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Alors qu’une nouvelle loi de lutte contre le séparatisme communautaire émerge au sein du gouvernement français, cet essai revient sur une dénomination, tantôt stigmatisante, tantôt identitaire, qui désigne en France les immigrants d’Afrique du nord et leurs descendants.

Qu’entend-on par « Maghrébin.es » ? Le premier sens proposé sur le site du Centre national des Ressources textuelles et lexicales (CNRL) est la suivante : « Celui, celle qui est originaire de cette région, qui y habite ». Il s’agit là du substantif, qui désigne des habitants de la région dite du « Maghreb ». Alors qu’en tant qu’adjectif, ce terme signifie : « ce qui se situe dans cette région. (…) qui est propre à cette région et à ses habitants ». Or cette appellation est problématique à plusieurs niveaux : linguistique, social, politique. Elle est loin de désigner une réalité évidente bien qu’elle soit largement usitée dans le vocabulaire français courant – comme on peut facilement le remarquer à la lecture de la presse quotidienne, qui n’hésite pas à en faire usage dans les sens sus-indiqués [1] – ainsi que dans la production scientifique (Benguigui et Begag, 1997 ; Berque, 1960 ; Berramdane, 1992 ; Carlier, 2000 ; Caubet, 1999 ; Tersigni, 2001, etc.). Il semble cependant que le terme soit issu d’une construction extérieure à la langue arabe, qui reste d’ailleurs à l’heure actuelle un néologisme occidental peu courant dans les espaces arabophones.

Cette notion s’inscrit dès lors dans des luttes à propos de l’identité ethnique ou régionale de populations ; en cela elle participe des « luttes pour le monopole du pouvoir de faire voir et de faire connaître, d’imposer la définition légitime des divisions du monde social et, par-là, de faire et de défaire des groupes » (Bourdieu, 1980). Cet essai revient ainsi sur la thématique des discours régionalistes [2] – loin d’être à la seule initiative des populations concernées – en tant que discours produit et imposé – et leur dimension hautement performative (Bourdieu, 1980).

La construction de cette désignation, extérieure à la communauté que l’on définira plus bas mérite en effet que l’on interroge sa généalogie et que l’on se penche sur l’histoire du vocable : ce qu’il a pu représenter, notamment pendant la période coloniale, ainsi que les récupérations dont il a été l’objet au moment des indépendances. De plus, notre démarche analytique tentera de mettre au jour les contradictions de cette appellation, de débusquer les contresens sémantiques et historiques qui l’accompagnent et de revenir sur sa puissance fictionnelle et sociale. À ce titre, la sociologue française Narcia Guenif Souilamas, qui s’intéresse aux termes « maghrébin.e.s », « issu.e.s de l’immigration maghrébine », « beur/beurette.s » à la suite de Abdelmalek Sayad (1994), Simone Bonnafous (1991) ou encore Stéphane Beaud (2000), indique que : « relire ces mots nous plonge au cœur de la métaphysique de l’Occident civilisateur et intégrateur qui les sous-tend et contribue à leur renommée » (Guenif, 2003). Il est donc bien question de déconstruire ce terme à la lumière de l’histoire coloniale et de la sociologie de l’identité. Ce questionnement est d’autant plus important qu’il en appelle à la polysémie des langues et aux interprétations abusives que les traducteurs ont tirées des premiers contacts avec les populations colonisées, puis des récupérations et des oublis cristallisés dans cette appellation.

L’origine du « maghrébin »

Le mot « maghrébin » vient de la racine arabe « gharaba » qui veut dire occident ou couchant (Guenif Souilamas, 2003) et qui a d’abord donné lieu au terme français « maugrabin » (CNRTL). À l’origine, il vient de l’expression de l’historien, précurseur de la sociologie, Ibn Khaldoun (1332-1406) : Djaziret el-Maghreb, « l’île du Couchant » pour désigner la région entourée par la mer Méditerranée au nord et le désert du Sahara au sud (Stora, 2004). Or, bien que ce terme soit arabe, il désigne originellement une réalité territoriale pour des populations berbérophones – le mot « berbère » étant déjà une dénomination externe aux habitants des régions, qui vient de barbarus barbare » en latin) et est utilisé par l’Empire romain pour désigner les Amazighen – population à l’époque encore peu arabisée et islamisée. Ibn Khaldoun oppose ainsi aux habitants du Maghreb – du Couchant –, ceux du Levant ou encore de l’Orient : le Machreq, ainsi que ceux de la région qui fut appelée la Cyrénaïque (Libye) :

