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Recension Histoire

La forme livre

À propos de : Isabelle Olivero, Les Trois Révolutions du livre de poche. Une aventure européenne, Sorbonne Université Presses


par Roger Chartier , le 2 novembre


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Le livre comme forme de discours s’inscrit dans des matérialités. Parmi elles, le petit format, par exemple le « in-18 Grand Jésus » au XIXe siècle. C’est cette richesse, au-delà du papier, que la numérisation menace aujourd’hui.

Un des effets les plus fâcheux de la reproduction numérique des livres, qu’ils soient anciens ou contemporains, est l’effacement de leur format. Dans le monde électronique, le seul format est celui de l’écran sur lequel le lecteur peut, librement, agrandir ou réduire la taille des textes.

La miniaturisation des objets électroniques, qui substitue le téléphone mobile à l’ordinateur, même portable, accroît plus encore la distance entre les formats des livres tels qu’ils furent publiés et lus par les lecteurs de leurs textes imprimés et leur perception et appropriation sur une surface lumineuse qui ignore cette matérialité. Est ainsi oublié le lien ancien, antérieur même à l’invention de Gutenberg, qui associait la hiérarchie des formats avec les différents genres de discours et les pratiques et moments de lecture.

Le format des livres

Le 22 novembre 1757, depuis Bath où il est en cure, Lord Chesterfield envoie une lettre à son ami, l’évêque de Waterford. Les lectures, écrit-il, l’aident à supporter sa mauvaise condition de santé :

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Lord Chesterfield par Allan Ramsay

Je lis avec plus de plaisir que jamais ; peut-être parce que c’est le seul plaisir qui me reste. Ma surdité m’interdisant la compagnie des vivants, j’ai recours aux morts, qui sont les seuls que je peux écouter ; je leur ai donc assigné des heures d’audience. Les solides folios sont les gens d’affaires avec qui je converse durant la matinée. Les quartos sont la compagnie plus mêlée et aisée avec laquelle je siège après le déjeuner, et je passe mes soirées avec les bavardages légers et souvent frivoles des petits octavos et duodecimos. Finalement, cela m’empêche de souhaiter la mort, tandis que d’autres pensées m’empêchent de la craindre.

Ainsi, tout en reprenant le topos classique des « voces paginarum », qui permettent d’écouter les morts avec les yeux, Lord Chesterfield associe de manière plus originale les moments de la journée, les genres des livres, sérieux ou frivoles, et leurs formats, donnés comme leur première identité.

En s’attachant aux petits formats, aux livres qui tiennent dans la poche, Isabelle Olivero nous rappelle l’importance de la matérialité des textes et le rôle décisif des éléments non verbaux des livres dans le processus de construction de la signification des discours. Le format est l’un de ces éléments, associé avec d’autres : les caractères, gothiques, romains ou italiques, la mise en page, plus ou moins aérée par les blancs, la présence ou non d’illustrations, la ponctuation qui commande la lecture, ou la reliure qui peut réunir dans un même objet plusieurs ouvrages.

Comme l’ont montré Armando Petrucci et Henri-Jean Martin, c’est à partir de l’apparition du codex, et non pas celle de l’imprimerie, que ces éléments construisent un ordre des livres dont la première caractéristique, immédiatement visible sur les rayons des bibliothèques, ou sur les catalogues des éditeurs, est la distinction des formats, avec leurs deux extrêmes : les grands ouvrages qui ne peuvent être lus que s’ils sont posés sur une table ou un pupitre et les petits livres l’on peut porter sur soi et tenir dans la main.

In-12, in-16, in-24

Dans son livre, lui-même en format de poche, Isabelle Olivero scande avec une érudition toute encyclopédique et – chose rare – comparatiste, trois temps qui lui paraissent correspondre à trois innovations essentielles : les éditions portables des classiques grecs et latins publiées par Alde Manuce à Venise à la charnière des XVe et XVIe siècles ; la « révolution Charpentier » des années 1840 qui propose dans un nouveau format, le « in-18 Grand Jésus », des livres vendus à 3,50 francs et compose une Bibliothèque aux séries multiples ; enfin, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le développement des « paperbacks  » et des collections de poche.
Isabelle Olivero prend soin d’inscrire chacune de ces « révolutions » dans une trame historique qui n’est pas sans précédents. Ainsi, au temps du manuscrit, les petits formats des Bibles parisiennes du XIIIe siècle ou des livres d’heures. Ainsi, au XIXe siècle, la publication de livres petits, légers, bon marché, déjà annoncés comme « bibliothèque de poche ».

Elle souligne aussi, avec acuité, les variations historiques de la définition du « petit » format. Dans l’ancien régime typographique, entre XVe et XVIIIe siècle, les petits formats sont les formats inférieurs à l’in-octavo : in-12, in-16, in-24. Au XIXe siècle, la mécanisation de la fabrication du papier, qui abaisse les coûts et augmente les capacités de production, augmente la taille des feuilles d’imprimerie. C’est ainsi que le « in-18 Jésus » de Charpentier a les dimensions d’un ancien in-octavo et que les véritables petits formats sont désormais les in-24 ou in-32. Aujourd’hui, les livres de poche ont en général 18 centimètres de hauteur (c’est le cas du livre d’Isabelle Olivero), soit la taille des livres de Gervais Charpentier.

