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Recension Philosophie Histoire

L’homme sans identité

À propos de : Hervé Mazurel, Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit, La Découverte


Revenant sur l’énigme de Kaspar Hauser, l’historien Hervé Mazurel propose d’aborder ce cas quasi unique par le biais de la sensibilité. L’occasion d’une réflexion sur la formation de la conscience et la socialisation.

« Qui m’a fait naître ? Qui a fait les arbres ? Qui allume et éteint les étoiles ? Mon âme, qu’est-ce ? Puis-je la voir ? Pourquoi Dieu ne veut-il pas exaucer toujours ? » (p. 100), demandait inlassablement Kaspar Hauser. Le livre d’Hervé Mazurel raconte l’histoire de cet homme pour qui rien ne put jamais aller de soi et qui frappa ceux qui le fréquentèrent par ses « pourquoi ? » ou par l’intensité de ses interrogations perpétuelles. Et pourtant, il ne s’agissait ni d’un jeune enfant, ni d’un philosophe qui, fort de l’exercice du doute, se serait employé à questionner nos évidences perceptives. C’était un grand enfant qui, dépourvu très longtemps de toute forme de socialisation, fut jeté dans le monde sans aucune boussole pour s’y orienter. Très inspiré par la pensée de Norbert Elias auquel il se réfère fréquemment dans le livre, l’auteur s’emploie à révéler les contours et les évolutions d’une vie affective et sensible à nulle autre pareille.

Un « paroxysme d’existence »

Cet homme, débarqué en quelque sorte à Nuremberg par son geôlier le 26 mai 1828, serait resté enfermé, de sa prime enfance jusqu’au sortir de son adolescence, dans un espace clos, sombre et silencieux, peut-être souterrain, une cave, pendant plus de dix ans, sans doute treize ou quatorze, attaché et en position assise, sans aucun échange avec quiconque. Un homme lui apportait de nuit de l’eau et du pain ; et il semble avoir été régulièrement drogué à l’opium pour être lavé et changé. Pour toute compagnie et occupation, deux petits chevaux de bois et des rubans de couleurs. Après son entrée dans le monde en 1828, nombreux furent ceux, à Nuremberg puis à Ansbach, qui l’entourèrent de soin, l’observèrent, l’éduquèrent. Après une première tentative d’assassinat, alors que courait le bruit de la publication de son autobiographie, le 17 octobre 1829, qui le laissa durablement angoissé et bouleversa cet être si ignorant du mal, il mourut des suites d’une agression, le 17 décembre 1833, soit cinq ans seulement après sa seconde naissance ou la fin de son enfermement.

Comme l’écrit Hervé Mazurel, il s’agit là d’un « paroxysme d’existence » qu’on ne peut documenter que sur l’espace de cinq ans et, assurément, de l’« unique représentant de son espèce » (p. 171). L’ouvrage participe donc d’une histoire des singularités ou d’une connaissance du singulier dont l’auteur, à la suite de Marcel Mauss, d’Aby Warburg ou de Carlo Ginzbug, revendique les possibilités de généralisation, car « un cas bien choisi et exploré en profondeur est susceptible de jeter les bases d’une réflexion théorique d’une tout autre ampleur » (p. 263).

Tout autant qu’un récit de cas, l’ouvrage constitue un traité de méthode ou une réflexion sur le travail de l’historien, ses objets, ses ressources, ses limites. Une telle histoire exige de faire un pas de côté à l’égard de grandes catégories conceptuelles, qui ne peuvent rendre compte de l’unicité d’un tel cas. Hervé Mazurel, patiemment, explique par exemple pourquoi la catégorie d’enfant sauvage ne convient pas pour décrire Kaspar Hauser, lui qui, contrairement à Victor de l’Aveyron ou à Kamala, la fillette-louve capturée à Midnapore en Inde en 1920, n’a pas été « socialisé » au contact de la nature, fréquentation qui fournit aux enfants sauvages une table d’orientation dont Kaspar Hauser n’a jamais disposé, lui qui était enfermé sans contact avec rien de vivant et ignorait absolument tout de la nature.