Les habitants du Maghreb ne regardent pas ces deux contrées (l’Égypte et la Cyrénaïque) comme faisant partie de leur pays ; selon eux, il commence par la province de Tripoli, s’étend vers l’occident et renferme Nfrikïa, le Zab, le Maghreb central, le Maghreb el-Acsa, le Sous el-Adna et le Sous el-Acsa, régions dont se composait le pays des Berbères dans les temps anciens. (Ibn Khaldoun, 1978, t.1 : 194).

Cette distinction d’Ibn Khaldoun découle en fait de sa théorie politique et historique des sociétés qui, dans son œuvre el Muqaddima, différencie deux types de systèmes sociaux et politiques développés au cours de l’histoire : les sédentaires (hadâra) qui dominent le Machreq et les nomades ou sociétés bédouines (badâwa) qui caractérisent plus le Maghreb.

D’autre part, bien que « Maghreb » soit alors un terme arabe, il n’était pas du tout utilisé par les populations majoritaires de la région, berbères, qui à l’époque de Khaldoun, résistaient à l’arabisation de la région. Les Arabes mettront ensuite longtemps à conquérir l’Afrique du Nord (Stora, 2004). Pour le linguiste et spécialiste des langues berbères Rabah Kahlouche, le fait de concevoir la région du Maghreb comme « arabe » alors même que les ethnies y étaient multiples, faisant de cette région un réel carrefour de rencontres interethniques (1997), a longtemps entretenu la confusion :

Du fait de sa situation géographique, le Maghreb est depuis la haute Antiquité le lieu de contacts et souvent d’affrontements qui opposent les langues et les cultures orientales aux langues et cultures occidentales. Les Berbères se sont ouverts, à des degrés divers, à ces civilisations et ont contribué à leur grandeur. (Kahlouche, 1997)

Ainsi, le mot « maghrébin » n’existe pas chez Ibn Khaldoun. L’auteur utilise uniquement le terme « Maghreb » à des fins géographiques et scientifiques pour désigner la région, et non pas son adjectivation pour qualifier les populations qui y résident. De même, les limites des trois pays que sont actuellement la Tunisie, l’Algérie, et le Maroc n’existaient pas alors de manière formelle. Elles étaient au plus un morcellement approximatif de territoires appartenant à trois dynasties depuis la dislocation de l’Empire almohade : les Marinides au Maroc, le royaume de Tlemcen en Algérie, les Hafsides en Tunisie. L’expression vague, mais imagée de Khaldoun Djaziret el-Maghreb ouvrait finalement plus à un débat entre géographes qu’à la définition d’une catégorie scientifique viable. Plusieurs géographes ont fixé ses limites orientales à la « Tripolitaine ». Parmi eux, Abou Obeïd El-Bekri parle de trois sous-régions : le Maghreb oriental dit Ifrikïa, qui correspond à peu près à la Tunisie actuelle avec la Tripolitaine, le Maghreb central pour l’Algérie et l’extrême Maghreb pour le Maroc (Kahlouche, 1997). Puis, à partir du XVIe siècle, le Maghreb tombe sous l’influence de l’Empire ottoman. Seuls le Maroc et la Mauritanie conservent alors leur autonomie, malgré la mise en place de comptoirs portugais et espagnols sur les côtes. Le Maghreb est ensuite devenu l’objet de convoitises coloniales européennes, avec la conquête de l’Algérie par la France en 1830 puis l’occupation de la Mauritanie en 1855 (intégrée par la suite à l’Afrique-Occidentale française), l’établissement du protectorat français sur la Tunisie (1881) et le Maroc (1912), finalement la colonisation espagnole du Rif et l’installation italienne en Libye en 1912.

