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Recension Philosophie

Paris-Francfort et retour

À propos de : Thomas Franck, Adorno en France. La constellation Arguments comme dialogue critique, Presses Universitaires de Rennes


par Agnès Grivaux , le 5 janvier


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Entre Adorno et la France, les échanges furent nombreux dès les années 1920. L’école de Francfort doit beaucoup au dialogue avec les intellectuels qui animaient la revue Arguments, et ceux-ci furent marqués par une pensée novatrice et par un art d’écrire spécifique.

Dans le sillage d’une nouvelle réception des écrits d’Adorno en France depuis une quinzaine d’années, l’ouvrage de Thomas Franck se propose de nuancer un lieu commun sur la réception française du philosophe [1] : celle-ci aurait été particulièrement tardive et difficile. En croisant l’étude sociohistorique des transferts culturels ainsi que l’analyse du discours, il expose de manière systématique, à l’encontre de ce lieu commun, l’histoire des échanges, notamment épistolaires et institutionnels, entre Adorno et le champ intellectuel français dans les années 1960, à partir d’une étude détaillée du travail de collaboration d’Adorno avec la revue Arguments (1956-1962).

Cette histoire a été jusqu’à présent peu explorée. L’ampleur effective des échanges entre les théories critiques française et allemande, qui se cristallisent notamment dans la revue Arguments, fer de lance de la réception de la pensée francfortoise en France, incite Thomas Franck à relire les textes d’Adorno depuis ces influences françaises, et, inversement, à éclairer certaines influences possibles de la pensée francfortoise sur les transformations du champ intellectuel français avant 1968. À partir de ce travail historique, l’auteur se propose de défendre la thèse suivante : ces échanges précoces et approfondis entre Adorno et la revue Arguments, en plus d’attester d’une réception française précoce du penseur francfortois, sont particulièrement remarquables et significatifs en ce qu’ils contribuent à une « remise en question des formes instituées du discours intellectuel dans le courant des années 1950-1960. » (p. 15), au profit de l’écriture fragmentaire, et par l’intermédiaire du motif benjaminien de la constellation.

Pour étayer cette thèse, Thomas Franck adopte une approche transversale : il s’agit de croiser l’investigation historique, qui identifie dans la biographie d’Adorno un engagement étroit et précoce avec le champ intellectuel français, l’analyse sociologique, qui documente les transferts intellectuels et institutionnels entre Adorno et la revue Arguments, et l’interprétation rhétorico-conceptuelle de ces échanges, qui éclaire le nouveau type de discours intellectuel collectif mis en œuvre par Adorno et la revue Arguments.

Une investigation socio-historique : les échanges d’Adorno avec la France

L’hypothèse générale de l’ouvrage nécessite d’abord, pour être étayée, de documenter le rapport d’Adorno à la France dès ses années de formation à Francfort dans les années 1920.

Thomas Franck poursuit pour ce faire une investigation historique et sociologique tout au long de l’ouvrage, mais plus particulièrement dans son premier chapitre (« Naissance d’une érudition franco-allemande : Adorno avant Arguments »), qui se déploie à partir d’un travail sur les correspondances d’Adorno. Il montre dans un premier temps qu’au-delà de l’attachement affectif d’Adorno à la France et à la culture française liée à l’origine corse de sa mère, c’est d’abord le contexte artistique français qui attire l’attention du penseur francfortois : ainsi de l’intérêt qu’il manifeste dès les années 1920 à propos de la musique de Debussy et du groupe des Six, à l’impressionnisme français, à la littérature de Rolland, Gide, Cocteau, Proust, Breton et d’autres figures plus ou moins proches du surréalisme (Caillois, Bataille, Aragon).

Thomas Franck rappelle ensuite le lien que tisse l’Institut de recherche sociale, fondé en 1923 à Francfort et dirigé d’abord par Carl Grünberg, puis par Max Horkheimer à partir de la fin des années vingt, avec l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, notamment avec Célestin Bouglé et Raymond Aron, autour de questions de sociologie et de critique de la culture. Il mentionne enfin l’importance des séjours français et plus précisément parisiens de W. Benjamin, qui sont l’occasion de visites d’Adorno en France (comme pour le Congrès Descartes de 1937).

