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Recension Philosophie

L’odyssée moderne

À propos de : Marshall Berman, Tout ce qui est solide se volatilise, Entremonde


Vivre en ville et aspirer à un développement infini : telles seraient les caractéristiques de la modernité, selon Marshall Berman, dont l’essai classique paraît opportunément en français, alors que la pensée critique est en perte de vitesse.

Publié pour la première fois à New York en 1982, Tout ce qui est solide se volatilise de Marshall Berman paraît enfin en français aux éditions Entremonde, augmenté d’un dernier chapitre inédit. Son auteur, Marshall Berman (1940-2013), était essayiste, philosophe et professeur de sciences politiques au City College de New York ; il a fait partie du comité de rédaction de la revue « Dissent » et a également été un contributeur régulier à la « New Left Review ». Empruntant au Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels l’expression selon laquelle « tout ce qui est solide se volatilise », Berman fait fond sur cette vision volatile, dialectique et potentiellement explosive de la modernité pour retracer, à travers une série d’essais consacrés à ces grands témoins que furent Goethe, Marx, Baudelaire, Pouchkine ou encore Dostoïevski, une véritable Odyssée de la vie moderne.

Une théorie critique de la modernité

L’intérêt de cet ouvrage tient tout d’abord à la grande liberté de ton de son auteur, qui y défend une approche non-académique et personnelle de la modernité. Né à New York dans les années 1940, Berman fut profondément marqué par la dévastation de son quartier suite à la création d’une immense voie rapide, symbole de la modernité dans les années 1950-1960, qui scinda le Bronx en deux. Cet épisode traumatique constitue le point de départ de l’enquête passionnée de Berman sur la modernité. Au croisement de la littérature, de la géographie urbaine et de la théorie politique, son essai livre une conception originale et profonde de la modernité :

Il existe un type d’expérience fondamental, une façon d’éprouver l’espace et le temps, soi et les autres, les possibilités et les périls de la vie, qu’ont en partage tous les hommes et femmes dans le monde aujourd’hui. J’appelle « modernité » cette forme d’expérience. Être moderne, c’est se trouver dans un milieu qui promet aventure, puissance, joie, croissance, transformation de soi et du monde, et qui, simultanément, menace de détruire tout ce que nous possédons, tout ce que nous savons, tout ce que nous sommes. (…) Être moderne, c’est faire partie d’un monde dans lequel, comme dit Marx, « tout ce qui est solide se volatilise ». (p. 21)

Plus qu’une catégorie historique, un concept philosophique ou un mouvement artistique, la modernité est avant tout, selon Berman, une expérience dialectique, à l’image d’un maelström ou d’un vortex.

Afin d’examiner la nature contradictoire de l’expérience moderne, Berman développe une approche dialectique entre ces deux expressions de la modernité que sont la modernisation et le modernisme. Si la modernisation se définit comme l’ensemble des processus sociaux, historiques, politiques, scientifiques, économiques, techniques et artistiques qui ont transformé les sociétés occidentales depuis quatre siècles, le modernisme se comprend plutôt comme la « tentative faite par les hommes et les femmes modernes de devenir autant sujets qu’objets de la modernisation, d’avoir une prise sur le monde moderne et de se faire une place en lui. » (p. 9). Cette double polarisation de la modernité, entre processus subi et lutte active pour se faire une place dans un monde en perpétuel changement, dévoile au fil de la lecture un double enjeu, indissociablement théorique et pratique.