Le Maroc tient une position particulière dans cette histoire, puisque, de la région délimitée par Ibn Khaldoun, c’est le territoire qui conserve son autonomie – relative – le plus longtemps. Cela explique probablement que le pays ait finalement conservé l’appellation de « Maghreb » (al-maghreb), – cela, et bien sûr le fait que le pays soit géographiquement placé le plus à l’ouest de la côte nord-africaine. Car « Maroc » en arabe signifie en fait « le Maghreb » ou parfois « le royaume du Maghreb » (Almamlakat al-maghribia) et ses habitants se disent avec fierté « moughrabi », l’équivalent du français « maghrébin.es », comme le souligne N. Guenif dans son ouvrage de 2003 :

Du fait de leur implantation géographique, à l’extrême occident d’un monde limité par l’océan Atlantique, mais aussi défini par son histoire arabo-musulmane, seuls les Marocains se nomment « moughrabi » (Guenif, 2003 : 34).

Les termes Maroc et M/marocains sont ainsi une construction purement occidentale pour différencier le pays de l’ensemble géographique. D’ailleurs lorsque l’on tape le mot en arabe « مغاربيون » (maghrébin) sur internet, l’on tombe directement sur des références aux Marocains et au Maroc. Il est aussi très intéressant de comparer l’article Wikipédia français de « maghrébin » avec l’article en arabe de son équivalent « مغاربيون ». L’article français retrace l’histoire et la géographie des populations d’Afrique du Nord en écartant l’Égypte. Quant à l’article en arabe, il y est dit que le mot signifie la personne qui est de la zone « Maghreb » et qu’il n’a été mobilisé que récemment en arabe par une chaîne de radio pour différencier les Marocains des autres habitants du « Grand Maghreb » comportant Tunisie, Algérie, Maroc et Libye. Cependant il y est également indiqué que le mot est étranger à la langue arabe et est considéré par beaucoup comme incorrect au niveau de sa morphologie. D’autre part, le besoin de différenciation entre les mots maghrébin (مغاربيون) et marocain (مغربي) aurait émergé pendant l’époque coloniale, lorsqu’il a fallu différencier les habitants de l’« extrême Maghreb » (le Maroc) du reste de la population des régions que le colonisateur nommait également Maghreb (Algérie et Tunisie). Par ailleurs, « maghrébin » ne figure pas dans un dictionnaire d’arabe classique comme le Mukhtar al-Sihah. Ce mot semble donc avoir été créé de toutes pièces, être le fruit d’une simplification européenne ayant transformé les représentations géographiques et identitaires.

La marque coloniale

Les premiers usages de ce vocable dans la langue française remonteraient selon le CNRLT à 1651, où un certain César Lambert, négociant de Marseille qui échange régulièrement avec l’Égypte, utilise le mot de « maugrabin ». Il semble ainsi que l’appellation fait jour tout d’abord par les voisins du Moyen Orient qui désignent les populations du Maghreb sous ce terme. Le commerce maritime, alors très dense, entre Europe et Moyen Orient contribue à faire voyager cette notion avec les négociants et les marchands vers les capitales européennes.

J. de Thevenot utilise ensuite le mot dans sa Relation d’un voyage fait au Levant de 1664 et Michel Naudans pour Voyage nouveau de la Terre-Sainte. Ces auteurs européens semblent réutiliser les catégories mobilisées par des habitants du Moyen-Orient pour parler des populations du Maghreb, mais à aucun moment ils ne font état de catégories émiques [3] (Olivier de Sardan, 1998) mobilisées par les habitant.es de Tunisie, du Maroc ou encore d’Algérie pour se désigner. C’est un premier étiquetage qui est l’œuvre et qui sera renforcé par la littérature européenne orientaliste.