Autre exemple, la catégorie psychanalytique d’objet transitionnel forgée par Winnicott pourrait sembler attractive pour évoquer la fonction de ces jouets en bois dont il s’est inlassablement occupé pendant plus de dix ans, et dont il a par la suite continué de chérir les remplaçants ou substituts offerts par les habitants de Nuremberg. On comprend que le jeu dont ils étaient les pièces a ouvert une zone de symbolisation très précieuse, évitant à cette vie hallucinée le risque de la psychose. Ce jeu continu semble de surcroît avoir maintenu le désir dans une forme de créativité primaire. Pourtant, il ne s’agit pas d’un objet élu par l’enfant de quelques mois parmi bien d’autres comme présence rassurante, et les jouets de bois de Kaspar Hauser n’ont pas eu cette fonction de contribuer à faire perdre le sentiment d’omnipotence des premiers mois, quoiqu’ils aient à l’évidence rempli cette autre fonction de l’objet transitionnel qui est de protéger de l’angoisse.

L’énigme et son siècle

Concernant les faits ou ce que Freud nomme la réalité matérielle ou pratique, les questions sont multiples : qu’en est-il de l’ascendance princière supposée de Kaspar Hauser, ascendance qui pourrait expliquer cette séquestration (on aurait tenté d’écarter l’enfant de l’héritage du duché de Bade) ? Qu’en est-il de l’identité de son geôlier ? Qu’en est-il surtout de celle de son assassin ? Les recherches effectuées n’ont pas permis à ce jour de répondre à ces questions, ce qui ne signifie pas que rien de certain ne puisse être dit de ce cas singulier. Compte tenu des éléments à notre disposition, il faut, montre l’auteur, suspendre notre jugement. Néanmoins, il est bien un fait qu’on peut établir, c’est la réalité de l’enfermement de cet homme depuis sa petite enfance jusqu’à la fin de son adolescence. Tous les éléments rassemblés concernant l’idiosyncrasie affective de Kaspar Hauser, les atteintes et difformités de son corps, ses réactions montrent qu’il ne peut s’agir d’une supercherie. Toutes les personnes qui l’ont fréquenté, observé, instruit s’accordent pour dire que ses attitudes et ses affects ne pouvaient être contrefaits. Personne, des mois durant, n’aurait pu simuler une telle désorientation, de telles souffrances, une telle ingénuité. Et qui aurait pu posséder assez d’esprit pour imaginer toutes les dispositions dont un homme manque quand il a été privé du monde et pour simuler leur défaut ? C’est qu’il n’y avait pas d’exemple ou de modèle d’un tel homme qui pût être imité.

Il n’empêche que réunir toutes les pièces du dossier Hauser permet d’en saisir le contexte et de dresser un tableau passionnant de la Bavière au premier XIXe siècle et même, plus largement, de l’Europe romantique, car de « l’orphelin de l’Europe » on parla bien au-delà de Nuremberg. L’accueil de Hauser mais aussi les controverses qu’il suscita, tant intellectuelles ou scientifiques que relatives à l’authenticité du cas, mais aussi à son éducation, à ses tuteurs légitimes – et la question de savoir quel modèle éducatif devait être retenu réveilla bien des tensions socio-politiques à l’époque – offrent en creux un révélateur de l’état mental de la Bavière de l’époque. Le livre nous apprend beaucoup sur les ramifications du romantisme allemand, les querelles des pédagogues dans l’Allemagne du début du XIXe. Surtout, l’étude du cas permet de démontrer par contraste cette vérité chère à l’historien de l’enracinement des esprits et des corps, celle de l’ancrage historique de « notre façon d’arraisonner le monde » (p. 267). Le drame de Hauser est décrit comme le fait d’avoir été privé d’une éducation par palier qui confèrerait à chacun de nous la protection d’une culture et lui permettrait d’habiter un monde familier et commun.

La voie de la sensibilité

Si on peut dire quelque chose de vrai de Hauser, cela a trait à son corps sensible ou à son affectivité : son corps physique, son état au sortir du long enfermement qui fut le sien et l’évolution de ses dispositions, de ses perceptions, de ses émotions, de ses relations aux autres. Il s’agit d’établir, en dressant de lui « un portrait sensible et psychique » (p. 30), des faits de la sensibilité de deux ordres. D’abord, des lacunes. De quelles habitudes corporelles Kaspar Hauser était-il dépourvu qui permettent d’ordinaire de s’orienter dans le monde, accréditant l’idée selon laquelle « le corporel chez l’homme n’est pas quelque chose d’animal » (Heidegger) ? Un animal ne se serait pas en effet trouvé ainsi démuni. C’est tout un modelage culturel du corps affectif qui se trouve alors décrit, et qui fait apparaître combien l’habitude acquise le dote de potentialités et rend son affectivité fonctionnelle ou, comme l’écrivait Hegel à la même époque, combien cette « mécanique du sentiment de soi » qu’est l’habitude libère des sensations immédiates qui nous affectent ou permet de les domestiquer. Sans cette habitude, le corps ne peut ni se tenir debout, ni même voir, et l’âme ne peut penser [1]. Mais l’analyse d’H. Mazurel nous révèle la texture sociale et historique de cette habitude formatrice du corps – que Hegel réfère à une forme individuelle de volonté – qui fait un corps adapté à son environnement.

