Illustration : J. R. R. Tolkien

Recension Arts

Les hobbits sont-ils de gauche ?

À propos de : Sébastien Fontenelle, Tolkien contre les machines. Écologie et antifascisme en Terre du Milieu, Lux éditeur


par , le 10 juillet


Télécharger l'article : PDF EPUB MOBI

Jusqu’à quel point l’œuvre de J. R. R. Tolkien se prête aux lectures politiques ? Entre critique de la modernité industrielle, préoccupations écologiques et rejet des formes de domination, la Terre du Milieu continue d’alimenter les interprétations concurrentes.

« Mon livre n’est pas allégorique, pas plus qu’il n’a trait à l’actualité [1]. » Malgré l’affirmation de J. R. R. Tolkien à propos du Seigneur des anneaux, l’œuvre a presque immédiatement été instrumentalisée, à gauche comme à l’extrême droite. Dès les années 1960, les mouvements contestataires, notamment américains, y ont vu une ode anticapitaliste et écologique, tandis que, dans les années 1970 s’ouvraient des camps de hobbits créés par des néofascistes italiens – encore aujourd’hui, Giorgia Meloni affirme que Le Seigneur des anneaux est son livre de chevet.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le court essai de Sébastien Fontenelle, journaliste à Blast, livre engagé qui vise à dénoncer la récupération de l’œuvre de J. R. R. Tolkien par l’extrême droite européenne et américaine et à démontrer, au contraire, qu’il s’agit d’une œuvre profondément progressiste, notamment dans le domaine de l’environnement, et ce malgré le conservatisme assumé de son auteur. Pour Sébastien Fontenelle, Le Seigneur des anneaux, en particulier, constitue « un réquisitoire implacable contre le totalitarisme et contre une industrialisation dont nous connaissons aujourd’hui les ravages » (p. 16).

Les racines écologiques de la fantasy

Au fil de courts chapitres volontiers percutants, l’auteur retrace d’abord brièvement la vie de Tolkien (1892-1973), rappel nécessaire, car la dimension écologique de la Terre du Milieu est inextricablement liée à l’expérience du professeur anglais, qui a vécu enfant à la campagne avant d’être propulsé dans la ville industrielle de Birmingham. Sébastien Fontenelle rappelle également les fondations du genre de la fantasy par Tolkien dans son essai sur les contes de fées, marquées notamment par la volonté d’un « recouvrement » d’une nature intact. Il résume ensuite le Hobbit (1937) et Le Seigneur des anneaux (1954-1955), qui narrent chacun des quêtes réalisées respectivement par les hobbits Bilbo et Frodo, et par leurs compagnons, à la fin du troisième âge du monde. Ces deux livres sont les vitrines de l’œuvre gigantesque, mais fragmentée de Tolkien (le Silmarillon, par exemple, qui institue le légendaire de son univers, n’a jamais été publié de son vivant ; il a été retravaillé par son fils Christopher).

Sébastien Fontenelle entreprend ensuite de développer plusieurs thématiques visant à nourrir son propos. Quatre chapitres sont en particulier consacrés aux hobbits, qu’il considère comme des « héros tranquilles », voyageurs malgré eux. Bilbo comme Frodo sont adeptes de la lenteur ; généreux dans leur pratique du don ; altruistes dans leur rapport aux autres ; et sobres dans leur vie quotidienne. En bref, ils seraient des écologistes avant l’heure et des précurseurs de la décroissance. Quant au Comté, leur pays, il représente l’Angleterre rurale, ou du moins une version idéalisée, telle que l’a connue Tolkien à la fin du XIXe siècle, aux dires même de l’écrivain.

Les trois chapitres suivants évoquent d’une part l’importance d’un personnage clé en matière d’écologie fictionnelle, Tom Bombadil. Celui-ci, qui apparaît à point nommé dans les aventures des hobbits, représente « l’incarnation de la nature originelle, préservée, protégée et à laquelle les humains et leurs machines n’ont pas encore imposé les outrages de la modernité industrielle » (p. 68). Cela apparaît en particulier lorsque son amie affirme à son propos que « Les arbres et les herbes et toutes choses qui poussent ou qui vivent dans le pays n’appartiennent qu’à eux-mêmes » (Le Seigneur des anneaux, p. 145). D’autre part, Sébastien Fontenelle évoque les Ents de la forêt de Fangorn, menés par Barbebois, qui finissent par partir en guerre contre le magicien perverti Saroumane, celui-ci représentant, entre autres, la domination d’une industrialisation malfaisante et polluante. Les Ents, mi-arbres, mi-créatures vivantes, sont de fait considérés comme des « éco-guerriers » avant l’heure (p. 78).

Tolkien antifasciste ?