Au XIXe siècle et début XXe, on retrouve ce terme tout d’abord dans un poème aux accents orientalistes de Victor Hugo sur la ville d’Antequera en Espagne, dans le recueil Les Rayons et Ombres (1840) puis bien plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, chez les frères Tharaud, anciens normaliens qui voyagèrent dans de nombreux pays comme la Palestine, l’Iran, le Maroc et firent de leur voyage des livres. Leur œuvre ne déroge pas à un certain esprit de l’époque en matière de soutien au colonialisme et dans la perpétuation d’un racisme Nord-Sud. Ils introduisirent donc pour la première fois dans le lexique français ce néologisme, si l’on en croit les références du CNRTL, dans Les mille et un jours de l’islam. III. le Rayon vert (Tharaud, 1941). Ici, le mot est encore sous son ancienne forme proche de la racine arabe, et les deux frères le rapportent justement d’un voyage au Maroc. Cependant le terme semble être utilisé dans leur livre de manière générique pour parler de tous les habitants de la région « Maghreb ». Ils participent en cela à la constitution de cette géographie coloniale qui redessine les territoires et renomme les populations (Lacoste, 1976), induisant des processus de domination symbolique par cet étiquetage. Par ailleurs, on voit bien alors que le qualificatif générique de « maghrébin » ou « maugrebin » semble se développer d’abord en Europe dans un contexte colonial.

« Maghrébin » ne désignait plus directement les peuples de la région, hormis ceux du Maroc qui étaient restés, ou plutôt avait repris à leur compte, pour des motifs identitaires, le qualificatif de Khaldoun : l’extrême Maghreb. Selon certains auteurs, la colonisation eut pour effet de répandre dans les colonies et dans l’espace francophone ce néologisme euro-centré de « maghrébin », soutenu par les administrations coloniales (Gaudio, 1991 ; Guenif Souilamas, 2003 ; Kahlouche, 1997). Cela ne semble d’ailleurs pas étonnant si l’on se réfère aux intitulés des concours des cadres d’Orient du ministère des Affaires étrangères qui distinguaient très peu les aires de la section « Moyen Orient, Maghreb, Afrique » – rassemblée ici en cette appellation globale. Ainsi, c’est à travers ce détour par la métropole, qui ne différenciait pas bien ces régions, que le terme se serait tout d’abord imposé et aurait pris ses premiers accents stigmatisants, alors même que les trois pays n’avaient pas le même statut colonial, puisque l’Algérie était devenue partie intégrante de la France en 1830, tandis que la Tunisie – depuis 1881 – et le Maroc – depuis 1912 - n’étaient que sous protectorat français.

Cependant le terme restait assez marginal devant l’usage généraliste de « nord-africains » en France (Arkoun, 2006). En effet, l’historien Mohammed Arkoun qui a dirigé le collectif Histoire de l’Islam et des musulmans en France du Moyen-âge à nos jours (2006) semble affirmer que la généralisation du terme ne serait pas à proprement parler le fait des institutions coloniales, mais serait plutôt d’une influence des mouvements indépendantistes dans les années 1960 :

Le vocabulaire est très important, ici, parce que, après les indépendances, on va laisser tomber le terme géographique nord-africain et prendre le terme maghrébin, et ça, c’est un acte d’affirmation identitaire contre […] la façon dont la colonisation a regardé ses colonies, en effaçant toute référence qui pourrait renforcer la présence arabe et islamique dans la tête des gens. Ça c’est une politique délibérée et c’est très important. C’est pour ça qu’il reste cette trace qu’on a arraché ces gens à ce qu’ils considèrent comme être leur identité. (France culture, 2006)

Cet auteur semble néanmoins tomber dans un autre écueil évoqué plus tôt, puisqu’il associe directement « maghrébin » à une identité arabe et musulmane, ce que Kahlouche dément sur le plan historique (1997). Néanmoins, Arkoun met en avant un processus fondamental de compréhension contemporaine du terme « maghrébin » et à ce qu’il doit à l’influence coloniale. La référence au Maghreb et aux peuples maghrébins est bel et bien devenue dans les années 1960 une ressource identitaire pour les mouvements indépendantistes d’Afrique du Nord. Il écrit d’ailleurs dans un autre ouvrage que la dialectique construite par le discours colonial a imposé aux idéologues maghrébins des ripostes qui leur ont fait oublier l’histoire « objective » pour susciter des actions politiques de résistances (Arkoun, 1984).

Ainsi le terme, marginal et plus présent dans la bouche des orientalistes (en littérature et en géographie) et dans l’administration coloniale que dans celle des populations concernées, a finalement été investi par les indépendantistes pour créer de la cohésion entre les pays d’Afrique du Nord contre la colonisation française. On voit ici la marque des discours régionalistes dans les espaces coloniaux et leurs effets symboliques sur le monde social en tant que les représentations partisanes qu’ils produisent constituent un « brevet de réalisme ou un verdict d’utopisme qui contribue à déterminer les chances objectives de cette entité sociale » d’accéder à l’existence (Bourdieu, 1980).