Ensuite, second trait de cette vie sensible : l’excès ou la surdétermination qui rendent les perceptions douloureuses quand elles devraient servir de guide. Tous ceux qui ont observé les premiers temps de Kaspar Hauser dans le monde, ont souligné le caractère exacerbé de ses perceptions comme une finesse de l’ouïe qui lui rendait tout bruit très fort, celui de l’orage, de la fanfare, impossible à supporter. Ses sens semblaient extraordinairement aiguisés : hyperacousie, vision nocturne, sensibilité aux métaux, reconnaissance des odeurs à très grande distance, etc. Si cette tournure de sa vie sensible s’explique par sa claustration prolongée – de longues années dans l’obscurité ont rendu la lumière douloureuse à ses yeux mais sont à l’origine d’une acuité auditive hors du commun –, Hervé Mazurel ajoute à cette explication l’idée que le façonnement social des perceptions ou leur refonte possèderait le sens d’une « restriction de la sensorialité » (p. 152), s’appuyant en particulier sur les analyses de David Le Breton dans La Saveur du monde. On pourrait ajouter néanmoins que l’éducation de la sensibilité adossée à une connaissance des phénomènes du monde produit également de la distinction dans la perception – le botaniste n’a-t-il pas une vue plus perçante de la nature ? – et un raffinement de la sensibilité sur lequel Elias a insisté en forgeant l’idée, certes ambiguë, selon laquelle la sensibilité s’affine de façon significative dans la société de cour.

C’est d’ailleurs une thèse largement eliasienne, celle du contingentement et de la régulation socio-historique de la vie affective, que soutient Hervé Mazurel dans les chapitres 4 à 6, thèse qu’il radicalise pour soutenir celle d’une donation socio-historique du monde, dont Kaspar Hauser constituerait la preuve la plus éclatante, lui que le long enfermement et l’absence de toute socialisation ont exposé à la privation de monde la plus radicale qui soit, le rendant absolument incapable de s’orienter faute de ce que l’auteur appelle le tamis de la culture. Le cas Hauser paraît dans l’ensemble donner davantage raison à la version eliasienne de l’intériorisation des normes sociales qu’à la conception freudienne, dans la mesure où, dépourvu de toute socialisation et donc, de ce que la traduction française de Freud nomme l’expérience du « refusement culturel » (Kulturversagung), Kaspar Hauser paraît pourtant également exempt de toute agressivité (elle qui selon Freud ne pouvait être contenue que par la contrainte sociale) ; il était bien plutôt animé d’un désir de contact et d’une bienveillance immédiate.

L’enfant, comme en équilibre

Comme le soutient l’auteur, l’éducation tardive des enfants sauvages ou séquestrés permet d’observer les processus d’acquisition comme avec un verre grossissant. Sa vie sensible ne se limite pas en effet à l’idiosyncrasie d’un corps déformé par l’enfermement, mais elle témoigne aussi d’une grande plasticité, puisque pendant les cinq années passées dans le monde, Kaspar Hauser apprend une foule de choses, quoique à des rythmes différents : apprentissages d’abord foudroyants puis plus lents, et avec un entrain plus ou moins grand selon les pédagogies employées – il semble avoir été plus stimulé par les méthodes des pédagogues pétris de l’idéal de la Bildung néohumaniste que par la pédagogie de Meyer, plus traditionnelle, adossée à une discipline plus stricte et finalisée par la préparation à une fonction sociale –, et selon les affinités avec les pédagogues successifs et la reconnaissance qu’il pouvait en espérer.