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Les premiers livres de poche, 1953

Au fil des chapitres, Isabelle Olivero corrige plusieurs idées trop vite reçues. La première est celle qui lie étroitement petits formats et lectures populaires. Après les classiques anciens publiés par Alde Manuce, très nombreux sont les petits livres qui permettent aux élites de nouvelles possibilités de lecture des œuvres savantes ou lettrées. Il en va ainsi pour la poésie. Lorsque le barbier et le curé, qui expurgent la bibliothèque de don Quichotte, rencontrent les « petits livres », le curé déclare : « Ceux-ci ne doivent pas être des livres de chevalerie, mais plutôt de poésie ».

Il en va de même avec les pièces de théâtre du XVIIe siècle, publiées, tant par les éditeurs parisiens que dans les contrefaçons hollandaises des Elzevier, dans le format in-12. Ou encore pour les œuvres de Baltasar Gracián, éloignés par le laconisme de leur style des lecteurs « vulgaires », dont toutes les premières éditions furent publiées dans le format in-16 (et même in-24 pour l’Oráculo manual y Arte de prudencia).

Inversement, les textes les plus populaires, par leur diffusion massive ou l’identité sociale du plus grand nombre de leurs lecteurs, ne sont pas nécessairement des livres ou des imprimés que l’on peut mettre dans la poche. Beaucoup d’entre eux circulèrent dans le format in-quarto. Ainsi, en Espagne, les « pliegos sueltos » qui assuraient la présence de la poésie des « romances » ou, en France, les adaptations des romans de chevalerie entrées dans le répertoire du colportage ou 98 % des mazarinades. On peut ajouter qu’au XIXe siècle, les publications en livraisons ou les feuilletons des journaux furent des imprimés portables et populaires sans être, pour autant, des livres de petits formats.

Le numérique n’est pas accueillant pour le livre

De là, l’attention déplacée par Isabelle Olivero du seul format des livres à la constitution de collections, destinées à toutes les classes de lecteurs ou plus particulièrement à l’éducation du peuple. Leur origine s’en trouve dans les « Bibliothèques » (des romans ou des dames) du XVIIIe siècle et leur succès, immense, en France et dans tous les pays européens, suit ou précède l’initiative de Charpentier.

Le format, plus ou moins petit, accueille des livres qui offrent des textes compacts, rassemblent souvent une œuvre en un seul volume, et constituent des collections proposant les écrits les plus canoniques ou les plus nécessaires pour l’instruction de tous. Ces collections, qui sont autant de bibliothèques choisies, se différencient des œuvres complètes et des séries spécialisées. Elles introduisent de fortes innovations dans l’édition. Elles fortifient le rôle des éditeurs, généralisent le système de l’office et des remises pour les invendus et instaurent la rémunération au pourcentage pour les auteurs. Plus fondamentalement, elles visent à résoudre la tension entre la prolifération des livres, rendue évidente par les crises de surproduction, et l’idéal utopique du livre unique, du livre des livres.

Dans ses deux derniers chapitres, Isabelle Olivero tente un diagnostic sur le présent. Il est caractérisé, dans l’édition, par le triomphe du livre de poche ou, plus généralement, de toutes les collections à petit prix, et, dans la culture écrite, par les conquêtes quotidiennes des pratiques du numérique. Produisant ou recevant des textes brefs, détachant des fragments des totalités textuelles, ces pratiques éloignent du livre et de tous les discours construits à partir d’une architecture dans laquelle chaque élément a un lieu et un rôle.

L’enjeu essentiel n’est donc plus seulement celui, bien rebattu, de la « mort du livre » comme objet matériel dont le contenu pourrait rencontrer de nouvelles modalités d’inscription et de transmission : les « e-books », les éditions en ligne, les collections numériques. Il est celui de la perpétuation du livre comme forme particulière de discours, qui a pu, comme le montre cet ouvrage, s’inscrire dans des matérialités diverses et successives – le livre de petit format étant l’une d’entre elles. Le monde numérique, par les pratiques qu’il permet ou impose, n’est pas accueillant pour le livre, au deux sens, matériel et textuel, du terme. C’est là l’un des constats inquiets que suggère ce très bon livre, dense, fluide et informé.

Isabelle Olivero, Les Trois Révolutions du livre de poche. Une aventure européenne, Paris, Sorbonne Université Presses, 2022, 12,90€.

par Roger Chartier, le 2 novembre

Pour citer cet article :

Roger Chartier, « La forme livre », La Vie des idées , 2 novembre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Olivero-Les-Trois-Revolutions-du-livre-de-poche.html

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