Recension Histoire

Les lettres au temps du tumulte

À propos de : Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, Gallimard, coll. « Folio histoire »


par , le 3 septembre


Renouvelant la façon d’aborder l’histoire de la Révolution française, l’étude de la période à partir des parutions littéraires et de leurs comptes rendus journalistiques permet de battre en brèche l’idée reçue d’une pauvreté de la création littéraire durant la décennie révolutionnaire.

Le champ des études littéraires de la période révolutionnaire est actuellement en plein essor. Longtemps restée l’apanage des historiens, la Révolution est le parent pauvre des études littéraires, notamment pour des raisons idéologiques et esthétiques que rappelle l’auteur de l’ouvrage : « aujourd’hui encore, un soupçon pèse sur les textes de la Révolution française. On doute de leur valeur littéraire en raison de leur trop grande implication politique. Par un préjugé tenace, on pense souvent, avant même de les avoir lus, qu’ils ne méritent plus d’être lus » (p. 350). De ce fait, à de rares exceptions près, ces textes n’ont pas intégré le « canon » littéraire et, jusqu’à une époque récente, n’étaient pas ou très peu enseignés – ce qui s’explique également par le fait que, pour cerner la « littérature » de la décennie révolutionnaire, il convient de donner à ce terme une définition qui ne le limite pas aux conceptions restreintes et quelque peu sacralisantes du « Livre ».

Fort heureusement, cette situation évolue et la littérature de la décennie révolutionnaire bénéficie actuellement de deux tendances générales que l’on peut observer au sein des études littéraires : d’une part, on privilégie désormais des enquêtes portant sur de larges corpus, plutôt que monographiques ; d’autre part, on s’intéresse plus volontiers à la « littérature » dans le sens extensif de ce terme, justement – « l’art de penser et de s’exprimer », comme le définit Germaine de Staël en 1800 dans De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Cela permet d’y inclure des corpus de discours, de journaux, de brochures, de pièces de théâtre (ces dernières consistant à la fois en publications écrites et en performances orales et scéniques) ou encore de chansons.

Performativité de la littérature

Spécialiste de la littérature et de l’imprimé pendant la période révolutionnaire et le « moment 1800 » – comme l’appellent désormais les chercheurs en littérature française, pour parler de cette période de transition entre deux siècles ou « au confluent de deux fleuves », comme l’écrit plus joliment Chateaubriand – Olivier Ritz s’inscrit dans ces approches nouvelles avec Une histoire littéraire de la Révolution française, ouvrage tiré de son habilitation à diriger des recherches.

La publication et la réception des œuvres littéraires dans la période révolutionnaire sont effectivement très liées aux circonstances. La littérature est vécue comme performative, Ritz parlant d’une « croyance partagée » dans ses pouvoirs. Elle devient donc une « modalité majeure de l’action politique » (p. 12), si ce n’est un « moteur de la Révolution » (p. 343). Les débats politiques et littéraires s’entremêlent sans cesse au cours de la période, et certaines querelles littéraires deviennent des événements politiques à part entière – ainsi de la publication posthume de deux romans de Diderot, Jacques le Fataliste et La Religieuse, en 1796, qui suscite des discussions passionnées sur les origines de la Révolution et le rôle des Philosophes. Pour toutes ces raisons, on ne saurait véritablement percevoir les enjeux des textes de la décennie révolutionnaire qu’en les lisant et en les étudiant, non pas isolément, mais en réseau, dans une dimension collective qui nous invite à faire un pas de côté dans notre conception idiosyncrasique de l’écriture et de l’auctorialité.

Une histoire parmi d’autres

Debucourt, Eventaire de presse, détail de l’Almanach national pour 1791.

Le livre d’Olivier Ritz se présente sous la forme d’une chronologie divisée entre trois grands moments : le temps des « commencements », entre l’été 1788, la préparation des États généraux, et la séparation de l’Assemblée constituante en septembre 1791 ; celui des « combats », qui correspond à la formidable accélération des événements politiques et militaires entre l’élection de la Législative et le coup de force du 9 thermidor an II (qui signe la chute de Robespierre et de ses partisans), avec au centre de cette période l’établissement de la république et la condamnation à mort du roi ; enfin le moment des « inventions », qui s’étale entre les lendemains de Thermidor et les premières années du Consulat. Ces trois parties sont elles-mêmes divisées en plusieurs chapitres, également chronologiques. L’introduction justifie cette approche : il s’agit « d’envisager l’histoire de la Révolution à partir de sa production littéraire » (p. 14) en considérant cette dernière dans son contexte d’apparition, c’est-à-dire, selon une formule éloquente de l’auteur, « dans la cité et dans le temps » (p. 17). L’auteur se montre attentif à convoquer aussi bien des auteurs et textes canoniques (Chénier, Staël, Constant, Chateaubriand) que des minores ou des textes collectifs.

Le corpus retenu est lié à ces choix méthodologiques : le livre se limite aux publications lisibles à Paris, où l’activité éditoriale est la plus intense, ce qui permet de les dater précisément et de percevoir une évolution dans les parutions, mais aussi dans la réception des œuvres, en s’appuyant sur les comptes rendus et autres critiques présents dans la presse. Olivier Ritz résume ainsi sa démarche : « cette histoire littéraire […] est écrite de manière à se tenir au plus près des faits, au plus près de ce que pouvait lire une personne vivant à Paris entre la convocation des États généraux en juillet 1788 et la signature du Concordat en juillet 1801 » (p. 19). Ces choix ont leurs avantages. Ils permettent notamment d’« ordonner une production littéraire foisonnante » (p. 20). Ils ont aussi leurs limites, dont la principale est fort honnêtement contenue dans le titre lui-même : c’est bien « une » histoire littéraire de la Révolution que nous propose Olivier Ritz, comme l’explicite la phrase finale du livre, « une histoire parmi d’autres histoires possibles, une histoire avant d’autres histoires à venir » (p. 350).