Le désordre de son caractère lié à une longue dépendance aux autres alimenta toutefois une certaine instabilité psychologique. À défaut de traits durables acquis dans l’enfance, et qui forment ce caractère dont Hegel dit à la fois qu’il différencie toujours les hommes et qu’en son absence l’homme ne sort pas d’une forme d’indétermination mais « tombe d’une direction dans la direction opposée » [2], Hauser ne cessait d’osciller, se rendant toujours à l’avis des autres. La plupart des apprentissages, enfin, s’ils peuvent être soutenus par des qualités individuelles, et il semble que Hauser possédait une excellente mémoire, paraissent dépendre du milieu, ainsi qu’en témoigne la très rapide acquisition du langage tant parlé qu’écrit par Kaspar Hauser, lui qui ne disposait pourtant que de quelques mots à son arrivée à Nuremberg. Plus exactement, l’analyse des apprentissages de Kaspar Hauser permet d’étayer deux thèses et de les associer : la première selon laquelle existe une sorte d’horloge du développement affectif-cognitif qui définit des « fenêtres d’opportunité » ou des périodes critiques pour les apprentissages, ce qui expliquerait que certaines choses n’aient jamais pu être apprises par les enfants sauvages ou séquestrés ; la seconde, selon laquelle certaines structures persistent toute la vie à l’état latent et peuvent être activées sur le tard grâce au contact avec autrui.

Concernant les apprentissages, Hervé Mazurel suit ici l’idée formulée par Elias, qu’il cite, selon laquelle « chaque individu doit parcourir pour son propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru dans son ensemble ; car l’enfant ne naît pas “civilisé” » [3]. Cette thèse eliasienne vient pour partie de Freud qui, dans Totem et Tabou, convoque à cette occasion la réplique du Faust de Goethe : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le, afin de le posséder » [4], formule qui soulignait que l’héritage reçu par chaque génération des précédentes, celle-ci doit le réinventer pour son propre compte en en rejouant les acquis sans en rompre la continuité, bien que la thèse freudienne de l’hérédité des caractères acquis complexifiât un peu cette première position.

Néanmoins, on pourrait distinguer davantage deux questions, celle des apprentissages en particulier corporels et perceptifs que chacun doit faire grâce aux médiums de socialisation et celle, plus générale, de l’historicité des formes de perception, questions qui se trouvent ici parfois fondues, sans qu’elles soient nécessairement solidaires. On peut soutenir que la perception est l’objet d’un apprentissage – ce dont témoigne la totale désorientation perceptive de Kaspar Hauser et son incapacité à s’orienter – sans poser que les modalités perceptives soient exclusivement historiques.

L’inconscient du passé

Kaspar Hauser apparaît – c’est l’objet du dernier chapitre de l’ouvrage – dépourvu de tout inconscient historique partagé. Il apparaît ignorant de la langue de ses contemporains, de leurs mœurs, de leurs gestes, mais aussi incapable de se déplacer dans l’espace, de se tenir debout, d’identifier les objets du monde. Le concept d’inconscient se trouve déterminé ici de façon spécifique, non au sens de l’inconscient psychique, mais comme inconscient dispositionnel défini par l’auteur, qui s’appuie sur les travaux de Bernard Lahire, comme « système de dispositions […] permettant d’agir sans y penser en connivence avec [un] environnement » (p. 258).

L’auteur de l’ouvrage se garde d’ailleurs de mobiliser des notions psychanalytiques, présentées comme à la fois « normatives », « transhistoriques » et « transculturelles » (p. 234). Nous ne sommes pas aussi certains que lui que les formes historiques de subjectivité soient si mouvantes que les concepts, historiquement datés de la psychologie des profondeurs, perdent toute pertinence si on les applique à des faits ou complexions psychiques antérieurs ou postérieurs, quoique certains doivent à l’évidence être contextualisés. Néanmoins, l’impossibilité de recueillir les paroles et pensées de Hauser, de connaître ses associations vives au sujet des deux fameux rêves qui sont rapportés et dont il a été supposé qu’ils étaient composés de souvenirs de la prime enfance, suffit à imposer, comme H. Mazurel le souligne, une suspension du jugement quant à leur interprétation. Kaspar rêva ainsi en août 1829 d’un vaste bâtiment ressemblant à un château, mais dont l’entrée lui restait interdite. En août 1828, il aurait rêvé déjà d’une grande maison, richement meublée et décorée, dans laquelle il possédait un petit lit et dont une femme lui faisait parcourir la galerie, la cour, l’escalier orné du portrait d’un cavalier... Comme Freud refuse d’interpréter les trois rêves de Descartes qu’on lui soumet, en raison de « l’impossibilité d’interpréter le rêve si l’on ne dispose pas des associations du rêveur s’y rapportant » [5], nous ne pouvons sans doute rien dire de l’inconscient psychique d’Hauser.