Cette reprise est surtout passée par la formulation « le Maghreb arabe » à forte teneur identitaire, tributaire du nationalisme arabe maghrébin des années 1950 et a fortiori d’une forme de panarabisme maghrébin (Kahlouche, 1997), formulation étant elle aussi une construction en lien avec le rejet du processus colonial. En effet, le 5 juin 1948, les partis nationalistes nord-africains réunis au Caire fondèrent une organisation de lutte commune dénommée « Comité de libération du Maghreb arabe », avec pour secrétaire, d’abord le Tunisien Habib Bourguiba puis Allal El Fassi (Gaudio, 1991). El Fassi déclara d’ailleurs à plusieurs reprises que le FLN algérien, en s’associant au mouvement d’indépendance marocain, avait permis la création d’une « armée de libération du Maghreb arabe » (Gaudio, 1991). On relève une autre apparition du vocable "Maghreb arabe" en titre de l’hebdomadaire El Maghrib al Arabi en 1947. Kahlouche souligne qu’historiens et sociologues s’accordent à penser que le « discours nationaliste maghrébin est construit contre le discours colonial qui le détermine » et que donc l’identité maghrébine n’est pas « définie pour elle-même, mais par rapport à l’idéologie produite par l’occupant » (Kahlouche, 1997). Plus encore lorsque la géographie de l’occupant se référait de « manière neutre » à l’« Afrique du Nord » en gommant les spécificités régionales, le « maghrébin » devenait une réponse identitaire :

Comme, à tout le moins, depuis la Renaissance (Nahda) (début du XIXe siècle), monde musulman et monde arabe sont équivalents dans l’esprit des réformistes orientaux et plus tard des leaders nationalistes et réformistes maghrébins, l’appartenance de l’Afrique du Nord à la sphère civilisationnelle arabo-islamique est impliquée dans la dénomination « Maghreb ». Le colonialisme l’a bien compris qui, pour l’en détacher et tenter d’assimiler les colonies à la France et à la culture gréco-latine a commencé par redénommer cette contrée : Afrique du Nord, Afrique septentrionale, Berbérie, etc. (Kahlouche 1997).

On voit donc là le désir, par l’usage du terme Maghreb, de donner aux mouvements d’indépendance marocain, algérien et tunisien une unité transnationale. S’il est vrai que l’imposition des mots « Maghreb » et « maghrébin » a d’abord été le fait de l’administration coloniale, les indépendances ont permis un retournement du stigmate, donnant désormais une force politique, mobilisatrice et identitaire à ces termes.

La signification politique unificatrice de ces termes a eu des effets durables, et a mené à la création en 1989 de l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation politique et économique siégeant à Rabat – on notera que la prégnance identitaire s’affirme plus facilement dans le lien au Maroc en raison de l’usage originel du terme – , composée de cinq pays : l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, la Libye et la Mauritanie. À l’heure de l’effondrement de l’URSS, l’UMA a cependant dû faire face à l’affaiblissement du panarabisme. La ligue arabe a même spécifié à son égard que malgré ce vecteur panarabiste qui s’est joué dans le choix du nom de l’institution, le « nationalisme maghrébin et l’inspiration unitaire des peuples arabes » n’ont pas suffi à rendre l’UMA solide au plan politique (Bayramzadeh, 2011).