Elle implique, d’une part, qu’aucune définition de la modernité ne saurait être définitive. En effet, l’intention de l’auteur n’est pas de rédiger une encyclopédie de la modernité, mais bien plutôt de déployer « un ensemble de conceptions et de paradigmes qui permettraient aux gens d’explorer leur propre expérience et histoire, dans le détail et en profondeur. » (p. 13-14). L’essai de Berman doit ainsi être conçu comme un livre ouvert, auquel les lecteurs pourraient ajouter des pages et des pages. Tel est l’enjeu pratique du livre : faire de ses lecteurs des acteurs de la modernité (dans laquelle ils sont embarqués malgré eux) ; leur donner l’occasion de ne pas simplement en subir les effets déroutants et parfois délétères, mais au contraire de s’approprier son héritage pour critiquer le présent et inventer l’avenir. « Il peut s’avérer, dès lors, que le retour en arrière soit une façon d’aller de l’avant : que le souvenir des modernismes du 19e siècle puisse nous donner la vision et le courage d’inventer des modernismes du 21e siècle. » (p. 50)

Cette approche dialectique de la modernité engage, d’autre part, une critique de la thèse postmoderne développée par Lyotard dans La Condition postmoderne (1979), qui postule l’épuisement des grands récits d’émancipation dont la modernité était porteuse. Berman fut, avec Fredric Jameson, l’un des critiques les plus acerbes du postmodernisme, dont l’émergence a donné lieu à un débat central aux Etats-Unis dans les années 1980. Dans le sillage de la Dialektik der Aufklärung d’Adorno et d’Horkheimer (1944), Berman tente ici un sauvetage critique de la modernité : il s’agit de procéder à la critique immanente de la modernité sans pour autant en liquider les apports. Contre la thèse postmoderne selon laquelle les énergies de la modernité se seraient épuisées et son horizon refermé, l’auteur développe une théorie critique de la modernité, à savoir une approche interdisciplinaire, ancrée dans la recherche sociale et qui vise l’émancipation des individus. Il renouvelle ainsi sa confiance dans les capacités d’autocritique et de perpétuelle réinvention du modernisme : « Ce livre est loin de fermer la porte au “grand récit” qui présente “l’humanité comme héros de la liberté” : de nouveaux sujets et de nouvelles actions font sans cesse leur apparition. » (p. 17).

L’expérience de la modernité

Deux caractéristiques principales font la spécificité de l’expérience moderne selon Berman : 1) le désir de développement qui anime l’individu moderne, et 2) le fait de vivre en ville. Développons dans l’ordre ces deux aspects.

Faire l’expérience de la modernité, c’est tout d’abord être animé par un insatiable désir de développement, tel que décrit par Goethe dans son Faust (chap. 1 « Le Faust de Goethe : la tragédie du développement »). Le pacte que ce dernier conclut avec le diable le propulse dans une croissance indéfinie incluant tous les aspects de l’existence humaine, la joie comme la misère, la création comme la destruction. L’une des idées les plus originales et fécondes du Faust de Goethe va être, selon Berman, d’associer l’idéal culturel du développement de soi au mouvement social réel vers le développement de l’économie ; en témoignent les trois métamorphoses de Faust en rêveur, amant puis développeur. Cet idéal développementaliste faustien constitue, selon Berman, un véritable archétype de la modernité : il se retrouve notamment dans toute l’œuvre de Marx, le but du communisme étant le développement d’une totalité de facultés (chap. 2 « Tout ce qui est solide se volatilise : Marx, le modernisme et la modernisation »).

