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« L’Impossible Monsieur Bébé », Howard Hawks (1938)

Recension International

Des fauves et des hommes

À propos de : Nayanika Mathur, Crooked Cats. Beastly Encounters in the Anthropocene, The University of Chicago Press


par Daniela Berti , le 3 novembre



L’impact des activités humaines sur l’habitat naturel des animaux sauvages dans la région de l’Himalaya indien a conduit à une augmentation du nombre de félins mangeurs d’hommes. L’imaginaire populaire s’en ressent, du préservationnisme passionné à la volonté de tuer ces anthropophages.

« Pourquoi » certains grands félins — tigres, léopards, lions — au lieu d’éviter les humains comme ils seraient censés faire selon les spécialistes, commencent-ils à les attaquer et deviennent ce qu’on appelle des man-eaters, des mangeurs d’hommes ? Cette question, loin d’être anecdotique, prend une importance majeure en Inde où la rencontre avec un grand félin est une possibilité qui, bien que rare, peut se produire non seulement à proximité d’une aire protégée mais, et de plus en plus, dans des espaces urbains. L’expression « man-eater  » a aussi en Inde une résonance particulière, étant associée à la célèbre figure de Jim Corbett, un chasseur de l’époque coloniale devenu ensuite conservationniste (protecteur de la faune sauvage) et auteur de mémoires traduits en plusieurs langues dans le monde entier, parmi lesquels The man-eater of Kumaon ou The Man-Eating Leopard of Rudraprayag, où il raconte ses rencontres avec les félins qu’il a dû tuer. Les fauves sont aujourd’hui en Inde des espèces protégées et leur chasse est interdite depuis 1971, sauf, précisément, lorsqu’un animal est soupçonné être un mangeur d’hommes : l’officier en charge de la faune sauvage peut alors donner l’autorisation de le tuer ou de le capturer, en engageant un chasseur professionnel, un shikari.

Dans un précédent ouvrage, Paper Tiger, l’auteur, montre l’action — ou plutôt l’inaction — de l’administration face à ce genre de situations. Dans Crooked Cats, basé sur une recherche menée dans la même région de l’Himalaya indien, elle se concentre sur une question différente : il s’agit non seulement de comprendre pourquoi un félin devient un man-eater — ou, comme on l’appelle parfois, un crooked cat  chat déviant ») — mais aussi les multiples formes de connaissance qui permettent de parvenir à cette conclusion. Comment ceux qui pensent être menacés perçoivent-ils la présence du mangeur d’hommes ; comment les scientifiques, les conservationnistes, les officiels arrivent-ils à identifier le félin responsable des attaques et prennent en charge le problème ; et que dit-on de ces mangeurs d’hommes dans les récits de chasseurs ou dans des œuvres de fiction ?

En partant de l’idée de ‘beastly tales’, récits et discours autour de ces fauves, le défi de l’auteur est d’aller au-delà de la séparation entre histoires locales, expertise scientifique et narration littéraire pour mener une réflexion sur ce qui est fiction et réalité, connaissance intuitive et discours rationnel. Elle montre par exemple que si les descriptions des rencontres de Corbett avec de réels mangeurs d’hommes sont en partie des fictions — et le produit d’une certaine idée de hiérarchie sociale, de rapports de pouvoir, de courage et de masculinité — des personnages de fiction comme Sher Khan, le tigre du Livre de la jungle, nous parlent au contraire de mangeurs d’hommes réels.

Parmi les différents points de vue considérés — ceux de la population locale, des experts scientifiques, agents des forêts, conservateurs, passionnés de la faune sauvage, chasseurs, écrivains — l’auteur inclut les réactions des grands félins eux-mêmes dont le comportement change à la suite de l’emprise croissante des humains sur l’environnement. Ce livre est ainsi, également, une réflexion sur la manière dont les relations hommes-animaux et les discours qu’elles produisent sont influencés par le changement climatique, et ce que la notion d’anthropocène apporte à ce propos.