Aux rappels des liens précoces d’Adorno avec la France, s’ajoute celui des échanges importants d’Adorno avec la revue Arguments, à partir de sa création en 1956. Thomas Franck montre que ces échanges naissent dans le contexte d’une suspicion critique d’Adorno à l’égard de la réception française de la phénoménologie allemande, et de l’essor de la conception existentialiste du sujet. Dans un tel contexte, il indique de quelle façon Adorno se rapproche d’interlocuteurs comme Kostas Axelos, Georges Friedmann, Lucien Goldmann, René Leibowitz, Robert Minder, Edgar Morin, pour intervenir de façon critique dans le champ philosophique français. Ces rapprochements sont notamment liés à une volonté partagée d’ouverture politique et théorique, face à l’orthodoxie du Diamat (le matérialisme dialectique) et au stalinisme, et à un intérêt pour les expérimentations esthétiques, comme celle du Nouveau Roman en France. Ils donnent lieu à deux interventions importantes d’Adorno en France : les cinq conférences de 1958 à la Sorbonne et au CNRS, sur la sociologie, la musique, la philosophie de Hegel, la personnalité autoritaire, et les trois conférences de 1961 au Collège de France, visant notamment à critiquer l’ontologie heideggérienne.

Selon Thomas Franck, c’est surtout la revue Arguments qui prend la mesure de ces interventions d’Adorno, en faisant de ses numéros l’un des premiers lieux de réception de la pensée francfortoise en France [2], par la publication de textes d’Adorno, de Marcuse, de Lukács et de Korsch, et par la présentation de la pensée de ces auteurs, notamment par Kostas Axelos. Ses contributeurs principaux sont Goldmann, Duvignaud, Axelos, Morin et Friedmann. Thomas Franck indique, en citant les analyses de Gil Delannoi à son sujet, les causes de cette réception d’Adorno par Arguments. Cette revue, née en 1956 sous l’impulsion de Morin, Barthes, Duvignaud, vise à développer une sociologie critique de la culture, qui s’approprie la pensée marxiste de manière hétérodoxe, en rejetant l’esprit de système et le dogmatisme. Elle est à ce titre très proche des recherches d’Adorno sur l’esthétique et la culture, et de celles de la revue de l’Institut de recherche sociale de Francfort.

L’ouvrage montre donc bien la réception précoce d’Adorno en France, notamment portée par les contributeurs de la revue Arguments, ainsi que les motifs théoriques et politiques de cet échange intellectuel.

Les enjeux rhétorico-conceptuels du dialogue d’Adorno avec Arguments

En se concentrant sur l’importance des échanges intellectuels entre Adorno et la revue Arguments, Thomas Franck peut, dans un second temps, montrer le caractère hautement significatif de ces transferts théoriques. Ce dialogue critique ne se réduit pas à des échanges institutionnels, à des discussions informelles et à des textes partagés, mais il contribue aussi à transformer la pratique d’écriture des contributeurs d’Arguments, par une « remise en question des formes instituées du discours intellectuel dans le courant des années 1950-1960 » (p. 15).

L’auteur souligne notamment l’importance que constitue, pour la revue Arguments, la pensée de la totalité fragmentée (selon les termes d’Axelos), développée progressivement par Adorno à partir des conclusions de la Dialectique de la raison. La totalité fragmentée telle que conçue par Adorno concerne la réalité sociale capitaliste appréhendée par la critique sociale : cette réalité ne peut être saisie par l’intermédiaire des éléments qui la composent, indépendamment des médiations de ces éléments dans une totalité englobante. Mais cette totalité englobante entre en conflit avec les éléments qui la composent : les expériences particulières des individus au sein de la société sont souvent négatives et réifiées, associées à diverses formes de souffrance. La totalité fragmentée oriente donc aussi le mode d’exposition de cette critique. Elle invite à se tourner vers la valorisation d’une écriture apparentée à celle de l’essai, fragmentaire, pour restituer la fausse unité du monde social (p. 133-150).

Thomas Franck montre à quel point cette problématique passionne les contributeurs de la revue, qui lisent aussi des auteurs intéressés par la notion de totalité, comme Lukács et Mannheim. Axelos se consacre à l’étude du style aphoristique d’Adorno dans le numéro de la revue dédiée à l’École de Francfort.