Or, l’homme moderne doit, pour se transformer lui-même, transformer radicalement l’ensemble du monde physique, social et moral dans lequel il vit ; au grand chantier de l’âme individuelle répond le grand chantier de la ville moderne. Les rues sont ainsi l’endroit où le modernisme trouve sa place et l’architecture urbaine constitue l’un des fils rouges de l’ouvrage de Berman. Des grands boulevards parisiens à la perspective Nevski à Pétersbourg, en passant par les voies rapides du Bronx et de Long Island construites par Robert Moses dans les années 1950-1960 (chap. 5 « Dans la forêt des symboles : quelques notes sur le modernisme à New York »), faire l’expérience de la modernité, c’est se confronter au maelström du trafic urbain moderne, à une agglomération de masse et d’énergie lourde, rapide et mortelle. Le mérite incomparable de Baudelaire, témoin des grands travaux de modernisation qui bouleversèrent Paris au 19e siècle, est ainsi de nous donner à voir « une chose qu’aucun autre écrivain ne perçoit aussi bien : comment la modernisation d’une ville suscite et impose la modernisation des âmes de ses citoyens. » (chap. 3 « Baudelaire : le modernisme dans les rues », p. 187). Ses Petits Poèmes en Prose sont autant de scènes primitives de la vie moderne et traduisent l’émergence d’un nouveau monde, celui des grands boulevards parisiens, des cafés et de la foule qui s’y presse. Pouchkine, Gogol et Dostoïevski furent également les témoins privilégiés de ce que Berman appelle le modernisme du sous-développement dans la Russie du XIXe siècle (chap. 4 « Pétersbourg : le modernisme du sous-développement »). Si l’empire russe resta longtemps aux marges du développement économique qui se propageait à travers l’Occident, il vit pourtant naître l’une des plus grandes littératures mondiales, à l’origine de certains mythes et symboles les plus puissants de la modernité tels que les petites gens, l’Homme souterrain, l’Avant-garde et le soviet.
Mais ce que vise l’auteur, par-delà ce chaos urbain mouvant, c’est à retrouver la place publique, le collectif, l’action commune et révolutionnaire. Berman s’oppose ici nettement à la thèse libérale d’un Constant ou d’un Tocqueville, qui voyait dans le privilège donné à l’espace privé sur l’espace public la caractéristique principale de la modernité. Contre ce repli égoïste sur la sphère du privé et du confort bourgeois, Berman entend montrer, à travers le récit des luttes et mobilisations urbaines, comment l’agora démocratique athénienne refait surface à l’époque moderne. Cette « idylle de l’espace public » (chap. 6 inédit) n’omet cependant pas d’inclure la dialectique qui déchire la modernité, l’utopie de communauté se trouvant sans cesse menacée par la fragmentation et la désunion modernes.

Les ambiguïtés de la modernité

De nombreuses tensions traversent le livre et interdisent d’y voir une apologie naïve de la modernité. La première noue modernisme et nihilisme. Berman y insiste à plusieurs reprises : à chaque espoir de progrès social et politique son revers nihiliste, à chaque insurrection révolutionnaire sa répression sanglante. L’expression « tout ce qui est solide se volatilise » dévoile ici son sens caché : l’économie et la culture modernes anéantissent tout ce qu’elles engendrent (environnement, institutions sociales, idées métaphysiques, valeurs morales, normes artistiques…) afin de continuer à créer le monde indéfiniment. On perçoit là, en filigrane, l’hommage discret de l’auteur à Walter Benjamin : il s’agit de montrer comment la modernité s’est érigée sur des ossuaires. Le nihilisme apparaît ainsi comme le revers de l’idéal de développement qui anime la modernité, et son danger permanent.

La seconde tension noue modernisme et domination de la nature. Berman nous invite à penser, à la suite de la Dialectique de la Raison (1947) d’Adorno et d’Horkheimer, l’affinité qui existe entre la rationalité moderne et la domination de la nature — que l’on entende par-là l’environnement (nature extérieure) ou le fonds pulsionnel des hommes (nature intérieure). De l’assèchement des marais sur lesquels débouche le fleuve Neva décidé par Pierre Ier pour la construction de Saint-Pétersbourg, au New York décrit par Allen Ginsberg dans Howl, « sphinx de ciment et d’aluminium (qui) a défoncé leurs crânes et dévoré leurs cervelles et leur imagination », en passant par l’idylle bucolique du dandy baudelairien, le spectre de la nature hante la modernité. Le chapitre consacré à l’analyse du mythe de Faust est particulièrement instructif à ce sujet : Faust est héroïque parce qu’il libère d’immenses forces humaines terriblement réprimées, non seulement chez lui-même mais dans toute la société qui l’entoure ; mais les grands développements qu’il inaugure ont un coût humain très élevé. Le rapprochement opéré par Berman entre le mythe faustien et la communauté scientifique nucléaire constitue l’un des développements les plus inattendus et stimulants de l’ouvrage :

La communauté scientifique nucléaire est le seul groupe contemporain qui ait non seulement fait appel au mythe faustien, mais également compris sa profondeur tragique. Les pionniers de l’atome qui firent l’expérience du flash aveuglant à Alamogordo n’apprirent jamais comment exorciser ce redoutable Esprit de la terre qui avait surgi de la créativité de leurs esprits. (p. 109).