Nous ne savons rien des liens primaires du tout jeune Kaspar Hauser, liens prématurément tranchés par l’enfermement, mais qui n’en ont pas moins constitué une couche d’interactions précoces et significatives pour l’enfant. On ne saura pourtant sans doute jamais avec qui et combien de temps Kaspar Hauser s’est trouvé lié dans sa tendre enfance. Ce qu’on sait néanmoins de l’incidence des premiers liens de l’amour laisse penser qu’ils auront été également déterminants pour lui, et que sur son corps, qui, rappelle Hervé Mazurel, pas plus qu’un autre n’oublie quoi que ce soit, ils auront imprimé leur marque, y compris leur marque d’histoire. C’est pourquoi Kaspar Hauser n’incarne pas non plus une sorte de degré zéro de la dépendance sociale ou un être qui serait entré dans la société en quelque sorte absolument de l’extérieur.

La question du « sujet » Hauser demeure captivante. Elle se trouve en quelque sorte appelée par les positions eliasiennes empruntées par l’auteur de l’ouvrage. En effet, selon Elias, chaque degré de façonnement de l’affectivité est solidaire d’une figure spécifique de la subjectivité, tous deux étant tributaires d’un type spécifique d’interdépendances sociales. Or, quand Kaspar Hauser entre dans le monde, il ne semble pas constitué en sujet, preuve en est, souligne Hervé Mazurel, qu’il se comporte seul exactement de la même façon en privé qu’en public, ou que ceux qui l’ont observé à son insu, comme A. Hiltel, gardien de la prison où Kaspar Hauser fut d’abord conduit à son arrivée à Nuremberg, sur l’ordre du bourgmestre, constatent que « seul, son comportement restait le même » (p. 71). L’absence d’interpellation en sujet de Hauser indique alors son étrangeté non seulement à une culture mais à toute politique. Celle-ci ne nous semble sans doute pas explicable par l’absence de récit de soi comme paraît l’indiquer Hervé Mazurel quand il insiste sur le basculement qu’a constitué pour Hauser le document autobiographique qu’il commença à rédiger, encouragé par le professeur Daumer, dès la fin de l’année 1828, quand il eut appris à écrire, mais que la tentative d’assassinat interrompit à la moitié fin 1829, récit qui aurait grandement contribué à transformer « ce chaos de désirs et d’émotion » (p. 223) en un sujet à proprement parler.

Hauser est-il devenu un sujet ou dans quelle mesure l’est-il devenu ? Ou plutôt, en sortant de sa réclusion forcée, il ne devait pas être constitué en individu, contrairement à ses contemporains, ou comme dit Elias, en « je sans nous » ou en « homo clausus ». N’avait pas pu être cultivée en lui cette image illusoire de soi qui consiste pour Elias à s’appréhender comme une monade indépendante des autres. L’auteur souligne d’ailleurs l’absence de frontières nettes entre règnes humain, animal, végétal et même celui des objets inanimés pour Kaspar Hauser. Pourtant, privé des autres, il n’était pas non plus animé au départ par une image de l’homme marquée par l’identité, la perspective ou le sentiment du « nous ». Il était sans image de lui-même, que celle-ci soit illusoire ou juste. Est-il devenu durant ses cinq ans dans le monde un individu au sens défini par Elias d’«  homo clausus  » et, pour reprendre son expression, sur quelle marche de l’escalier en colimaçon qu’est la conscience de soi s’est-il hissé ?

Hervé Mazurel, Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit, La Découverte, À la source, 2020. 346 p., 19 €.

par Claire Pagès, le 2 décembre 2020

Pour citer cet article :

Claire Pagès, « L’homme sans identité », La Vie des idées , 2 décembre 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Herve-Mazurel-Kaspar-obscur-enfant-nuit.html

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Notes

[1G. W. F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, III, Philosophie de l’esprit, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, 1988, §410, p. 217.

[2Hegel, Philosophie de l’esprit, op. cit., Add. §395, p. 428-429.

[3Norbert Elias, La Civilisation des mœurs [1939 Tome I de Über den Prozeß der Zivilisation], trad. P. Kamnitzer, Paris, Calmann-Lévy, Pocket, Agora, 1973, p. 367.

[4Cité par Freud à la fin de Totem et Tabou (Petite bibliothèque Payot, 2001, p. 222).

[5S. Freud, « La nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », 1933, p. 83-268, Œuvres Complètes XIX, Puf, 1995, p. 88.

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