« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.
Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. En 1930 déjà, Charles-André Julien publiait un article remettant en cause la vulgate du héros colonial, pour dépeindre un officier sans génie et prévaricateur [2]. Et depuis, de nombreux ouvrages ont dressé des portraits peu flatteurs du personnage, symbole d’excès, meneur d’une guerre totale en Algérie, au mépris des civils et du droit de la guerre. L’une des dernières synthèses parues, celle de l’historien Alain Ruscio, propose une analyse précise de l’histoire du gouvernorat général du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, retraçant quasiment au jour le jour les événements de la « première guerre d’Algérie », à partir de sources imprimées, rapports parlementaires et journaux militaires, corpus abondant pour cette période [3].
Autant dire que le personnage de Bugeaud et son rôle dans la guerre de conquête de l’Algérie ont fait l’objet de nombreuses enquêtes. Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire du tourisme, est venue à l’histoire de l’Algérie avec un ouvrage paru en 2019 sur le village de colonisation de Draria. En 2022, elle a publié également une synthèse sur l’histoire de la conquête [4]. Le Cas Bugeaud complète cette dernière. Il s’agit une nouvelle fois d’un ouvrage de synthèse, nourri de la bibliographie existante, et reposant sur de nombreuses citations de sources imprimées. L’enjeu n’est pas de raconter la vie du maréchal – Jean-Pierre Bois a publié en 1997 une biographie riche d’informations, même si elle peine à se détacher de l’imaginaire colonial du héros conquérant –, mais de concentrer l’attention sur la période algérienne de la carrière de Bugeaud.
Le maréchal déboulonné
L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. Nommé général en 1830, puis député d’Excideuil, il s’oppose frontalement aux Républicains. À la tête de la répression du mouvement populaire en 1834, il devient célèbre pour son rôle dans le massacre de la Rue Transnonain.
En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité.
L’angle adopté pour narrer l’histoire militaire de la conquête reprend le travail fouillé des historiens de l’armée d’Afrique, tels Jacques Frémeaux et Vincent Joly, en recourant à des catégories classiques (« les forces en présence », « une guerre totale ») [5]. Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique).
La colonisation agricole, « l’autre grand combat de Bugeaud », permet de rappeler l’importance des spoliations et dépossessions foncières, inhérentes au projet de colonisation militaire. L’image du soldat laboureur, bien connue, aurait pu être mise plus directement en écho avec les travaux de Corinne Marache qui, à partir de fonds inexploités des archives de Dordogne, a bien montré que l’image glorieuse du laboureur qui aurait été couronnée de succès agricoles est en fait entachée de nombreux échecs expérimentaux [6]. Le cas Bugeaud s’achève sur la démission du gouverneur, qui quitte Alger le 5 juin 1847, sous le feu des critiques des colons opposés au régime du sabre, c’est-à-dire à une administration militaire qu’ils considèrent comme une entrave à leurs affaires.
Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques
La volonté de déconstruction des discours et de distance critique fait du Cas Bugeaud un ouvrage tout à fait utile pour entrer dans l’histoire de cette période, même si l’on peut regretter quelques imprécisions, ou des choix éditoriaux qui ne permettent pas de citer l’abondante bibliographie récente sur les thématiques abordées. Ainsi, la recherche sur les frontières en situation coloniale a bien montré que l’idée que « les États européens […] découpent les frontières sans tenir compte des peuples » ne résiste pas aux faits : dans de nombreux territoires, et notamment en Algérie, au contraire, les colonisateurs, dans le but d’éviter les conflits qui risquaient de miner leur autorité, ont cherché à connaître les contours des usages des populations [7]. Le « flou » du traité de Lallhia Maghnia, qui laisse la frontière méridionale entre l’Algérie et le Maroc, est précisément liée à cette volonté d’éviter les ennuis.
On peut aussi s’interroger sur la personnalisation à l’extrême de cette histoire : « c’est contre Abd el-Kader que Bugeaud fait la guerre », écrit l’historienne (p. 120). Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances [8].
À ce propos, l’autrice refuse la lecture de la résistance à l’armée d’Afrique comme guerre nationaliste, et écrit par exemple à propos des actions menées par Boumaza, l’un des chefs de guerre s’opposant à Bugeaud : « il est plus sage d’y lire une révolte contre l’invasion d’une armée impie » (p. 153). La lecture de cette résistance en termes de « révolte » est pourtant sujette à débat aujourd’hui, de part et d’autre de la Méditerranée, puisqu’elle tend à invisibiliser les réponses structurées à l’invasion française, et reprend finalement les catégories produites par les envahisseurs à l’époque.
L’histoire, versant algérien
Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. Entièrement retracée à partir de sources produites par les militaires, l’histoire racontée par Colette Zytnicki, à la suite de nombreux autres récits, et malgré un recul critique sur les sources et la volonté manifeste de faire reconnaître des excès, peine à renouveler les regards de ce point de vue. Le registre de l’exceptionnalité (le titre même, le cas Bugeaud, est révélateur de ce parti-pris) occulte en partie le caractère systémique de la violence, qui a pourtant été travaillé par de nombreux historiens. William Gallois a ainsi rappelé la longue histoire de ces violences « algériennes » [9]. Benjamin Brower a montré les ressorts de cette guerre totale, et le pragmatisme cynique qui cherche malgré tout à conserver la force de travail que représentent les Algériens [10]. Il est dommage qu’ils ne soient pas mobilisés dans un ouvrage qui porte sur la violence.
Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].
Déconstruire les récits officiels
Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.
Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.
L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.
Les enfumades du côté des vaincus
L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).
Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.
Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.
Décoloniser l’histoire de la conquête
Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].
Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.
Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).