Goldmann développe dans sa correspondance avec Adorno une discussion autour de la sociologie de la littérature, censée étudier le rapport existant entre les œuvres, les expériences individuelles singulières qu’elles relatent, et la totalité sociale qui les englobe. Pour Thomas Franck, cette sociologie, commune aux textes de Goldmann sur Racine et d’Adorno sur Proust, a cela de spécifique qu’elle valorise, dans les œuvres littéraires, l’expérience particulière aux prises avec la totalité sociale. Cette partie de l’ouvrage est l’occasion d’une évocation suggestive des nombreuses figures françaises marquées, de près ou de loin, par l’approche philosophique et stylistique promue par Adorno : ainsi du Barthes des Mythologies, de Goldmann et de ses Recherches dialectiques, de Robbe-Grillet et de ses fragments critico-théoriques.

Si la démultiplication des exemples nourrit bien l’idée d’une influence effective du discours francfortois sur les pratiques des contributeurs d’Arguments, elle semble parfois en décalage avec la thèse générale : faute d’un rappel plus systématique des différentes déterminations de la notion de totalité et de sa critique chez Adorno, les rapprochements avec les écrits d’Axelos ou de Fougeyrollas sur la totalité fragmentée et la critique du totalitarisme paraissent justes superficiellement mais indéterminés dans le détail. De même, en l’absence d’analyses stylistiques détaillés des « aphorismes systématiques d’Axelos (évoqués p. 101), il n’est pas possible de savoir si cette pratique aphoristique rejoint bien celle que met par exemple en œuvre Adorno dans les Minima Moralia. Enfin, si l’étude croisée de Proust par Adorno et celle de Racine et de Pascal par Goldmann est plus détaillée et plus convaincante, elle aurait gagné à être accompagnée d’une comparaison plus systématique des méthodes qui sous-tendent ces études.
Influences réciproques

Selon Thomas Franck, cette réception française d’Adorno ne conduit pas simplement à une transformation des formes du discours intellectuel : elle conduit également à des changements théoriques et thématiques repérables à la fois chez Adorno et dans les textes des contributeurs de la revue Arguments.

L’auteur montre en effet de quelle façon les contributeurs d’Arguments reprennent le croisement proposé par Adorno entre l’Ideologiekritik et la Kulturkritik, selon lequel « le rôle de la critique réside dans ce double mouvement consistant à mettre au jour les médiations d’une œuvre d’art définie par la nécessité de ses déterminations sociales (critique) et de dégager les contradictions que dissimule l’idéologie d’une époque donnée (clinique) » (p. 119).

L’auteur identifie par exemple dans la critique du roman développée par Arguments, un certain nombre d’éléments empruntés à Adorno : Barthes et Bernal étudient, dans le Nouveau Roman, le dévoilement des contradictions propres à la réalité sociale. Ils identifient chez Robbe-Grillet une « critique de la suprématie de l’individualité » (p. 168) qui a beaucoup intéressé Adorno et Horkheimer à partir de la rédaction de La dialectique de la raison. Pingaud prolonge l’analyse en suivant le croisement proposé par Adorno, et en montrant les limites de cette critique : chez Robbe-Grillet, l’individualité perd bien sa suprématie, au profit de l’être des choses qui la dépasse. Mais elle n’est pas totalement dissoute, de sorte qu’elle persiste, fermée sur elle-même et tournant à vide. Robbe-Grillet ne révèle donc que partiellement ce qu’il en est de l’individualité dans la société capitaliste.

De même, l’auteur met en avant la réception française de la critique adornienne de la technique, qui insiste sur la façon dont la technique contribue, dans la société capitaliste, à l’aliénation et à la destruction de l’expérience du sujet. Cette réception française de la critique de la technique est esquissée dès les articles de Momigliano et de Munzer de 1957. Ces derniers étudient la manière dont la technique investit la division du travail, les pratiques du travail, mais aussi les activités individuelles et les gestes quotidiens, par l’industrie de la culture et l’idéologie consumériste. Dans le sillage des Minima Moralia, ils développent l’idée d’une mutilation de l’expérience subjective induite par ces modes d’organisation sociale. Cette réception se prolonge dans une réflexion sur la bureaucratie et la rigidité des politiques autoritaires qui reposent sur cette technique aliénante. Cette dernière doit aussi beaucoup aux travaux de l’Institut de recherche sociale de Francfort depuis la fin des années trente. Elle conduit la revue Arguments à s’intéresser progressivement à Marcuse, et à concentrer ses réflexions sur le rapport entre technologie et émancipation de l’individu.