Le doute sur la présence

Ce qui ressort souvent des histoires de mangeurs d’hommes, note l’auteur, c’est l’incertitude. Crooked cats s’ouvre d’ailleurs par la description de la menace ressentie par les habitants de la petite ville himalayenne où elle habite, depuis qu’un man-eater est soupçonné d’y faire des victimes. En reproduisant des passages d’un journal intime qu’elle avait décidé de tenir sur ce qui était devenu une contrainte pratique en plus d’un sujet quotidien de conversation, elle nous montre la tension qui commence à monter au fur et à mesure que les attaques se multiplient ; le paradoxe de sentir une présence pérenne sans jamais la voir sinon par les signes de son passage ; les sentiments contradictoires entre la peur des attaques et la familiarité que cette présence invisible induit dans le temps. Elle nous entraîne aussi dans les spéculations qui commencent à circuler sur la nature morale de l’animal, son innocence ou sa culpabilité : le simple fait qu’un fauve s’aventure dans un espace habité n’en fait pas pour autant un man-eater car sa présence peut être occasionnelle et ne présenter aucun danger. Ce qui prouve sa « déviance », c’est la répétition de ses attaques : il n’a plus peur des humains, il n’essaie plus de les éviter.

Non seulement il n’y a pas consensus sur pourquoi un grand félin devient man-eater, mais la réalité même de sa présence peut être mise en question. Ces discours se combinent d’ailleurs avec des jeux de regard entre gens de milieux différents. Des écologistes ou des passionnés de fauves ridiculisent parfois les histoires racontées par les "montagnards", qui ne sauraient pas distinguer les « bons » félins des « mauvais ». La population locale, de son côté, interprète le scepticisme de ces milieux comme dû au fait qu’il s’agit de « gens des plaines », incapables de comprendre si un man-eater circule dans les environs.

L’opposition autochtone / non autochtone, plaine / montagne ne concerne d’ailleurs pas seulement les humains, mais les grands félins aussi. Une idée répandue parmi les montagnards pour expliquer pourquoi il y a tant de mangeurs d’hommes dans l’Himalaya est que ce sont des animaux « étrangers », originaires des plaines, parfois même envoyés exprès dans les montagnes dans l’intention de nuire à ses habitants. L’auteur montre comment ces discours sont à comprendre à la lumière de l’histoire récente de l’État régional et de sa relation avec le gouvernement central, perçu comme exploiteur des richesses naturelles au profit des seuls habitants des plaines. Tout en parlant de ces théories comme de croyances populaires, que les agents forestiers présentent comme « complotistes », l’auteur s’efforce de montrer comment l’idée que ces man-eaters viennent des plaines — ce qui serait prouvé aussi par le fait qu’ils sont « impolis », « grossiers », qu’ils « se sentent supérieurs » — pourrait refléter la pratique de la translocation, qui consiste à déplacer un « animal à problème » vers un autre territoire que celui d’origine. Cela vise en partie à soulager des centres de réhabilitation souvent surchargés. Mais au lieu de réhabiliter les félins déclarés mangeurs d’hommes (parfois d’ailleurs à tort étant donné la difficulté de les identifier), elle en crée souvent de nouveaux — les techniques de capture, détention et transport étant particulièrement traumatisantes et déstabilisantes. En conséquence, note l’auteur, loin d’être ridicules, les discours locaux sont au contraire plausibles et seraient même confirmés par des écologistes dont les études ont montré une corrélation entre le transfert des léopards, et l’augmentation des attaques là où ces félins sont relâchés.

Une affaire d’État

Le soupçon d’avoir un man-eater à proximité met en mots un processus qui ne concerne pas uniquement ceux qui se perçoivent menacés mais qui entraîne aussi l’intervention de l’administration de l’État. Les pétitions qui lui sont adressées pour qu’elle règle le problème aboutissent à la déclaration éventuelle de l’animal comme man-eater, ce qui permet de le capturer et dans certains cas de l’éliminer.