Si le nucléaire est une science typiquement faustienne, c’est parce qu’elle exige de la société une vigilance éternelle contre de graves dangers technologiques, sociaux et politiques, en échange d’une source d’énergie quasiment inépuisable. En faisant le récit des luttes que menèrent les vétérans tourmentés du projet Manhattan pour le contrôle civil de l’énergie atomique, pour des limitations des essais nucléaires et pour le contrôle international des armes, Berman insiste sur la nécessité de contrôler les puissances souterraines éruptives de notre société.

On pourrait néanmoins reprocher à Berman de ne pas suffisamment expliciter sa méthode : c’est au lecteur de la reconstruire s’il veut saisir l’articulation proposée au sein de son essai entre littérature et étude du monde contemporain, ce qui suppose d’être familier avec la Théorie critique. On pourrait également se demander dans quelle mesure l’essai de Berman répond complètement aux objections du postmodernisme. En effet, si Berman procède au sauvetage critique de la modernité contre son dépassement postmoderne, il ne déconstruit pas pour autant frontalement les arguments du postmodernisme, comme le fait par exemple Jameson lorsqu’il analyse le postmodernisme comme l’environnement idéologique propre au capitalisme tardif (Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif). Un pas supplémentaire demanderait peut-être à être franchi dans l’argumentation de Berman afin de dissoudre les objections du postmodernisme dans la dialectique de la modernité, qu’il analyse par ailleurs si brillamment. Il s’agirait alors de comprendre le postmodernisme comme une forme de différenciation interne de la modernité plutôt que comme son fossoyeur.

En dépit des faiblesses que nous venons de pointer, Tout ce qui est solide se volatilise est un essai important pour la recherche urbaine et l’écriture sur la ville telle que pratiquée par exemple par Bruce Bégout (Zeropolis, Lieu commun) ; ou encore pour la tradition psychogéographique initiée par Guy Debord, qui tente de se réapproprier l’espace urbain par l’imaginaire et la construction de situations afin de rendre compte de l’expérience affective de l’espace par l’individu.

Pour conclure, Tout ce qui est solide se volatilise propose une lecture résolument politique de la modernité, dont la dialectique serait toujours ouverte. Conscient du déclin de l’idée de modernité à l’heure où Ronald Reagan faisait son entrée à la Maison-Blanche, Berman se donne pour tâche de réactiver ses acquis critiques et ses promesses, et de montrer de quels récits d’émancipation collective celle-ci peut être encore porteuse. La parution en français de cet essai magistral en 2018 nous invite à nous demander ce que peut (encore) la pensée critique à l’ère de Trump.

Marshall Berman, Tout ce qui est solide se volatilise, trad. Julien Guazzini avec la collaboration de Jean-François Gava, Entremonde, 2018, 493 p., 26 €.

Aller plus loin

• Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison, Paris, Gallimard, Tel, 1974.
• Walter Benjamin, Paris capitale du XIXe siècle, Paris, Éditions Allia, 2015.
• Bruce Bégout, Lieu commun, Paris, Éditions Allia, 2017.
• Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, ENSBA éditeur, coll. « D’art en questions », 2007.
• Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
Entretien avec Fredric Jameson

Pour citer cet article :

Lucie Wezel, « L’odyssée moderne », La Vie des idées , 6 décembre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-odyssee-de-la-vie-moderne.html

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par Lucie Wezel , le 6 décembre