Une étiquette controversée

Un premier biais à la fois culturaliste, essentialiste et orientaliste pour introduire ces termes semble ainsi avoir été celui des mouvements indépendantiste et nationaliste. Leur usage s’est également élargi à la communauté scientifique qui les soutenait et militait justement pour une certaine décolonisation des sciences sociales. C’est le cas de l’anthropologue français Jacques Berque, ancien administrateur devenu universitaire qui ouvre le feu dans le monde académique, lors d’un congrès orientaliste, à Bruxelles, en attaquant les pratiques de la discipline et sa labellisation tachée selon lui par l’emprise coloniale. Il est par ailleurs un des traducteurs du Coran en langue française, ce qui lui confère une connaissance poussée des enjeux linguistiques postcoloniaux et un rôle de premier plan dans la circulation des notions propres au monde arabo-musulman dans l’espace francophone. Berque reprend alors ce qualificatif de « Maghrébin » en l’opposant à « Arabe », étonnamment sans plus l’interroger sur ses origines et les circulations dont il découle (Berque, 1960). Parmi ces intellectuels qui ouvrent les hostilités contre l’orientalisme, plusieurs sont armés d’une double culture : ainsi le Marocain Abdellah Laroui défend l’usage du mot « Maghreb » et « Maghrébin » en histoire avec son livre de 1970, L’histoire du Maghreb : un essai de synthèse qui s’inscrit en faux contre le manuel en usage depuis 1931, Histoire de l’Afrique du Nord par Charles-André Julien.

Advient ensuite une essentialisation rigide dans le contexte français de l’immigration où le concept de « maghrébin.es » se durcit : il ne désigne plus un postulat politique d’unité ou de cohésion identitaire au sein des communautés qui se reconnaissent ainsi, mais bien une catégorie du politique et des médias pour qualifier les populations issues de l’immigration nord-africaine. Selon une enquête de la sociologue Christine Barats, on passe de qualificatifs larges – « travailleurs immigrés » « immigration », « immigrés » et « clandestins » dans les années 1970 – aux substantifs : « Arabe(s) », « Maghrébin(s) », « Africain(s) » dans les années 1990. C’est là un glissement dans les discours dominants. On passe d’un renvoi de ces populations à leur statut social et administratif à l’usage de marqueurs identitaires plus forts opérant une véritable ethnicisation de ces populations et contribuant de manière indirecte à une « sélection » des candidats à l’immigration (Barats, 2001).

C’est finalement la sociologue N. Guenif qui interroge le plus explicitement les termes « maghrébin » et « immigration maghrébine » dans l’espace francophone contemporain. Pour elle, ces mots « livrent à eux seuls tout un inconscient collectif ballotté entre occultation de l’histoire coloniale et refus de la part charnelle et affective qui transfigure une immigration sans visage et sans nom. ». Les mots véhiculent un imaginaire de l’ancien pays colonisateur vis-à-vis de l’accueil des descendants des colons, leur représentation dans un inconscient collectif et également des stigmatisations raciales, économiques et sociales découlant du paradigme colonial (Bonnafous, 1991). Guenif souligne que, dans le contexte français, le sens commun du mot « maghrébin » désigne les habitants de trois États : l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Or, cette appellation semble paradoxale quant à savoir qui elle désigne, entre les espaces et les acteurs qui la mobilisent. Pour Guenif, les « maghrébins » sont « l’autre semblable » en raison de la contradiction sémantique qui oppose « maghrébins » à « occidentaux » alors que précisément l’origine arabe du mot signifie « occident ». Cette contradiction est pour Guenif insoutenable dans le contexte migratoire français :

Ainsi la sémantique se rappelle-t-elle à nous d’une bien étrange manière. Nous désignons sans le savoir les immigrés d’Afrique du Nord comme « occidentaux », c’est-à-dire semblables à « nous », Français. (…) Bien au contraire, dans l’inconscient collectif, il est question d’un étranger, d’un étranger distant, mis à distance du fait de sa troublante proximité : il doit être d’ailleurs. » (Guenif, 2003)

Il y a également pour elle derrière ce qualificatif un refus de parler de la guerre d’Algérie et de gommer le passé colonial, en lissant et homogénéisant l’histoire des trois nationalités (Guenif, 2003 : 38). Cependant ce qu’il y a de paradoxal chez N. Guenif c’est qu’elle dénonce l’usage du terme « maghrébin » en raison de la stigmatisation et de la continuité coloniale qui s’affirme dans ce qualificatif alors même que c’est finalement par l’histoire des indépendances en Afrique du Nord et leur revendication identitaire qu’une large diffusion du terme a été rendue dans les années 1960. Aussi, lorsqu’elle suggère que les descendants de l’immigration nord-africaine se nomment « maghrébin.es » par conformisme avec le discours républicain du néo-colonisateur, elle réfute la dimension identitaire qui fut, pour les parents de ces personnes, un véritable facteur de cohésion et d’équilibre des pouvoirs.