Les procédures pour identifier l’animal en question sont cependant dominées par des doutes, souvent dissimulés par besoin d’afficher publiquement des certitudes. Les directives officielles exigent que l’autorisation pour intervenir ne soit accordée que si le mangeur d’hommes est clairement identifié, ce qui est une tâche difficile, surtout dans un territoire habité par de nombreux fauves. Ce processus d’identification implique de nombreux acteurs et une multitude de choix. Il y a d’abord l’administration ; puis le chasseur doit décider comment procéder pour l’identification. Un facteur important est aussi la couverture médiatique du cas. Certains man-eaters deviennent célèbres surtout lorsque les soupçons portent sur un animal qui a déjà une certaine réputation. Ainsi Ustav, un tigre d’un parc du Rajasthan, a été immédiatement désigné comme responsable d’une série d’attaques à répétition dans la région, uniquement en raison de sa réputation antérieure d’être dangereux.

L’auteur contraste le cas d’Ustav, victime de sa propre célébrité, à celui du léopard qui, après avoir été accusé d’avoir fait des victimes dans la petite ville himalayenne où elle vivait, et avoir été abattu, s’était avéré innocent et avait été enterré discrètement avant que la presse s’en mêle. Le cas de ce léopard, qui a d’ailleurs poussé l’auteur à écrire son livre, « n’a jamais été inscrit dans les livres officiels, et il n’a pas été autorisé à être publié dans les journaux locaux » (p. 61).

L’auteur consacre un chapitre entier (ch. 5) à l’analyse des pétitions adressées à l’officier en charge de la faune sauvage pour qu’il délivre le permis de chasse. On entre ici dans le vif du processus de persuasion, qui peut être une tâche difficile vu le degré de protection dont ces animaux bénéficient. L’analyse des documents met l’accent sur le mélange entre un discours « juridico-rationnel », visant à persuader l’administration d’intervenir, et un discours « affectivo-viscéral », qui ne se limite pas à décrire physiologiquement l’animal pour permettre sa reconnaissance mais le personnalise, l’anthropomorphise, en décrivant son comportement comme rusé, aberrant, vicieux, intrigant, puissant et dangereux ; on en souligne l’agentivité, ce qui rend sa présence plus vivante et la pétition plus contraignante.

Ces pétitions, en plus de produire des « imaginaires forts de l’animal en question » (p. 81) nous parlent aussi de la manière dont les gens s’adressent à l’État, et ce, depuis l’époque coloniale. L’auteur nous fournit l’exemple d’une pétition adressée à Jim Corbett pour qu’il intervienne personnellement dans le cas d’un tigre qui deviendra célèbre dans ses récits comme « Mohan le mangeur d’hommes ». Le ton modeste, respectueux, et élogieux avec lequel les gens s’adressaient à Corbett dans ces pétitions contraste cependant avec le ton contestataire qu’on retrouve aujourd’hui dans ce type de pétitions où l’on accuse l’État (mais aussi la démocratie et les conservationnistes) de donner davantage d’importance aux fauves qu’à la vie humaine et de ne rien faire alors que la population est terrorisée. La façon dont ces pétitions sont adressées — remises en main propre aux officiels, devant des rassemblements de personnes et parfois en appelant la presse — vise à mettre la pression sur l’administration pour qu’elle établisse le permis. Elles peuvent même prendre la forme de manifestations, parfois violentes, lorsque l’administration traîne alors que le nombre de victimes ne cesse d’augmenter.

Techniques d’expertise

Les chasseurs, quant à eux, ont aussi un discours émotionnel sur l’animal, centré cette fois non pas sur la peur que sa présence peut susciter mais sur l’admiration et le défi. L’urgence de trouver le man-eater et de le tuer permet à ces shikaris de revivre avec nostalgie l’expérience de la chasse, de devenir les « mini-Corbett du moment » (p. 100), dont les récits, souvent semblables à ceux de leur figure héroïque, circulent localement et parfois dans la presse nationale et internationale.

