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J. Rozier, Les naufragés de l’île de la tortue

Recension Société

Repenser le tourisme

À propos de : Franck Michel, La Fin du voyage ? Faim du tourisme et fin du monde, L’Harmattan


par Étienne Faugier , le 31 août


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Durement éprouvé par la pandémie de covid, le tourisme est aussi contraint par les exigences environnementales. De leur côté, les réseaux sociaux modifient nos pratiques, jusqu’à l’instagramisation des lieux et des paysages. Et si, au tourisme, il fallait préférer les voyages ?

De 1950 à 2019, le tourisme pouvait s’adjuger la devise « Citius, Altius, Fortius », qui signifie « Plus vite, plus haut, plus fort ». La crise de covid-19, venue casser le rythme de croissance du tourisme, a conduit l’ensemble des acteurs à déployer de nouvelles stratégies, de nouvelles offres, pour de nouveaux publics. Les acteurs du tourisme ont fait cela à la hâte. Il est maintenant, semble-t-il, l’heure de réfléchir chez les chercheurs du tourisme [1] : réflexion sur le tourisme passé, le tourisme en temps de covid-19 et les futurs possibles après la pandémie.

C’est l’ambition de l’ouvrage de Franck Michel, anthropologue renommé et auteur de nombreux livres sur le tourisme [2]. En deux temps, il nous livre son analyse. Il commence par les enjeux qui entourent le voyage. Ensuite, il propose quelques pistes pour inventer le monde à venir.

Tourisme mémoriel, humanitaire ou de la dernière chance

Dès les premières lignes, l’auteur prend position : le tourisme est mort, vive les voyages ! Selon lui, depuis le Grand Tour jusqu’à l’aube du XXIe siècle, l’industrie touristique a évolué vers sa mort en quadrillant toute la Terre, en élevant au rang d’icônes des destinations, des lieux, des sites, en gâtant l’espace de touristes et de sur-touristes sur l’ensemble de la planète. Le covid-19 a mis un coup d’arrêt brutal à cette flèche de croissance touristique : en 2019, 1,5 milliard de touristes internationaux, en 2021, 415 millions de touristes, soit le niveau de 1990 !

La pandémie a aussi mis en difficulté toute la filière industrielle touristique. Depuis les compagnies aériennes jusqu’aux institutions culturelles, en passant par les structures d’hébergements et de voyage – Thomas Cook a licencié 22 000 employés –, aucun acteur n’a été épargné. Plusieurs paradoxes sont pointés. L’idée est fausse qu’aller loin nous apporte de la connaissance. En effet, le tourisme de masse se regroupe, à 95%, sur 5% de la planète. On est donc proche de l’épuisement des quelques hyper-lieux, mais très loin d’avoir vu, rencontré, écouté le monde. Au contraire d’un poncif répandu, le numérique ne nous fait pas rester sur place, mais nous encourage à bouger.

Toutes les variations du tourisme sont passées en revue. Trois catégories se démarquent, mais peuvent se superposer : le tourisme expérientiel où l’on observe sans réelle participation, le tourisme expérimental où l’on participe, mais où l’on observe peu et, enfin, le tourisme existentiel où le touriste se fond dans la masse autochtone.

À cela s’ajoutent diverses thématiques de tourisme. Par exemple, les tourismes mémoriels dépaysent l’espace autant que le temps et parfois flirtent avec le dark tourism. Le tourisme humanitaire s’interroge sur notre place et notre rapport avec les pays en développement : aide-t-on réellement ces derniers ou bien est-on dans une démarche condescendante post-colonialiste ? Le tourisme de la dernière chance (ou collapso-tourisme) est très contestable, car il consiste notamment à aller voir l’Arctique et l’Antarctique fondre et, ainsi, accélère leur disparition. À l’opposé, les tourismes verts, durables et responsables doivent être interrogés : changent-ils radicalement les pratiques touristiques, ou bien ne constituent-ils qu’une découpe limitée sur le tourisme de masse ?

En un sens, l’auteur voit dans le covid une opportunité. Ce qu’il appelle de ses vœux et ce dont il se fait le défenseur, c’est le voyage loin des tour-opérateurs, la rencontre avec l’inconnu, la réelle découverte d’autrui et l’aventure. Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter les voyages des années 1970, dont le Guide du routard se faisait la bannière. Les contraintes sanitaires et environnementales amènent incontestablement à repenser les voyages, où s’expriment la difficulté de déplacement, la lenteur – avec les trains de nuit ou le vélo par exemple –, la proximité géographique ainsi que la rencontre nomade [3].

Les jeunes, désireux de voyager, participent à ce mouvement avec les différentes plateformes numériques permettant le coachsurfing, le woofing ou encore Workaway et HelpX permettant d’avoir accès à des projets de volontariat dans plus d’une centaine de pays. Le voyage en solo rend accessible l’ensemble de ces critères, car seul(e), on se confronte d’abord avec soi-même et ensuite avec le monde.

Cette réflexion sur la contestation des tourismes s’élargit à des phénomènes sociétaux plus larges. Après tout, le tourisme s’inscrit dans l’ordre – et le désordre – du monde.