Se pose pleinement la question de l’utilisation du terme « maghrébins » dans le champ scientifique actuel : est-ce que les personnes de nationalité française ayant des origines d’Afrique du Nord peuvent être qualifiées de « maghrébines » ? Est-ce que les habitants de Tunisie, Algérie, Maroc se qualifient de maghrébins, n’est-ce pas plutôt le référent identitaire national qui s’impose dans le parler commun à l’heure actuelle ? En France, selon la sociologue, les habitants se nommeraient plus facilement par la nationalité d’origine (Marocains, Algériens…), l’appartenance confessionnelle (musulman, chrétien, chaldéen…), ou encore « l’ethnie » (Arabe, Kabyle, Chleuh, Berbère…) (Guenif, 2003).

La réponse ne doit–elle pas dès lors être cherchée dans la dé-essentialisation de cette catégorie, que l’on questionnerait simultanément dans le champ scientifique et dans le champ social ? Quel usage les populations concernées en font-elles ? Quel usage en est fait de l’extérieur par des acteurs comme les scientifiques ou ceux qui se définissent comme profondément étrangers à cette catégorie ? Il est important dans ce cas de préciser la définition de « groupe ethnique » que propose Max Weber, qui souligne bien qu’une telle expression doit s’en tenir à désigner la « communauté imaginaire » (Anderson, 1996) vécue de manière subjective par les acteurs qui s’y rattachent. Une sociologie de l’étiquetage (Becker, 1985) et de l’interpellation (Brubaker, 2004) permet alors de comprendre la complexité des identités vécues et revendiquées, et les identités reçues, assignées de l’extérieur, souvent à des fins stigmatisantes et instrumentales. Brubaker fait à ce sujet une distinction intéressante entre une catégorie pratique et une catégorie d’analyse (Brubaker et Junqua, 2001) – qui se rapproche de l’opposition constructiviste classique émique-étique (Olivier de Sardan, 1998), pour reprendre le vocabulaire du linguiste Kenneth Pike. Le scientifique ne peut pas toujours reprendre à son compte des catégories pratiques sans expliciter leurs origines historiques sociales, politiques et culturelles, et les questionner. Car à nouveau, le savoir et la construction scientifique de la réalité ne sont pas neutre et s’inscrivent dans une longue histoire de rivalités politiques, identitaires, conceptuelles et linguistiques entre les individus.

Sur l’usage du mot dans l’espace scientifique, les clivages disciplinaires sont forts. Les géographes et démographes de l’INED préfèrent par exemple l’expression « immigration nord-africaine » depuis les années 2000. Sur des questions plus sociales, le mot « maghrebin.e » revient de manière régulière [4]. On peut délimiter finalement des clivages de trois sortes sur cette question : d’une part entre le milieu scientifique francophone – où des débats existent – et le milieu scientifique anglo-saxon – où l’usage du mot maghrébin est plus souple d’autre part entre d’un côté la sociologie et l’anthropologie et de l’autre la géographie ou démographie. Enfin, le clivage le plus marquant semble se trouver entre les études sur les migrations – qui se refusent à utiliser, depuis les écrits de N. Guenif, cette dénomination – et les études des mondes arabes – où la question se pose moins et est marquée par la distinction khaldounienne Machreq / Maghreb. Ces deux domaines de recherche s’inscrivent bien souvent dans les études postcoloniales en tant qu’elles interrogent les héritages sémantiques et scientifiques de leur objet d’étude. Les investigations sur la construction de cette catégorie de « Maghrébin.es » restent très peu nombreuses.

De surcroît, il semble important de préciser l’importance de la francophonie au Maghreb dans cette circulation du terme « Maghrébin.es », à l’inverse du Machreq où la présence coloniale française a souvent été très brève ou inexistante et où ce vecteur linguistique ne se retrouve pas. L’espace francophone a ainsi participé à ce façonnement en plusieurs moments historiques et dans plusieurs arènes sémantiques : tout d’abord, par l’intermédiaire des rencontres commerciales en Méditerranée, dans la littérature orientaliste, puis dans les instances administratives de l’empire colonial, mais également parce que la France était ensuite un des premiers espaces d’immigration pour les populations d’Afrique du Nord. C’est donc par sa dimension multinationale et les interconnexions culturelles et spatiales au cours de l’histoire et entre différentes populations que cet espace linguistique a pu être le théâtre de telles circulations sémantiques autour de cette appellation.