Les procédures suivies par ces chasseurs, ainsi que les histoires qu’ils racontent se concentrent sur la lecture des empreintes et d’autres signes qu’ils voient ou qu’ils "sentent" dans la forêt. Si ceux-ci sont censés donner au shikari des informations sur l’identité de l’animal (son sexe, son âge) ainsi que sur ses mouvements, la compréhension de sa nature morale — s’il est responsable des attaques ou innocent — se décide en l’espace de quelques secondes, lorsque le chasseur est face à face avec l’animal et que leurs regards se croisent. Cette décision —tirer ou non sur l’animal — est influencée par le degré de pression à laquelle lui et l’administration sont soumis : de la part de la population locale, ou, à l’inverse, de la part des conservationnistes, qui ne perdent pas une occasion pour discréditer un chasseur s’il a tiré par erreur sur un animal innocent.

La lecture des empreintes et l’imaginaire colonial qui l’accompagne, tout en restant la principale technique utilisée par les chasseurs pour identifier le man-eater, n’est plus utilisée par les milieux scientifiques. Depuis quelques décennies une nouvelle technique d’identification a été introduite en Inde. Il s’agit des camera trappings, des pièges photographiques avec senseurs infrarouges placés dans des endroits fréquentés par des grands félins et qui se déclenchent lors de leur passage devant l’objectif. Cela permet non seulement d’identifier et de monitorer une population de fauves mais aussi, en complétant avec d’autres techniques comme l’extraction d’ADN à partir d’excréments, ou les colliers radio, de les compter. Elle permet aux biologistes de photographier l’ensemble des individus présents dans un territoire, de les nommer avec un numéro (par exemple Ustav était connu comme T23) et de suivre leurs mouvements. L’expérience de la forêt, le décodage des signes et le face-à-face avec l’animal et son regard — lorsqu’on mesure le pouvoir que l’un a sur l’autre — laissent la place ici à des photos automatiques. L’auteur s’intéresse à ce que cette nouvelle façon de connaître l’animal — et d’autres similaires telles que les caméras de surveillance et les smartphones — produit en termes émotionnels, ainsi qu’aux implications éthico-scientifiques qu’elle comporte. Les camera trappings changent aussi les relations de pouvoir entre hommes et grands félins : si ceux-ci pouvaient autrefois voir les humains sans être vus, comme beaucoup de récits de l’auteur le font ressortir, avec les photos ils peuvent au contraire être vus sans s’en apercevoir. Ces « appareils photos clandestins », note l’auteur, créent des « animaux numériques », qui circulent parmi un large public, produisant des émotions, mais soulevant aussi des questions éthiques et juridiques.

Crooked cats est un livre fascinant, écrit avec beaucoup d’humour et de finesse. L’idée de l’auteur de considérer les ‘beastly tales’ comme un seul corpus incluant histoires populaires et recherches scientifiques est enrichissante et originale, bien que l’on se demande parfois jusqu’où l’auteur veut pousser le rapprochement. La multitude de points de vue et de discours que l’auteur prend en compte et analyse dans le volume permet non seulement de faire ressortir ce que la question des Crooked cats implique d’un point de vue émotionnel, cognitif, ou procédural, et comment sa gestion a évolué historiquement, mais aussi de soulever des questions plus générales, d’ordre interdisciplinaire et méthodologique.

Nayanika Mathur, Crooked Cats, Beastly Encounters in the Anthropocene. The University of Chicago Press, 2021, 224 p.

par Daniela Berti, le 3 novembre

Pour citer cet article :

Daniela Berti, « Des fauves et des hommes », La Vie des idées , 3 novembre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Nayanika-Mathur-Crooked-Cats.html

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