Le chapitre suivant, « Machines fascistes », revient sur la haine viscérale de Tolkien contre les machines, exprimée notamment dans sa correspondance, alors même qu’elles sont adulées par des écrivains fascistes et nazis comme Filippo Tomaso Marinetti, auteur d’un Manifeste du futurisme (1909), ou Ernst Jünger, pour lequel le nationalisme et l’industrialisation convergent, particulièrement dans l’optique de la guerre. Toutefois, Sébastien Fontenelle mesure aussi l’ambivalence de Tolkien en matière d’opinion politique : catholique fervent et « antisoviétique primaire », il dénonce dans un même mouvement l’impérialisme américain. De fait, la nature conservatrice de son positionnement fait toujours l’objet de controverses.

Néanmoins, le « livre » de Tolkien serait autant antiraciste qu’antifasciste – c’est l’objet des deux derniers chapitres. En ce qui concerne la première dimension, il existe là encore un débat académique sur la question : Tolkien a parfois été accusé, au contraire, de racisme – son univers étant peuplé, notamment, de héros blancs septentrionaux et de méchants colorés et méridionaux. S’il est vrai qu’il a explicitement dénoncé Hitler et le nazisme dans ses lettres, une certaine ambivalence subsiste, une « gêne » – pour reprendre l’expression d’une grande spécialiste française de Tolkien, Isabelle Pantin – que Sébastien Fontenelle balaye néanmoins en affirmant que les différentes « ethnies » « cohabitent sans difficulté » et que « contre l’absolutisme maléfique qui veut les asservir, c’est donc une solidarité interraciale – et de fait internationaliste – qui prévaut et s’impose » (p. 102).

En ce qui concerne la seconde dimension, l’auteur rappelle la récupération de Tolkien par la gauche dans les années 1960-1970 – ce qui a déconcerté l’écrivain – et note que « cette revendication du Seigneur des anneaux en bréviaire de la contestation des oppressions est bien plus conforme à la réalité de ce qui structure Tolkien que les misérables captations auxquelles s’essaient les droites réactionnaires » (p. 105). Cette « réalité », c’est la teneur antitotalitaire et écologique de l’œuvre. En conclusion, Sébastien Fontenelle revient d’ailleurs sur la pertinence de considérer l’œuvre de Tolkien comme constituant « une implacable dénonciation du pouvoir » (p. 110) et souligne qu’elle reste profondément actuelle dans une époque marquée par le « carbofascisme », défini comme la « conjonction du saccage délibéré de nos milieux et d’un constant raidissement autoritaire » (p. 112).

Un plaidoyer inattendu

Si Sébastien Fontenelle note bien qu’il n’est pas un spécialiste de Tolkien, son ouvrage peut toutefois constituer une introduction pour qui ne connaît pas encore l’œuvre du fondateur de la Terre du Milieu, même si elle apparaît parfois un peu rapide (une bibliographie aurait d’ailleurs été la bienvenue). Mais son propos constitue surtout un plaidoyer politique dénonçant les usages abusifs de Tolkien par les extrêmes droites de tout poil. En tant que livre engagé, il est parfois emporté par son propos. Sur la question du racisme, par exemple, sa démonstration assez tranchée ne souligne pas les nuances et les ambiguïtés de Tolkien. On peut également s’interroger sur la pertinence de considérer ce dernier comme le précurseur de l’antispécisme au vu du rejet de la chasse par les hobbits – c’est peut-être un argument un peu court.

Plus généralement, certaines interprétations manquent de nuances. Pour ne prendre que deux exemples, les hobbits ne sont pas des créatures complètement idéales ; selon Tolkien lui-même, ils sont casaniers, assez fermés d’esprit et un peu gloutons. Bilbo, Frodo et ses amis sont plutôt l’exception que la règle. Ou encore, si Tom Bombadil incarne effectivement la nature, et même plus précisément la campagne anglaise, comme l’a souligné Tolkien, il est finalement impuissant et ne peut intervenir de manière active dans la guerre de l’anneau.

En fin de compte, la relecture politisée de la Terre du milieu, selon des enjeux actuels, amène parfois l’auteur à plaquer ses propres engagements – anticapitaliste, antifasciste et écologique – sur l’œuvre de Tolkien. Cela dit, le livre de Sébastien Fontanelle, qui souligne avec force les dangers de la récupération d’une œuvre absolument majeure par l’extrême droite, reste stimulant et invite à la discussion.

Sébastien Fontenelle, Tolkien contre les machines. Écologie et antifascisme en Terre du Milieu, Montréal, Lux éditeur, 2025, 128 p., 14 €.

par , le 10 juillet

Pour citer cet article :

Aude Mairey, « Les hobbits sont-ils de gauche ? », La Vie des idées , 10 juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Les-hobbits-sont-ils-de-gauche

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Notes

[1Avant-propos du Seigneur des anneaux, p. xxi.

Partenaires


© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet