alors d’un système de valeurs : d’un côté les trajets des chasseurs de Sibérie remplis « de trous et de détours », les pistes du Temps des rêves des aborigènes d’Australie célébrées par Chatwin, mais aussi les remarquables techniques de tissage de filets analysées par Semper ; d’un autre côté les déplacements pour affaires, les marches militaires et les cartes topographiques dont les empires coloniaux ont fait grand usage. Ce sont alors deux modèles de connaissances qui s’affrontent selon un scénario (trop) attendu qui finit par peser sur la démonstration. Retenons malgré tout le modèle de la tresse (p. 154) qui se veut être une alternative au modèle du réseau dont Bruno Latour s’est fait le grand développeur.

Barbara et Dennis Tedlock / Écharpe tissée maya-quiché

Barbara et Dennis Tedlock / Écharpe tissée maya-quiché

L’écriture hors lignes

Parmi les points faibles du livre, on retiendra surtout le traitement très problématique réservé à l’écriture par Tim Ingold. Célébrer l’écriture manuscrite est un exercice honorable dont on pourrait tirer grand profit. Mais l’écriture est partie prenante d’une histoire longue, complexe qui rend difficile les généralisations. La bibliothèque de l’auteur nous paraît très lacunaire et peu actualisée [1]. Une figure stéréotypée du moine au Moyen Age est souvent convoquée : en lui s’incarnerait un âge d’or de l’écriture tracée à la main, en continu, un monde où la lecture serait un voyage sur la page, parmi des signes bruissant d’oralité. Les pratiques savantes n’ont aucune place dans ce tableau, l’usage des index, des glossaires est ignoré, les techniques de fragmentation du texte ne comptent pas. Même problème avec l’imprimerie dont l’arrivée, considérée comme une sorte de catastrophe, aurait « cloué le mot sur place » (Ong 1982) et rompu le pacte ancestral qui liait la main, l’œil et le son. De telles affirmations semblent excessives.

On sait bien que la typographie, art majeur de l’imprimerie, n’a pas rompu tout lien avec l’écriture manuscrite puisque la plupart des caractères ont été dessinés en référence aux tracés manuels. On ne peut non plus ignorer des siècles de coexistence de l’écriture manuscrite et imprimée dont les écrivains du XIXe siècle ont été les maîtres ? Plus généralement, comment ne pas admettre que le monde de l’écrit a toujours été un monde tressé, pour reprendre le modèle proposé par Ingold, riche d’un artisanat qui inclut aussi bien le dessin au calame, à la plume, au crayon, au bic que la gravure sur pierre, sur acier etc. Un monde aussi où les objets écrits, curieusement ignorés par Ingold, jouent un rôle considérable. Un livre n’est pas une page, c’est un volume que l’on tient dans la main, que l’on feuillette, que l’on marque, sur lequel on écrit. Le cahier, le carnet, l’agenda lestent nos sacs et nos poches que nous marchions en montagne ou en centre-ville. C’est dire que réduire l’écriture à la main qui écrit une page à la plume est peu pertinent.

C’est donc avec l’écriture que la stratégie de recherche défendue dans Lignes trouve ses limites. La réduction de l’écriture à la fabrication de lignes n’est plus opératoire. On peut s’interroger sur cet écueil et se demander si le caractère secondaire et hybride de l’écriture n’en est pas la raison. L’assigner à un état de grâce originaire, celui du monde des traces, revient à l’inclure dans un périmètre nostalgique peu compatible avec son ubiquité.

Malgré ces réserves, l’ouvrage reste attrayant. On ne peut s’empêcher de penser au travail de rapprochement entre des pratiques a priori fort éloignées les unes des autres qu’avait tenté C. Ginzburg dans un célèbre article [2]. En comparant l’interprétation des empreintes par les chasseurs, les raisonnements de Sherlock Holmes à partir d’indices, l’interprétation de rêves par Freud et les analyses du critique d’art Morelli, il avait élaboré la thèse qu’un « paradigme indiciaire » liait toutes ces activités. La proposition a connu un grand succès, elle est encore discutée. Souhaitons à Lignes une carrière comparable.

Pour citer cet article :

Béatrice Fraenkel, « Retour à la ligne », La Vie des idées , 15 juin 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Retour-a-la-ligne.html

Nota bene :

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par Béatrice Fraenkel , le 15 juin 2012

Notes

[1Citons en vrac l’absence de références aux travaux de R. Chartier, d’A. Petrucci, de C. Jacob et signalons la réédition de Histoire de l’écriture, de l’idéogramme au multimédia, dirigée par A.-M. Christin (Flammarion, 2012 [2001]).

[2Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat (nov. 1980), p. 3-44.