Inversement, Adorno semble emprunter des éléments d’analyse à certains contributeurs d’Arguments. Lorsqu’il étudie Balzac, en insistant sur la façon dont l’écrivain saisit le pouvoir du capitalisme naissant d’absorber tous les objets et les individus dans ses structures marchandes, tout en mettant l’accent sur les résistances à cette absorption, Adorno semble reprendre certaines analyses de Goldmann et de Munzer développées à partir de 1947, à la suite des travaux de Lukács.

L’étude de ces influences, utile pour étayer la thèse d’une réception précoce et approfondie d’Adorno en France, montre donc que des liens nouveaux et des transferts effectifs entre les contributeurs de la revue Arguments et Adorno ont bien existé. Elle expose en outre les apports significatifs et spécifiques issus de ces influences, à un niveau thématique et méthodologique. Signalons toutefois qu’il est parfois difficile de distinguer, à la lecture, les développements qui traitent de rapports d’influence avérés par des correspondances, des échanges directs, de ceux qui établissent des proximités objectives, indépendantes de ces échanges. De ce fait, la nature des influences et des échanges entre ces intellectuels, quoiqu’avérée, reste relativement indéterminée et l’ouvrage est conduit à devoir juxtaposer ces deux niveaux d’analyse, sans pouvoir véritablement les articuler. Cela pose un problème d’interprétation lorsque l’auteur en vient à nuancer ces influences, en soulignant certaines divergences entre les contributeurs de la revue et Adorno.

Cette recherche, qui se situe au croisement de l’analyse du discours, de l’enquête sociologique, de l’histoire des transferts culturels, dresse donc un tableau complexe des échanges d’Adorno avec la France. S’il permet de nuancer le lieu commun selon lequel la réception d’Adorno en France aurait été particulièrement difficile et tardive, il mériterait sans doute d’être approfondi et précisé. La démarche interdisciplinaire choisie par l’ouvrage, mise en œuvre sans être véritablement explicitée et justifiée, permet certes de multiplier les perspectives, mais ne permet pas toujours de justifier leurs recoupements. L’allusion au motif benjaminien de la constellation, dans le titre de l’ouvrage comme dans l’introduction et la conclusion, ne suffit pas à établir fermement les conditions de possibilité du croisement entre les disciplines qui conduisent l’analyse. Des clarifications méthodologiques auraient été appréciables.

En outre, même si l’ouvrage propose de nombreux éclairages sur des textes peu mobilisés dans la littérature secondaire sur Adorno, comme les correspondances, les conférences, les articles publiés dans Arguments, le propos, faute d’un ancrage conceptuel suffisamment assuré, se fait parfois anecdotique et redondant, et le principe qui gouverne son exposition est souvent difficile à suivre.

Reste que ce livre permet de redécouvrir, sous un éclairage nouveau, un pan important de la vie intellectuelle française, celui des penseurs rassemblés autour d’Arguments, et qu’il stimule aussi, en invitant le lecteur à lire les numéros d’une revue dont l’existence aura été aussi brève que riche, de nouvelles interprétations possibles de l’œuvre adornienne.

Thomas Franck, Adorno en France. La constellation Arguments comme dialogue critique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2022, 318 p., 25 €.

par Agnès Grivaux, le 5 janvier

Pour citer cet article :

Agnès Grivaux, « Paris-Francfort et retour », La Vie des idées , 5 janvier 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Paris-Francfort-et-retour.html

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Notes

[1Cette dernière, selon Miguel Abensour, aurait été marquée par un retard considérable qu’il a entendu combler. Évoquons tout de même deux articles consacrés à l’École de Francfort en France, celui de Gérard Hoehn et G. Raulet, « L’École de Francfort en France. Bibliographie critique », paru en mai 1978 dans la revue Esprit, n° 17-5, et celui de Gérard Raulet, « L’appel de l’histoire. La Théorie critique de l’école de Francfort face au contexte français », paru dans le volume IX, n°1, de la revue Philosophiques en 1982. Ces deux articles sont mentionnés dans l’ouvrage, en note, pp. 79-80.

[2L’ouvrage fait aussi parfois mention de la revue Communications, créée en 1961 et rassemblant d’anciens membres de la revue Arguments.

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