Les contestations du nouveau siècle

Si, au XXe siècle, on voyait les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » (NTIC) comme vectrices des solutions, le début du XXIe siècle montre une critique grandissante envers celles-ci. Le numérique est critiqué parce qu’il traque les individus, les abrutit et essentialise le monde à coup de tweets et de moments ou lieux à instagrammer [4]. Il est certain que les NTIC ont transformé radicalement la pratique touristique. On ne photographie plus des paysages, on prend des photos de soi avec le paysage derrière : c’est le règne de l’égo-tourisme. Le regard change, et c’est tout le voyage qui s’en trouve chamboulé. La distance est annihilée entre le touriste et son habituel espace du quotidien ; ce qui rend plus dur le dépaysement, l’apaisement, la rupture avec les soucis professionnels et familiaux.

Une critique montante du XXIe siècle, c’est la contestation de l’urbanisation. Cela a commencé avec l’exode urbain des grandes villes à destination des villes moyennes et petites. Les individus souhaitent une ville avec une meilleure qualité de vie, davantage d’espaces verts, un rythme plus apaisé et un équilibre entre les classes sociales. En ce sens, les pratiques touristiques doivent être transformées. Le sur-tourisme doit disparaître pour laisser la place à une tourisme finement ciselé pour le local et l’individu. La muséification et la gentrification de l’hyper-centre doivent être stoppées et un subtil équilibre entre essor et patrimonialisation doit se faire dans les espaces urbains.

Plusieurs autres phénomènes sont sous le feu des critiques. Le libéralisme, le capitalisme et même la démocratie, parce qu’ils présentent des limites, sont questionnés à nouveaux frais [5]. L’apparition des « démocratures » aux États-Unis avec Trump, au Brésil avec Bolsonaro ou encore en Russie avec Poutine, souligne le recul de la démocratie. Le capitalisme, avec les inégalités qu’il propage entre les riches qui deviennent encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres, suscite des frictions sociales fortes. Ces systèmes et le tourisme s’influencent mutuellement avec des conséquences néfastes. Le tourisme responsable, ayant partiellement pour origine l’économie sociale et solidaire, est selon l’auteur davantage que du greenwashing  : du socialwashing. La construction du site balnéaire à Fortaleza au Brésil dans les années 1970 a conduit au déplacement des populations locales au profit des touristes étrangers. Ainsi, ni le tourisme de masse, ni le capitalisme doivent être sauvés.

La mort du tourisme ?

Ces divers éléments, appuyés par une masse de lectures diverses et variées, conduisent à la proposition d’inventer un nouveau monde. Cela commence par davantage de justice – sociale et spatiale – en favorisant l’économie de la contribution à échelle raisonnée – locale, individuelle, collective – et l’essor de l’esprit critique. Les bienfaits et les méfaits de mondialisation en ses variantes (globalisation, glocalisation, slowbalisation) doivent être interrogés par tous, les individus comme les organisations internationales, en faisant varier les points de vue.

Au fil des chapitres, l’auteur ne donne pas de solutions toutes faites pour entrer dans la bonne trajectoire du XXIe siècle. Ce sont plutôt des réflexions issues de ses pérégrinations entre Asie et Europe et de ses lectures. En fin de compte, Franck Michel livre un ouvrage dense fait de chemins de traverse – touristiques et sociétaux – multiples, d’exemples précis puisés en Orient comme en Occident, et de nombreuses références culturelles passées et contemporaines. Il invite à dépasser le tourisme et à le laisser sur le bord de la route, pour lui préférer la voie du voyage. Ce faisant, il est conscient qu’il faut penser et proposer une autre société. En effet, la fin du tourisme signe la fin du travail, car les deux sont intimement liés [6].

Pour autant, les risques de retomber dans les travers anté-covid sont nombreux : retour d’un tourisme élitiste, signaux envoyés par l’État qui s’empresse de sauver le tourisme et l’automobile. Deux années de quasi-immobilité ont-elles bouleversé les pratiques touristiques ? Il est encore trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c’est que le tourisme est bâti sur la confiance. Les conditions sanitaires, les enjeux environnementaux et les tensions géopolitiques vont à coup sûr amener à des recompositions dans la société et l’industrie touristique.

Franck Michel, La Fin du voyage ? Faim du tourisme et fin du monde, Paris, L’Harmattan, 2021, 392 p., 39 €.

par Étienne Faugier, le 31 août

Pour citer cet article :

Étienne Faugier, « Repenser le tourisme », La Vie des idées , 31 août 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Repenser-le-tourisme.html

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Notes

[1Rémy Knafou, Réinventer le tourisme : Sauver nos vacances sans détruire le monde, Paris, Editions du Faubourg, 2021.

[2Notamment Franck Michel, Désirs d’ailleurs. Essai d’anthropologie des voyages, Paris, Armand Colin, 2000 ; Le voyage à la croisée des routes. Chroniques d’un monde en mouvement qui marche sur la tête, Paris, Hachette, 2016.

[3Maxime Brousse, Les nouveaux nomades : toujours ailleurs, partout chez eux, Paris, Arkhé, 2020.

[4Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Honfleur, Zulma, 2018.

[5Pierre Vermeren, La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire, Paris, Tallandier, 2022.

[6Rodolphe Christin, La vraie vie est ici, Montréal, Ecosociété, 2020 ; Le travail et après ?, Montréal, Ecosociété, 2017.

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