On pourrait objecter à tout cela que continuer à utiliser ce mot dans les recherches scientifiques peut simplement se justifier si on lui rend sa polysémie et sa complexité originelle. Il faut bien préciser finalement que le Maghreb a été le lieu de rencontres (Kahlouche, 1997) depuis toujours :

L’Afrique du Nord est le lieu de rencontres linguistiques et culturelles nombreuses. Avant la colonisation française, les divers bouleversements ont favorisé le processus d’arabisation, processus ensuite amplifié par la colonisation française (Kahlouche, 1997).

Finalement il suffit de rappeler que les mots s’inscrivent dans des histoires complexes, peuplées de « branchements » culturels qui viennent en fournir la substance (Amselle, 2005) et qu’il serait impossible de considérer cette catégorie actuelle comme purement coloniale. Car même si la colonisation a effectivement eu une influence sémantique sur l’usage de ce mot, cette catégorie fut de fait mobilisée à différentes époques pour unifier ces territoires et leurs habitants, avant même la vague coloniale française.

par Sarah Boisson, le 26 janvier

Aller plus loin

Photo issue du site d’information Africatopsucess, article « France : les maghrébins pourront-ils conserver leurs prénoms ? », publié à la suite d’une parution de l’INED sur cette question. Crédits : Africatopsucess
Consulté le 08/05/202.

BIBLIOGRAPHIE :
Ouvrages et articles universitaires :
AMSELLE Jean-Loup, 2005, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Champs essais.
ANDERSON Benedict, 1996, « L’imaginaire national », Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, p. 132.
ARKOUN Mohammed, 1984, Pour une critique de la raison islamique, Maisonneuve et Larose, Paris, 175 p.
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Émission radiophonique :
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Webographie :
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• Article Wikipédia, 2020, « مغاربيون », consulté le 08/05/20.
• Encyclopédie Larousse en ligne, 2013, « Maghreb en arabe Maghrib ou Marhrib le Couchant », Larousse Éditions, consulté le 04/05/20.

Pour citer cet article :

Sarah Boisson, « Maghrébin, une catégorie imaginaire ? », La Vie des idées , 26 janvier 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Maghrebin-une-categorie-imaginaire.html

Nota bene :

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Notes

[1Recherche sur la plateforme Factiva : « maghrébin » « maghrébine » « maghrébins » « maghrébines », le 11/01/21 : 1 771 résultats en une seule année dans la presse française et plus de 34 000 résultats si l’on applique cette recherche à l’ensemble de la base de données Factiva, sans borne chronologique.

[2On emploie ici la notion de régionalisme, non pas dans une signification qui se situe à l’échelle nationale et induit des acceptations folklorisantes, mais bien en référence à mouvement, idéologique et militant, opérant à l’échelle internationale, spécifiquement dans les années 1980-1990, et qui désigne ces différentes alliances régionales continentales, construites pour rivaliser avec un ordre international dit « occidentalo-centré ». On en retrouve ainsi des traces chez les mouvements indépendantistes mais aussi dans toutes les organisations supranationales politiques des « Suds » comme la Ligue arabe, ou encore des organisations économiques comme le MERCOSUR en Amérique latine ou l’UMA au Maghreb.

[3En anthropologie et en ethnologie, on désigne par « émique » un point de vue qui repose sur les concepts et le système de pensée propre aux autochtones. Ce terme s’oppose à un point de vue dit « étique ». Dans le cas présent, le terme de « maghrébin » ne semble pas être une catégorie émique dans le sens où il serait plutôt une étiquette extérieure, mobilisée et ayant circulée d’abord au Moyen-Orient, avant d’être largement diffusée et imposée par les empires coloniaux et leurs ressortissant.es.

[4Information vérifiée à partir d’une recherche du mot « maghrébin » sur Google Scholar, effectuée le 08/05/20.

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