La littérature comme fait social et politique

Olivier Ritz entend étudier la littérature non pour elle-même, mais comme « fait social et politique » (p. 14), en tenant compte des conditions de production des imprimés et de leurs nouvelles modalités de circulation (dans les assemblées, les clubs, les salons, la rue), que ce soit via l’écrit, la lecture orale, voire la chanson.

De fait, les conditions de l’activité littéraire évoluent rapidement dès le début de la période, et l’auteur donne des chiffres précis à l’appui de cette affirmation. Les journaux se multiplient ainsi que les scènes de théâtre, le métier d’imprimeur se transforme, et les dispositions juridiques accompagnent autant qu’elles suscitent ces évolutions : loi Le Chapelier sur la liberté des théâtres, inscription de la liberté de publication dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, traitement des questions relatives à la propriété littéraire par le Comité d’Instruction publique sous la Législative, mouvement vers la patrimonialisation de la littérature et une politique publique du livre à partir de 1792, mise en place de nouvelles institutions savantes et scolaires sous le Directoire. En outre, la deuxième partie du livre, centrée sur les « combats » des années 1792-1794, témoigne bien du mouvement de démocratisation qui touche la littérature, laquelle devient plus que jamais un outil mis au service de l’éducation populaire.

La postérité et ses distorsions

Un autre intérêt de l’ouvrage d’Olivier Ritz est la mise en évidence de phénomènes trop souvent négligés par l’histoire littéraire traditionnelle. Une large place est ainsi faite à l’écriture des femmes – les autrices révolutionnaires commençant tout juste à sortir de l’ombre, à l’instar d’Olympe de Gouges, récemment au programme du baccalauréat mais devenue de ce fait l’arbre qui cache la forêt – et donc, corrélativement, à leur rôle dans les événements révolutionnaires.

L’auteur insiste également sur certaines distorsions temporelles, entre ce que la postérité nous donne à penser de la réception des œuvres, et la réalité de cette réception pour les contemporains. Par exemple, les « romans de l’émigration » n’étaient que très peu lus à Paris dans les années 1796-1797, et l’un des plus connus d’entre eux aujourd’hui, L’Émigré de Sénac de Meilhan, n’est presque pas évoqué dans les journaux. De même, les écrits contre-révolutionnaires de Maistre et Bonald ne sont pas lus en France à l’époque de leur publication, et ne deviennent des références qu’au siècle suivant. Les comptes rendus et billets d’actualité littéraire des journaux, qui se font de plus en plus fréquents et précis à la fin de la période – au point qu’apparaît pour eux une place dédiée, celle du « feuilleton », qui devient au XIXe siècle une des principales modalités de la production littéraire elle-même – permettent de prendre conscience de ces phénomènes de distorsion, et également des grandes tendances de la mode.

Ainsi, le genre du roman, florissant à la fin du XVIIIe siècle, puis beaucoup moins représenté pendant les premières années de la Révolution, revient sur le devant de la scène littéraire après Thermidor. Ritz en explique bien les raisons : d’une part, les imprimeurs, accaparés par les publications incessantes de journaux et de brochures, disposaient de moins de temps et de moyens pour imprimer des textes plus longs ; d’autre part, le roman est un dispositif idéal pour prendre en charge les représentations du passé. La vogue du roman noir (le terme de l’époque est plutôt « roman gothique », d’après les comptes rendus journalistiques) est ainsi interprétée par les contemporains eux-mêmes (à l’instar de Staël et Mercier) comme une manière d’exprimer les angoisses du temps et de donner un sens aux secousses révolutionnaires, en « balisant » et « contenant » l’histoire.

La Terreur dans les lettres ?

Enfin, cette Histoire littéraire de la Révolution française consiste aussi, et tout simplement, en un manuel d’histoire de la Révolution française, adressé à un large public. Le lecteur néophyte trouvera énumérés les principaux événements, discours et débats de la période, cette visée pédagogique se manifestant tout particulièrement dans les petites chronologies développées à la fin de chaque chapitre. Des réflexions historiographiques salutaires sont également proposées sur les représentations de la Révolution française dans notre imaginaire politique contemporain.

À cet égard, on apprécie tout particulièrement un point de vue informé et équilibré sur la période dite de la « Terreur », et la manière dont le discours et le regard portés sur cette période – encore objet de vifs débats sur notre scène politique contemporaine – ont été construit par la postérité, entre Thermidor et nos jours. Et pour tous les lecteurs, y compris les plus érudits en matière de Révolution, l’ouvrage est riche en découvertes, en donnant accès à des textes peu ou pas connus, et en permettant de mesurer l’écart entre l’effervescence littéraire de la période et la relative pauvreté de sa postérité. Ainsi, Olivier Ritz nous montre le chemin vers ce qu’il appelle lui-même un « trésor à retrouver » (p. 350) tout en nous invitant à en poursuivre l’exploration.

Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2026, 416 p., 10, 50 € (ISBN : 9782073136831).

par , le 3 septembre

Pour citer cet article :

Hélène Parent, « Les lettres au temps du tumulte », La Vie des idées , 3 septembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Les-lettres-au-temps-du-tumulte

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